Lusafrica : l’enfance d’un label

Le label qui a fait connaître au monde entier Cesária Évora ou Bonga et révélé une pléiade de talents a fêté ses trente ans. Retour, avec son fondateur José da Silva, sur l’histoire d’un label qui a placé, et pour de bon, le Cap Vert et l’Afrique sur la carte des musiques du monde. Interview.

Photo : José da Silva à Maputo, lors d’une expo du photographe Yuri Lenquette, par Laurence Aloir (merci)

C’est dans les bureaux de Sony music à Paris que José da Silva nous a donné rendez-vous. Celui qui fonda, par passion et presque par hasard, le label Lusafrica en 1988 est depuis 2016 directeur de Sony Music Entertainment à Abidjan, et a passé le relais à sa fille Élodie. Avant de rentrer en Côte d’Ivoire, il a bien voulu revisiter pour nous quelques-uns de ses souvenirs, en commençant bien sûr, par le début.


Comment c’est arrivé, Lusafrica ?

C’est arrivé par hasard… j’ai toujours été un amoureux de la musique. J’ai commencé comme musicien et j’ai fini par comprendre que je n’étais pas un très bon musicien et que le côté organisation et production me convenait plus… mais c’est par hasard !
Un jour, à Lisbonne pendant mes vacances, je vais dans un restaurant et j’entends Cesária Évora qui chante. J’avais écouté le genre de musique qu’elle jouait toute mon enfance, donc j’avais ce son-là dans l’oreille, mais jamais je n’avais eu une telle émotion en écoutant la voix de quelqu’un. Je voulais comprendre pourquoi, alors je lui ai parlé et c’est là que j’ai compris qu’elle allait rentrer chez elle, qu’elle n’avait ni contrat ni plan de carrière et je me suis dit que c’était pas normal.

J’étais tombé tellement amoureux de sa voix que je lui propose de lui donner un coup de main, de l’aider à lui trouver des shows. Je connaissais bien la diaspora cap-verdienne parce qu’avec mon groupe Cabo Verde Show on avait joué un peu partout pour les diasporas, je faisais aussi partie du club de foot de l’association des Cap-Verdiens de Paris, et on allait jouer avec ceux de Rotterdam, etc. Bref, j’avais tout un circuit qui pouvait lui servir.

En l’aidant, je me rends compte de son potentiel et je me lance pour lui faire enregistrer un album. J’avais peu de moyens, j’avais juste l’envie et un peu de connaissances mais je me lance quand même. Donc on fait l’album, et c’est là que naît Lusafrica : quand on travaillait sur la pochette, le designer me dit : « je mets quoi, comme label ? » Et là, il y a un blanc… (rires) j’avais pas pensé à ça ! alors je me lance : on va l’appeler Lusafrica !
Le lendemain un ami me dessine rapidement un logo, et voilà, Lusafrica était née.
 


Et c’est parti comme ça… C’était juste pour aider Cesária. Moi j’étais encore cheminot, aiguilleur à la SNCF, et à l’époque je n’ai créé que la marque, même pas de société. Et puis on fait un second album, et là je sens qu’il se passe un truc.

Car ce dont je ne me doutais pas, parce que je n’avais pas grandi au Cap Vert, c’est à quel point elle était connue. C’est en la faisant jouer devant la diaspora que je m’en suis rendu compte. Partout où l’on est arrivé, on a fait le plein juste en annonçant Cesária Évora. À Paris, j’avais pris une salle de 400 personnes et je me retrouve avec 1000 personnes qui débarquent, et la plupart restent dehors…

En 1991 je demande une année sabbatique, et l’année d’après je démissionne de la SNCF pour créer définitivement la société, avec au début une seule employée… le bureau c’était chez moi. Pendant cinq ans, on fait des tournées dans la diaspora et on vend les disques (le premier était tiré à 3000 exemplaires, en vinyle).

