Labelle ou l’afro-futurisme de La Réunion

De mère métropolitaine et de père créole, Jérémy Labelle fait de la musique pour comprendre son identité, ou plutôt son « appartenance », mouvante et multiple. Un concept philosophique qu’il emprunte au penseur Michel Serres, une de ses grandes inspirations aux côtés de Alice Coltrane, Danyel Waro ou Isaac Asimov. Entre spiritualité syncrétique, voyage intérieur et métissage tous azimuts, le jeune artiste réunionnais impressionne par sa profonde réflexion, dont la partie sensible est à écouter sur univers-île, un album sorti le mois dernier sur InFiné.

Interview au-delà des océans.

« Mon état des lieux, ce que je suis maintenant, ce que j’ai découvert. Ma créolité, sans frontière, mondiale, qui me guide et me fait voyager. Point de suture, La Réunion, la terre, l’unicité, la véritable autochtone. Profonde, faussement vierge, magnétique, porte de l’au-delà, du monde sauvage, de l’univers, l’infini. Le biosonore, le futur, l’espace, les saillances spatio-temporels. La vrille de la réalité, le pas sur le côté, la paix, l’amour, la mort, le silence. »

Voilà pour la note d’intention de l’artiste, un brin cryptique mais qui s’éclaircit au fur et à mesure de l’écoute du disque, une progression de l’intime vers l’universel, du pesant vers le léger, de la terre au ciel.

« Depuis longtemps j’avais ce projet de développer ma musique ici, à La Réunion. J’avais besoin de trouver des éléments culturels que je n’avais pas forcément reçus ou compris dans ma famille en métropole. »

L’histoire classique de recherche d’identité d’un enfant métis dans une société post-coloniale, en somme.

« J’ai fait mon arbre généalogique aux Archives Départementales, et j’y ai trouvé des ancêtres indiens, africains, et malgaches », soit toute la richesse de cette minuscule île flanquée à Madagascar – l’interface avec le continent africain – et ouverte sur l’immensité de l’océan Indien. La Réunion est ce territoire stratégiquement placé sur la route des Indes, donc peuplé par le colon français d’un groupe nombreux d’esclaves souvent forcés à l’exploitation du café, l’un d’entre eux donnant au musicien son patronyme et pseudonyme : « Notre belle Angélique », son ancêtre devenue « Labelle » à l’abolition de l’esclavage.

Sur l’album, c’est la chanson « Babette » qui aborde ce thème sensible d’un pas de côté et d’un battement de tambour sur le rythme du maloya, musique conçue par les esclaves et devenue l’essence des révoltes réunionnaises. Au fil du morceau, le rythme traditionnel se distord, se perd dans l’écho, ralentit sous l’effet des bidouillages électroniques de Labelle, pour disparaître noyé dans un bruit blanc ultra contemporain. « Mon père était musicien amateur, raconte Jérémy Labelle. Mais moi, je voulais jouer d’un instrument différent des autres. Je bidouillais avec mes frangins sur des magnétophones et un orgue électronique. J’étais fasciné par la platine vinyle, les boutons à tourner, les LEDs… »

C’est que loin de se contenter d’une valorisation de son patrimoine local par l’imitation des grands maîtres de l’île (Danyel Waro en tête), le Réunionnais, qui a passé son enfance en France avant de revenir arroser et observer ses racines, propulse avec subtilité et modestie sa culture musicale dans le grand espace, le cosmos, le futur, au point de déranger certains esprits ringards et vieux-jeu du secteur musical, qui se passent en boucle l’épisode musiques du monde. « Il y a encore cinq ans, on me disait que le réseau n’était pas prêt pour entendre ce genre de musique, dénonce l’artiste défricheur. Ma position (comme celle de Kid Kréol & Boogie, qui ont fait la pochette de l’album) est celle des artistes créoles qui vont chercher des matériaux de l’ancestralité (le maloya et la langue créole) pour en faire quelque chose de moderne et d’universel, qui s’inscrit toutefois dans la continuité. »

« Je suis tout à la fois fasciné par la machine et amoureux de la nature. Mais j’ai besoin de l’expérience : par le voyage ou la méditation dans la nature. J’aime ressentir les choses, les situations, la force de la nature. »

Le futur, une aire de jeu immense pour qui habite sur une si petite île, une aire de jeu à l’échelle de l’univers, qui logiquement dessinera dans le ciel étoilé le nom de l’album : univers-île, nom d’un concept scientifique tout à fait sérieux. Car le jeune garçon n’est pas doué que de ses dix doigts : à la fois tête sensible et cœur intelligent, il scrute aussi bien le ciel changeant de la voûte terrestre réunionnaise que les pages virevoltantes d’une bibliothèque riche en ouvrages de science-fiction et de philosophie. « Je suis tout à la fois fasciné par la machine et amoureux de la nature, admet-il. Mais j’ai besoin de l’expérience : par le voyage ou la méditation dans la nature. J’aime ressentir les choses, les situations, la force de la nature. »

