La reine-tambour frappe encore… et ce n’est qu’un début

Muthoni Ndonga, alias Muthoni Drummer Queen, est une des étoiles montantes du Kenya. Son troisième album, She, vient de paraître, et il résonne à lui seul comme un détonnant festival. Alliée au duo de beat-makers suisses GR & Hook!, la Reine-tambour frappe autant par son flow de rappeuse que par ses envolées soul et sa rage de rockeuse! Une bombe d’énergie à découvrir en pleine explosion.

She est le second album enregistré avec GR & Hook!, deux beat-makers suisses entrés en contact avec Muthoni Ndonga, aka MDQ, grâce à un de leurs amis communs qui séjournait à Nairobi, DJ Cortega (l’organisateur des soirées ElectrAfrique).
Cette fois-ci encore, l’album a été réalisé au cours de Bootcamps, de sessions-commando en Suisse durant lesquelles, pour citer la chanteuse, “on passe dix, quinze ou vingt jours à créer à partir de zéro : pas de téléphone, de la discipline, on fait des beats, j’écris des textes, on récupère en siestant entre les prises, on essaie des choses…”. Une méthode intensive et efficace, pour cette jeune femme hyper-active investie dans l’organisation de festivals comme le tout récent Africa Nouveau.

Mais Muthoni (un nom ou plutôt un titre kikuyu que portait sa grand-mère) ne confond pas vitesse et précipitation. Son album She est certes d’un grand éclectisme musical, il n’en découle pas moins d’une même stupéfiante énergie, et tisse au fil des titres un patchwork qui ressemble au tableau de la situation des femmes, urbaines, aux prises avec les difficultés de la vie. Car chaque titre de She est un portrait : dans Million Voices, celui d’une réfugiée somali qui lutte contre l’ostracisme de la société kenyane (le pays accueille depuis de longues années des ressortissants des pays voisins), celui d’une copine qui rêvait d’un salon de coiffure et qu’elle avait promis d’aider en investissant dans son affaire (Suzie Noma), ou encore celui de cette femme médecin qui invective le gouvernement (Kenyan Message) contre la déliquescence de l’hôpital, écho de la très longue grève des personnels de santé du pays en 2017. Un hommage kenyan au fameux The Message de Grandmaster Flash.

Bref, autant de visages et d’histoires, vécues ou entendues, qui donnent à She toute sa cohérence. Ce n’était pourtant pas prémédité, se défend-elle : “Je pense que c’est parce que les femmes sont le prisme à travers lequel je regarde le monde, c’est mon point de vue naturel donc c’est facile pour moi d’entrer dans leur histoire, de parler de notre expérience quotidienne… ce n’était pas délibéré : les histoires, les personnages me sont venus au fur et à mesure qu’on faisait de la musique. Alors on a gardé les personnages, et voilà où nous sommes arrivés.”

En se rendant compte que cet album serait féminin sinon féministe, elle a enfoncé le clou en allant jusqu’au bout de la démarche. Et la voici qui se fend d’une lettre de conseils à Matilde, un nouveau-né, pour être plus précis la nièce de Hook, l’un de ses compères beatmakers, née au cours d’un des bootcamp – une des sessions créatives qui donna naissance à She. Dans Dear Matilde, MDQ martèle :

“Etre une femme est un job à plein temps, pour la moitié d’une paye, et encore… pas tout le temps.(…) Mais souviens toi de ceci : tu es une reine, l’énergie féminine de toute création, tu es faite de vie, tu es la vie elle-même : tu es une déesse!”. (Dear Matilde)”

L’ombre et la lumière cohabitent à merveille, comme dans la vie, dans l’album de la Reine-Tambour. No More, par exemple, bain de soul aux accents Hendrixiens, rugueux et poignant, qui imite la colère d’une femme une fois de plus trahie par son homme. La rancoeur et l’amour, la boue et les étoiles, en un seul cri.

Muthoni navigue avec aisance dans tous ces genres, utilisant le hip-hop, le ragga ou le rock comme des langages disponibles et non comme des étiquettes, et se défie précisément de la place qu’on voudrait lui donner, sagement assise dans les catégories établies par d’autres.

Le Kenya est trop divers, mon imagination trop débridée pour être contenus dans l’idée étriquée que certains se font du Kenya, de comment il devrait sonner ou ce à quoi il devrait ressembler.”

La Reine est libre. Et vous, libres de découvrir son concentré de musique rageur et enjaillé.

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