Et je me dis que cette aventure mérite plus que ça… mais je ne connais pas le circuit français, encore moins international… donc je prends Rendez-vous chez CBS ? Je fais la queue pour faire écouter mon vinyle, et le gars qui me reçoit écoute et me dit : « formidable, elle a une voix super ! ». Mais quand je lui montre le dossier avec la photo il me dit « ah non une dame de 45 ans qui louche c’est pas possible… » Donc je me fais jeter de partout, mais j’insiste et je me dis que si on ne peut pas trouver une boîte pour produire, on va essayer de trouver un distributeur. Alors je fais le siège de chez Melodie, j’y vais tous les jours mais je n’arrive pas à rencontrer le patron, Gilbert Castro. Mais un jour, à force d’y aller, coup de chance : il y’a Dominique Buscail qui sort de chez Melodie, il me connaissait, et je lui explique mon affaire. Il me dit « ça tombe bien je suis en train de monter un label, Buda Musique, et deux jours après il me rappelle pour me dire qu’il aime Cesária et qu’il veut la sortir dans sa collection “musiques du monde”. C’est comme ça que sort le premier CD de Cesária hors communauté cap-verdienne.



J’ai enfin rencontré Castro, qui a fini par céder. Je prends la tête à François Post (du département promo de Mélodie) pour qu’il écoute et je lui dis “moi je vais faire pleurer le monde avec cette dame”. Il en parle à Christian Mousset qui la programme à Angoulême dans son festival (Musiques Métisses, NDLR).

Pour la première fois, on va jouer devant un public qui n’est pas capverdien.
Et là, je comprends autre chose : les deux premiers disques, orientés vers la communauté, étaient moitié acoustique et moitié électro (avec des synthés, des boîtes à rythmes, etc.. pour faire danser la communauté). À Angoulême, je me dis on va faire deux sets, un plus commercial comme on fait pour les Cap-verdiens, et un second plus acoustique. Le premier laisse les gens plutôt indifférents, mais le second… là, il y a un silence de fou qui s’installe, une émotion : tout le monde est pris par la dame et je me dis que c’est là, le truc ! Je décide alors de changer la production, la façon de faire… et c’était même plus simple et moins cher ! Dès qu’on quitte Angoulême, on fonce à Paris et on entre en studio, et là je dis à Cesária “tu fais une nuit cap-verdienne, comme tu sais faire, tu chantes le répertoire que tu chantes dans les bars” et pareil aux musiciens. On enregistre comme ça Mar Azul, c’est peut-être l’album que j’aime le plus ! On l’a fait comme on joue là bas : on s’amuse, on boit un coup, on joue… et ça se sent dans le disque.



Il faut dire que tu étais devenu bien plus qu’un producteur pour Cesária…

C’était devenu la famille, c’est pour ça que je pouvais pas la “vendre”. C’était comme une tante, ça dépassait le business. Au début je l’aidais pour qu’elle s’en sorte. Et par la suite j’ai fait venir mes amis pour travailler avec nous, que des gens qui font que Cesária se sentait protégée, qu’elle se sentait en famille. Idem pour les musiciens. C’est comme ça qu’elle était à l’aise pour chanter.


Quand t’es-tu mis à produire d’autres artistes ?

Si tu veux, jusqu’en 1996, je ne produis que Cesária. Mais j’ai beaucoup de demandes, donc je me dis qu’avec l’expérience on peut commencer à produire d’autres gens.
Donc j’ai produit de la musique cubaine…



C’était parti d’un voyage à Puerto Rico et en Jamaïque où j’espérais signer des artistes. Mais ça n’a pas collé. Ensuite, on devait continuer avec ma femme sur Cuba. J’avais promis à ma femme que là, c’était pour faire des vacances. Mais le chauffeur qui nous emmène partout comprend que je suis dans la musique et me dit “tu sais que ce soir il y a le concert de l’Orchestre Aragon qui fête ses 50 ans ?” Moi j’ai d’abord été élevé à Dakar, ma femme aussi, et on a été bercés par l’Orquesta Aragon. On va au concert, et un gars me dit qu’ils n’ont pas de producteurs… j’y croyais à peine !  À la fin je parle au chef d’orchestre, Rafael Ley… et lui promets de revenir trois mois après, et je produis Orquesta Aragon (on fera 3 albums), puis le Septeto Habanero (2 albums), et je tombe aussi sur Paulo Montanez, un autre genre de Cesária. Malheureusement il est décédé dans un accident de voiture. Ça m’a fait prendre conscience de l’importance de ce que je faisais : je l’avais trouvé dans son coin, à faire sa musique, et je lui ai boulervsé toute sa vie. Il a passé trois années énormes, mais il était pas préparé pour le succès. Il a acheté une grosse bagnole sans le permis, a graissé la patte de quelqu’un pour en avoir un… et au final il s’est tué. Ça m’a rendu plus responsable, maintenant quand je produis quelqu’un je réfléchis aussi à cet aspect-là.


Et comment Bonga est arrivé sur ta route ?