Est-ce pour cela qu’on ressent comme une vibration volcanique dans la musique du Réunionnais, réminiscence du Piton de la Fournaise, volcan en activité ? Comme une effervescence bouillante qui sous-tend chacun de ses morceaux, prêts à déborder ou exploser à tout moment ? « La population de La Réunion a été construite artificiellement, apportée ici de force. Mais la Nature reste commune à tous. Et son magnétisme est le même pour tout le monde. Je n’oublie jamais que quelque chose est précédent à tout : la Terre elle-même. Sa présence, notamment ici sur cette île, est puissamment magnétique, ce qui nous oblige à conserver une humilité face à elle. Après chaque cyclone, c’est comme si on appuyait sur le bouton « reset », et qu’on repartait à zéro. C’est une catharsis chronique. »

« Ma recherche d’identité a pour but de résoudre la question ‘qui suis-je, et qui serai-je après la mort ?’. Or, si tu es à l’écoute de la nature dans sa globalité, tu ne peux plus avoir peur de la mort. »

S’ouvrant sur une oraison funèbre (« Kou d’zèl »), se clôturant quasiment avec « Noûs » [NdA: « la pensée » en philosophie grecque] qui « symbolise la mort de la pensée » et le bien-nommé « Playing at the end of the Universe », l’album donne l’impression que la mort serait la réponse universelle à la recherche d’appartenance individuelle. L’amoureux des explorations intérieures et extérieures ne dit pas autre chose: « ma recherche d’identité a pour but de résoudre la question ‘qui suis-je, et qui serai-je après la mort ?’. Or, si tu es à l’écoute de la nature dans sa globalité, tu ne peux plus avoir peur de la mort. »

Une posture face au monde qui confirme les mots de l’astrophysicien Hubert Reeves, s’appuyant sur une étude du Sloan Digital Sky Survey : « Nous sommes tous des poussières d’étoiles et nous partageons tous la même généalogie cosmique. »

Les inspirations de Jérémy Labelle

« Souvent, j’aime les esprits qui se détachent de la tendance générale et de l’air du temps, et qui osent prendre des chemins de traverse. »

Isaac Asimov (1920 – 1992)
Écrivain américano-russe de science fiction, actif entre 1949 et 1993.

C’est un dieu pour moi ! C’est le précurseur de la science-fiction, et le premier auteur à avoir soulevé des questions philosophiques sur la relation entre l’homme et la machine dès les années 1940. Asimov est le père de la robotique, et il a conceptualisé « Les Trois lois de la robotique ». Ironie de l’histoire, la première entreprise de robotique a été créée dans les années 70 par un ancien élève de l’université que fréquentait Asimov, qui confesse avoir lu ses romans, y puisant l’inspiration pour son activité !

Jeff Mills

Jeff Mills (1963 – ) de Underground Resistance et Final Cut
DJ afro-américain, producteur et grande figure de la techno de Detroit, genre musical à part entière.

Jeff Mills est un maître, point final. J’aime son approche de l’afro-futuriste. J’y retrouve l’idée de l’espace, du cosmos, qui n’est pas antinomique avec l’idée de racines. Quand je compose, je m’imagine des paysages désertiques extra-terrestres.

Écoutez : Final Cut – Open Your Eyes

The Belleville Three

Juan Atkins (1962 – ), Derrick May (1963 – ) et Kevin Saunderson (1964 – ) aka The Belleville Three
DJs afro-américains, producteurs, et co-inventeurs de la techno de Detroit, genre musical à part entière.

Juan Atkins est clairement influencé par la science-fiction lorsqu’il conceptualise la musique techno, et il va même jusqu’à citer l’auteur Alvin Toffler (La Troisième vague) à ce propos : « l’avenir appartiendra à ceux qui maîtriseront la machine ».

Écoutez : le mix The Belleville Three de Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson

Alice Coltrane (1937 – 2007)
Musicienne et compositrice de jazz, pianiste et femme de John Coltrane.

Elle est ma grande référence pour les musiques spirituelles. J’aime tous les travaux qu’elle a faits après avoir fondé son propre ashram – sa chapelle indienne – suite au décès de son mari. Luaka Bop a sorti ces enregistrements récemment [NdA: World Spirituality Classics 1: The Ecstatic Music of Alice Coltrane Turiyasangitananda] et on trouve même des cassettes qui ont été numérisées sur internet. Tu y entends un homme chanter Krishna en gospel ! Elle a réussi à mélanger sa culture afro-américaine à l’hindouisme, c’est fascinant. Je lui ai glissé un hommage discret sur l’album.

Écoutez : Alice Coltrane Turiyasangitananda – Om Rama

Igor Stravinsky (1882 – 1971)
Compositeur, chef d’orchestre et pianiste russe de musique moderne.

