Pierre Kwenders, la force de la famille

Après avoir livré deux EPs et un premier album (Le Dernier Empereur Bantou) qui exploraient une variété éclectique de genres musicaux et de thèmes, Pierre Kwenders s’affirme avec élégance dans un style afro-futuriste sur ce second LP très justement intitulé Makanda at the End of Space, the Beggining of Time.

Il n’est pas le plus bavard, ni le plus démonstratif en entrevue, mais il faut l’avouer : Pierre Kwenders a du swag et sait très bien s’entourer. Avec l’arrivée du Zimbabwéen Tendai Maraire à la réalisation (Shabazz Palaces, Chimurenga Renaissance), ce nouvel opus enregistré avec tout son crew à Seattle permet à José Louis Modabi de trouver chaussure à son pied, et de produire un album qui lui ressemble beaucoup.

C’est à l’occasion du passage du duo Shabazz Palaces à Montréal que nous avons réuni le chanteur et son réalisateur pour un entretien autour du nouvel opus du Congolo-Canadien.

« J’ai d’abord été un admirateur de la musique de Tendai avant de le contacter, nous explique Pierre Kwenders. C’est par l’entremise de mon gérant et ami Hervé Kalongo qu’on a démarché pour le rencontrer. Par la suite, on a fait notre premier pèlerinage à Seattle. Au début, on a voulu travailler sur quelques chansons pour voir si le tout fonctionnerait, et finalement on s’est retrouvé avec un album complet. »


« J’AI QUITTÉ LE PAYS SANS QUE LUI ME QUITTE, IL HABITERA TOUJOURS UNE PARTIE DE CE QUE JE SUIS. EN FAISANT DE LA MUSIQUE, JE PARTAGE CETTE EXPÉRIENCE DU PAYS DANS LEQUEL JE SUIS NÉ. JE PARTAGE QUI JE SUIS. »


Makanda at the End of Space, the Beggining of Time est l’album de la diaspora par excellence. Un album pluriel fait par des Africains entre Montréal et Seattle. L’un est né à Kinshasa et a déménagé adolescent au Canada, l’autre est né aux États-Unis et a été élevé par un père ethnomusicologue du Zimbabwe. Un album qui va bien au-delà des étiquettes et des clichés.

« Quand ces deux grands Congolais (Pierre Kwenders et son manager Hervé Kalongo) sont arrivés chez moi à Seattle, j’ai rapidement compris que je voulais faire l’album au complet, nous dit Maraire. Après quelques tracks de voix que Pierre a enregistrés, je leur ai demandé de quitter studio: ‘allez vous promener, cassez-vous !’ Quand ils sont revenus, j’avais une chanson prête, et je crois que cela a déterminé la suite de notre relation. J’avais envie de créer un nouveau son, j’avais envie de créer quelque chose de neuf avec Pierre. Je ne sais pas comment l’appeler, le nommer, mais je sais que cela a répondu à un instinct que j’avais, de faire les choses bien avec lui… »

Les arrangements du réalisateur combinent des claviers à l’énergie funky, une guitare prodigieuse (Hussein Kalonji) aux sonorités des plus belles années de la rumba congolaise, formant ainsi un ensemble d’une saisissante cohésion sans que le tout tombe à plat. La guitare de Kalonji revient comme un mantra pour nous rappeler d’où cette musique puise son inspiration. Puis s’ajoute au guitariste les talents locaux de l’écurie Shabbaz : le trompettiste Owuor Arunga, le rappeur Ishmael Butler, membre des légendaires Digable Planets, la chanteuse Catherine Harris-White et le chanteur de néo-soul Darrius Willrich.

« Mes deux chanteuses africaines favorites sont Miriam Makeba et Mbilia Bel, nous dit Tendai Maraire. J’ai grandi en écoutant ces deux femmes que ma mère mettait à repeat all day long ! Je suis fasciné par la façon dont sonnent certains albums de musique congolaise. Tout au long de l’enregistrement je demandais à Pierre et Hussein comment faisaient les ingénieurs de l’époque pour créer ce son unique ! Je sais qu’ils enregistraient parfois dans des lieux remplis de gens et avec des ensembles de plus de vingt musiciens. Mais il y a vraiment quelque chose d’unique dans ce son. En plus de la musique du Zimbabwe que je connais très bien, je crois qu’il n’y a personne de meilleur à la guitare que les Congolais. [rires!] »


« C’EST AVANT TOUT UN ALBUM FAMILIAL. EN PLUS DE LA RÉALISATION DE TENDAI JE VOULAIS Y AJOUTER UNE TOUCHE PLUS FÉMININE, QUI SE RAPPROCHE DES GRANDES FIGURES DE MA FAMILLE. »


On sent que Kwenders a trouvé sa personnalité musicale avec cet album. Il chante, rappe en lingala, tshiluba, français et anglais sans toutefois pousser sa voix dans ses derniers retranchements, seul petit bémol à cette réalisation. Kwenders parle aussi beaucoup d’amour sur cet album : d’amour et d’introspection.

« Je crois avoir une belle relation avec mon pays de naissance, nous dit Kwenders. J’ai quitté le pays [ndlr : Congo-Kinshasa] sans que lui me quitte, il habitera toujours une partie de ce que je suis. En faisant de la musique, je partage cette expérience du pays dans lequel je suis né. Je partage qui je suis. Cette rumba congolaise que vous entendez sur l’album m’habite de la même façon que la mbira dont joue Tendai fait partie de ce qu’il est… »

Travailler dans une ville comme Montréal, qui n’a pas le passé colonial européen et qui n’a pas non plus la même connotation que les États-Unis d’Amérique est un plus pour la bande à Kwenders. Car avec PK, il faut tout de suite parler de la famille : lorsqu’il se déplace, c’est un groupe qui se déplace, solidaire et uni. En plus de ses activités de chanteur, Pierre Kwenders est au coeur de la famille Moonshine, qui organise mensuellement, les soirs de pleine lune depuis maintenant presque quatre ans, des soirées underground où les musiques angolaises, nigérianes, haïtiennes et autres se déploient, le tout dans un cadre complètement extatique où tous ont le droit de cité : straights, gays, queers, blacks, blancs, beurs, tout le monde est Moonshine. Et c’est peut-être ici qu’on retrouve l’ADN de Montréal : un lieu qui n’a pas de style précis et qui fait place à ce que chacun peut lui apporter.

« C’est avant tout un album familial, rajoute PK. En plus de la réalisation de Tendai je voulais y ajouter une touche plus féminine, qui se rapproche des grandes figures de ma famille. Il y a un adage qui dit que derrière chaque grand homme il y a une femme, et pour un enfant de l’Afrique c’est bien souvent sa mère. Ainsi cet album rend hommage à trois femmes : ma grand-mère, ma mère et ma tante décédée il y a un an, et qui s’est sacrifiée pour que l’on bouge au Canada. Le titre Makanda veut dire force en tshiluba et c’est ce qu’ont ces trois femmes : une force grandiose dont je voulais témoigner. »

Makanda at the End of Space, the Beggining of Time

 

Photos par M.A.W.U.