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The Pan African Music Magazine
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Pinto, c’est la pâte

PAM vous propose un feuilleton signé du musicien et écrivain Blick Bassy et illustré par Raphaëlle Macaron. L’histoire, tirée de faits réels, d’un jeune rappeur camerounais qui rêve de conquérir le monde, mais doit d’abord survivre dans la jungle du showbiz.

Pinto, l’artiste (épisode 1)

Je m’appelle Pinto, je suis un jeune artiste camerounais de 22 ans. J’ai appris seul à chanter, en regardant quelques artistes sur YouTube. 

Je me considère principalement comme un rappeur, bien que je chante aussi – enfin, je ne me vois pas vraiment comme un chanteur, mais peu importe : j’enregistre mes top-lines et je pose ma voix (rappée ou chantée) que mon ingé-son booste par la suite. Pas besoin de passer des heures à travailler ma voix, elle est déjà travaillée !  Il suffit que mon ingénieur (qui est aussi beatmaker) passe un peu de temps dessus et le tour est joué.

Il y a quatre ans, après avoir obtenu mon Bac, j’ai décidé de me lancer dans la musique aux côtés de quelques amis, avec pour objectif de percer, de gagner beaucoup d’argent, de faire des hits, de parcourir le monde, de remplir l’Olympia de Paris, le Zénith, Bercy – bref, de jouer devant des milliers de fans complètement fous de moi. Pour débuter, j’ai donc acheté un ordinateur, une petite carte son et un micro : de quoi donner naissance à mes premières chansons. Et puis, rapidement, j’ai tourné plusieurs clips devant la caméra de mon cousin, un cadeau d’anniversaire qui lui a été offert par mon oncle.

Ensemble, nous avons déjà enregistré deux EP, et publié 5 clips vidéo, qui tous ont été diffusés sur des chaînes télévisées panafricaines. Désormais, partout où je passe, des gens me reconnaissent (les plus jeunes, en particulier) et même ma famille croit aujourd’hui en ce que je fais. Sur toutes les plateformes de streaming, mes clips affichent des millions de vues – à l’exception de Deezer et Spotify, où j’ai moins de succès. Mes sons sont diffusés sur toutes les chaînes du pays (et même des pays voisins). Récemment, le bureau de gestion collective m’a même remis 50 000 francs CFA à titre de droits d’auteur, une somme avec laquelle j’ai passé une soirée bien arrosée entre amis, afin de faire disparaître cet argent comme il était venu : tombé du ciel, sans aucune trace ni reçu.

En somme, je suis dans le game, et je fais partie des artistes africains les plus prometteurs : du moins, c’est ce que me répète mon manager, Bella, un ami d’enfance qui, comme moi, s’est formé tout seul sur le tas à son domaine de prédilection, le management.

Ici, au pays, il y a de moins en moins d’événements musicaux. Bella m’assure que, depuis deux ans, il fait tout son possible pour que je puisse avoir la carrière internationale dont je rêve : exporter mon projet dans toute l’Afrique. À vrai dire, je ne comprends pas ce qu’il fait. Il m’avait promis, dès le début, que l’on se produirait à Paris alors qu’en réalité, à l’étranger, nous ne nous sommes produits que dans une boîte en Côte d’Ivoire. Parfois, je pense à le renvoyer. C’est mon ami, mais avec le temps je me demande s’il n’est pas devenu un poids pour ma carrière. Je crois qu’il va falloir que je trouve un autre manager, un vrai : un professionnel, capable de me faire jouer dans des festivals dignes de ce nom, et de changer ma situation actuelle… car mes petites économies commencent à disparaître.

D’ailleurs, j’ai l’impression de ne pas être le seul dans cette situation: deux amis, qui connaissent pourtant le succès (ils passent à la télévision et ont des centaines de milliers de followers, comme moi), se plaignent eux aussi de leur manager et de leurs producteurs, et n’ont qu’une ambition : jouer à l’international.

Hier, j’ai discuté avec Bella, car la caisse commune que nous avons créée pour le développement de ma carrière se vide rapidement. Il m’a affirmé qu’il avait essayé de joindre les plateformes de diffusion sur lesquelles nous accumulons des millions de vues, pour qu’elles nous envoient un peu d’argent : ce serait bien utile, car à ce rythme, dans deux mois, je ne serai plus en mesure de payer mon loyer. Bien sûr, je lui ai demandé quelle était sa stratégie de développement pour la suite de ma carrière : il m’a répondu qu’il travaillait dessus. Je n’ai qu’un espoir : qu’il y travaille vite et bien, car la situation va commencer à devenir compliquée pour moi.

Le plus énervant, ce sont les milliers de messages de mes fans qui, pensant que je suis démesurément riche, m’écrivent tous les jours pour me soumettre leurs problèmes financiers. Sans même parler de mes cousins ou de mes oncles qui débarquent chaque jour, motivés par les nombreux passages de mes vidéos à la télévision. Au début, j’essayais de faire illusion en distribuant 10 000 francs CFA par ci, 20 000 francs par là ; aujourd’hui, je me contente de faire savoir que je suis en tournée, afin d’éviter de perdre la face. 

*

Je commence à croire que le succès est une malédiction : plus mes clips vidéo sont visionnés et diffusés à la télévision, et moins je gagne d’argent. Au point où, l’autre jour, j’ai voulu contacter l’une des plateformes web pour qu’elle bloque la diffusion de mes clips et me soulage de ce mauvais sort. Peut-être que ce que je fais n’est pas bon ? Mais si c’est le cas, pourquoi le nombre de vues augmente-t-il constamment ? Je ne comprends plus rien. Pire : en discutant avec un ami, qui a signé avec une grande maison de disques, je me suis rendu compte qu’il vivait exactement la même situation que moi – de quoi me perturber encore plus.

Pourtant, je me sens tout de même obligé de continuer à publier des photos de moi afin de faire croire que tout va pour le mieux : les fans sont affamés, et je dois leur donner à manger, je dois donner de mon intimité – pas forcément la véritable, mais le fake, les apparences, qui assouvissent leur soif. Cela dit, si je leur faisais part de ma réalité, peut-être qu’ils m’enverraient un peu d’argent ! Mais non, je suis leur star, je ne peux pas faire ça : ça ne se fait pas. De toute façon, j’ai déjà programmé une séance photo à la plage, demain, avec mon cousin Lino : louer la voiture et me rendre jusqu’à Kribi pour faire seulement quelques photos ne devrait pas me coûter grand-chose ; j’emmènerai au passage quelques cousines toujours prêtes à profiter de la mer, et le tour sera joué, mes fans auront de quoi se rassasier.

*

Après la séance photo, j’ai encore discuté avec Bella. Il m’a donné une explication que je n’ai pas du tout comprise. D’ailleurs, je pense que lui-même n’a pas trop compris ce qu’il a voulu m’expliquer, bref, c’est le flou le plus total.

Il va pourtant falloir que je trouve une solution à ce problème qui commence à m’empêcher de dormir. Pour ne rien arranger, ma copine vient de m’annoncer qu’elle était enceinte… Demain, j’appellerai Bella : je ne sais pas encore quoi lui dire, mais je dois prendre des décisions.