Sa démarche m’inspire beaucoup : c’était un expérimentateur, très controversé, et mal apprécié à son époque. Il n’écoutait que ses envies, et ne cherchait pas à faire « marcher » ou « fonctionner » sa musique en dehors de sa propre sphère intime. Il s’est toujours affranchi des codes en vigueur à son époque.

Danyel Waro (1955 – )
Musicien, chanteur et poète de l’île de La Réunion, chantre de la maloya et grand défenseur de la culture réunionnaise, notamment de la langue créole.

C’est une de mes plus grandes influences musicales, un artiste très important pour La Réunion.

Écoutez : Danyel Waro – Adékalom

Benoîte Boularde (1927 – 1985)
« Reine du vrai sega ». Chanteuse de La Réunion, première femme réunionnaise créole à enregistrer un morceau de sega.

Nathalie Natiembé, grande chanteuse de La Réunion, et moi, lui rendons hommage sur le morceau qui porte son nom.

Écoutez : Benoîte Boularde – Un Coq Un Poule

Alain Péters (1952 – 1995)
Musicien et poète de La Réunion, expérimentateur du genre mayola. Personnalité fougueuse et insaisissable, il se noiera dans un alcoolisme à la fois ravageur et libérateur.

C’est une influence moins évidente pour moi mais cruciale : s’il y a certaines chansons que j’apprécie dans ses groupes Les Caméléons et Carrousel, je suis admiratif de ses expérimentations tardives en solo, moins connues et rééditées seulement récemment [NdA: des enregistrements 4-pistes disponibles sur la compilation Rest’ La Maloya].

Écoutez : Alain Péters – Rest’la maloya

Michel Serres (1930 – )
Philosophe et historien français.

J’apprécie beaucoup sa pensée. Il nous invite à prendre du recul sur le monde pour mieux les comprendre. Depuis 20 ans, il observe et explique qu’on vit aujourd’hui la troisième révolution technologique avec internet, après celle de l’écriture (IVe millénaire avant J.C.) et celle de l’imprimerie (XVe siècle). Il écarte le concept d’identité pour préférer celui d’appartenance, qui change au cours de la vie, et cette succession ou accumulation d’appartenances à des groupes divers, fait qui l’on est, à la fin de notre vie.

Michel Onfray (1959 – )
Philosophe et essayiste français, adepte des courants hédoniste, épicurien et athée.

Je suis intéressé par ses points de vue sur les questions sociétales. Et vu son milieu d’origine, plutôt populaire comme moi, il a une façon de pensée très concrète, les pieds sur terre, dans laquelle je me retrouve assez.

Gilles Deleuze (1925 – 1995)
Philosophe français.

Je souscris à son idée de la création [NdA: Deleuze disait que la création était un acte de résistance].

Étienne Klein (1958 – )
Physicien et philosophe des sciences français, spécialiste de la matière.

Je suis beaucoup son travail. Il fait partie des élites scientifiques, au sens positif selon moi, car il mélange les approches sans se cantonner à son propre domaine scientifique. Il a compris que la science est un outil, une manière de représenter le monde afin de mieux le penser, et surtout pas une parfaite image du monde.

Est-ce que ces autres figures artistiques sont également une influence pour ton travail ?

David Byrne (1952 – )
Musicien nord-américain, fondateur et chanteur des Talking Heads et du label Luaka Bop (musiques pan-africaines).

J’aime beaucoup et j’écoute encore aujourd’hui sa collaboration avec Brian Eno, qui fait partie de mes disques préférés [NdA: My Life in the Bush of Ghosts, album du duo sorti en 1981].

Écoutez : Brian Eno & David Byrne – Mea Culpa

Sun Ra (1914 – 1993)
Musicien et compositeur de jazz, poète et penseur afro-américain, pionnier de l’afro-futurisme, un courant artistique et philosophique qui visait à valoriser l’apport des cultures africaines dans la société moderne en les propulsant dans le futur.

Oui pour sa contribution à l’afro-futurisme, très inspirant pour moi qui suis adepte de science-fiction.

Écoutez : Sun Ra – Space is the place

Kraftwerk (1970 – )
Groupe allemand de musique électronique avant-gardiste.

Je suis un grand amoureux de l’album Computer Love (1981).

Écoutez : Kraftwerk – Computer Love


PROCHAINS CONCERTS
13/10 – Romans-sur-Isère – Cité de la Musique-La Cordonnerie (solo) w/ BCUC
16/10 – Radio FIP – Sous les jupes de FIP
18/10 – Paris – MaMA Festival, La Machine du Moulin Rouge (trio)
20/10 – Radio RFI – La Bande Passante (trio)
26/10 – Saint-Denis – Prix Musiques de l’Océan Indien, Cité des Arts (solo)

Écoutez notre playlist ‘afro + electro’ sur Spotify et Deezer