Ça venait de mon enfance, c’était l’artiste préféré de ma mère et j’ai été bercé par sa voix. J’avais bien sûr entendu sa version de Sodade. Sodade, j’ai mis deux ans à convaincre Cesária de reprendre. Quand elle a fini par le faire sur scène, vu la réaction du public, elle a accepté de l’enregistrer.

Ensuite j’ai voulu approcher Bonga, mais c’était compliqué il travaillait avec une boîte portugaise. Et puis, je rencontre le patron du label Morabeza Records qui avait produit ses premiers albums (au début des années 70, à Rotterdam), mais il était devenu politicien, et ambassadeur du Cap Vert en Hollande, autant dire qu’il n’avait plus le temps de s’en occuper donc il m’a proposé de me vendre les bandes. Pour commencer doucement, je lui rachète les bandes des deux premiers albums de Bonga, 72 & 74.
Fort de tout ça, j’ai alors vu Bonga, et lui ai proposé de le signer pour ses nouveaux disques.




Bonga, Cesária (plus tard Boubacar Traoré et Pierre Akendengué), c’étaient les anciens, mais il y avait aussi les jeunes générations…

Arrivé à un moment, tu te rends compte que tu es devenu Le producteur du pays, donc ça devient une mission : il fallait que j’aide ces jeunes, et en plus je pouvais le faire parce que j’avais déjà Cesária, Bonga, du coup pour faire démarrer Lura on a pu lui faire faire un duo avec Bonga, puis Cesária l’a prise en tournée pour ses premières parties. Aujourd’hui je suis content parce que ce travail a payé, et aujourd’hui il y a beaucoup d’artistes capverdiens qui ont percé, et j’aime même dire qu’il n’y a pas une semaine sans qu’un artiste cap-verdien joue dans le monde. Qu’ils soient avec moi ou pas, je suis content car je vois qu’on a ouvert les portes aux musiques capverdiennes…


Dans l’Atlantic Music Expo ou le Kriol Jazz Festival que tu as lancés, on retrouve ce même désir de montrer les anciens et les jeunes talents…

C’est d’abord parce que j’aime ça ! l’AME on l’a créé avec Mario Lucio qui était mon artiste et qui est devenu ministre de la Culture. C’était important, parce qu’après la mort de Cesária (en 2011, NDLR), il fallait qu’on trouve des idées pour que le Cap Vert reste présent dans “le game” comme on dit aujourd’hui. Avoir un marché, c’était le truc idéal, tous les ans ramener les professionnels du monde entier, les artistes de partout et faire du Cap-Vert une plateforme de lancement des artistes…. Je pense qu’on a réussi. Après, le Kriol Jazz c’était une manière d’aider nos musiciens qui sont souvent enfermés dans un genre (on est conservateurs au Cap Vert). Ce n’était pas tant pour faire du jazz que d’inciter nos artistes à prendre la liberté qu’il y a dans le mot “jazz”, et donc on a amener des gens libres comme Mario Canonge, Jacques Morelenbaum du Brésil et tout de suite ça a fait tilt, en trois ans on a vu les musiciens et la musique bouger. Et aujourd’hui dans tous les clubs on joue un peu de tout, sans avoir perdu la tradition, mais les mecs osent ! Et on découvre parfois des virtuoses qui étaient restés cachés.


En 2016, tu es devenu directeur de Sony à Abidjan, et tu as laissé les rennes de Lusafrica à ta fille, Élodie da Silva. Comment s’est passée cette passation ?

J’ai la chance d’avoir une fille qui s’intéressait à ce que je faisais, et qui a voulu reprendre. Et moi je lui demande justement d’amener sa vision, celle de sa génération. Je lui ai donné carte blanche, c’est elle qui est aux commandes et je pense qu’elle le fait bien. Elle a créé une nouvelle étiquette (The Garden) dans Lusafrica qui est plus électro, plus urbaine, plus en adéquation avec ce qu’elle vit, tout en gardant le catalogue ancien et pour moi c’est exactement ce qu’il fallait. Je lui souhaite de réussir et d’arriver à tenir encore 30 ans comme moi j’ai fait.

Pour fêter ses 30 ans, Lusafrica a fait paraître un album de remixes de ses artistes les plus célèbres (de Boubacar Traoré à Cesária, en passant par Bonga, Tito Paris et Paulo Montanez).

Lire ensuite : Pourquoi l’album Eseringila a marqué un tournant pour Pierre Akendengué