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L’Ouverture de Toussaint : quatre musiciens pour un héros haïtien

Napoléon Maddox, Sorg, Cheick Tidiane Seck et Jowee Omicil : un line up de qualité pour convoquer Toussaint Louverture, héros haïtien de la liberté. Son fantôme viendra hanter le New Morning le 23 février.

Tentez de gagner vos places pour le concert au New Morning à Paris en envoyant votre nom et prénom à [email protected], avec « Toussaint » en objet.

C’est presque le bout du monde. Un vent glacial souffle sur les résineux, les épicéas, les érables et les sycomores qui grignotent les monts à perte de vue. Au-dessus des nuages, un château est accroché aux dentelles du Jura, comme perché sur les plissements du massif montagneux. C’est sur cette crête, au Fort de Joux, dans une cellule obscure, que Toussaint Louverture a fini sa vie dans l’oubli. Ancien esclave devenu général de l’armée française puis gouverneur de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), il y avait été enfermé par les généraux de Napoléon Bonaparte après avoir été le héros des luttes anticoloniales du Nouveau Monde.

Au Fort de Joux, on est donc à des milliers de kilomètres d’Haïti, au coin des routes commerciales et militaires qui ont relié la Champagne, les Flandres, l’Italie, la Suisse et la France. C’est dans ce château où Louverture est mort dans la solitude que quatre musiciens ont convoqué l’esprit de ce héros des luttes noires.

Là où les géographies et l’Histoire se frottent au présent et à l’avenir, ils ont entrechoqué mots et mémoires, beats, guitares, claviers hypnotiques et envolées de cuivres, hip hop et jazz, pour inventer une grammaire musicale qui secoue les genres et prône un monde meilleur. Jowee Omicil (saxophoniste canadien d’origine haïtienne), Leo Dufourt alias Sorg (beatmaker, compositeur français), Cheick Tidiane Seck(pianiste malien) et Napoléon Maddox (écrivain et rappeur américain) sont allés au Fort de Joux pour s’inspirer de la vie de Louverture, mort sept mois après avoir été déporté de son île fers aux pieds.

Ils y ont joué un concert exceptionnel, comme une première pierre de L’Ouverture de Toussaint, ce projet incroyable qui relie les histoires et les destins avec un regard et une urgence très actuels en forme de poésie nourrie de jazz et de hip-hop.

L’Ouverture de Toussaint – Louverture (Live at Château de Joux 2021)
Napoleon Maddox : semeur de résistances

En les écoutant ressusciter le fantôme de Louverture, ce Napoléon Noir dont la chute invisible et tragique s’achève en un cachot privé de lumière dans l’hiver glacial de Franche Comté, comment ne pas entendre les échos de celle d’Haïti ou de l’univers carcéral américain ? Leur musique magnétique parle de réincarnation d’énergie, d’efforts et de sacrifices, de solitude et de froid, de destin et d’oubli, comme tant de métaphores des destins de héros noirs invisibles ou célèbres. Même à des kilomètres et à des années lumières, on y entend résonner les cris de Black Lives Matters, de George Floyd, d’Assa Traoré et de tant d’autres…

« Peut-être que si j’avais eu une autre trajectoire et que mon véritable prénom n’était pas Napoléon, je n’aurais pas monté un telle aventure, explique Napoléon Maddox qui a quitté Cincinnati pour vivre à Besançon. Celui que ses parents ont baptisé Napoléon pour qu’il « soit fort », s’est installé en Franche Comté en 2019 pour pouvoir continuer à travailler avec son acolyte et beatmaker : Sorg. Napoléon est ainsi devenu artiste associé de La Rodia, la Scène Musiques Actuelles de Besançon, à moins d’une heure du fameux Fort de Joux. C’est comme ça que l’Américain a eu l’idée de se pencher sur la trajectoire méconnue de Louverture.

« Que ce soit quand je fais des disques ou mon festival Underworld Black Arts Festival, j’essaye d’utiliser l’art comme un outil pour raconter une histoire, mais aussi pour semer une graine de résistance, donner envie de vivre le poing levé », explique Napoléon. L’Ouverture de Toussaint est donc la suite logique de ses deux derniers projets, « A Riot Called Nina » (qui convoquait Nina Simone avec un regard sur l’actualité), Twice The First Time (l’histoire vraie de ses arrières grandes tantes, nées jumelles siamoises en 1851).

L’Ouverture de Toussaint – présentation du projet

L’Ouverture de Toussaint a été nourri de lectures, de recherches, de discussions avec des historiens, et d’échanges intenses entre les quatre musiciens, qui ont tous – de par leur histoire- un rapport particulier au personnage qui trône au centre de ce projet réunissant l’Afrique, le Nouveau Monde et la France.

« Je ne me vois pas comme un spécialiste ou un prof, mais plutôt comme quelqu’un qui explore et se pose des questions. Quel est notre rapport à l’histoire et comment résonne-t-elle dans notre présent ? Moi j’ai plus appris des artistes hip-hop que de mon prof d’histoire. Alors pour ce projet, on a beaucoup lu, on s’est laissé transpercer par le Fort de Joux, puis on a essayé de laisser parler nos émotions. Par exemple, j’ai lu les correspondances entre Louverture et les généraux français de l’époque et ça m’a inspiré ‘The Letter‘, un morceau dans lequel je glisse une référence à Public Enemy. Quand Chuck D chante : ‘j’ai reçu une lettre du gouvernement l’autre jour’, en référence à la fameuse lettre du service militaire auquel il refuse d’aller, comme Mohammed Ali. J’ai beaucoup écouté ce morceau quand j’étais ado, et cette phrase résonne autrement quand on convoque ce général noir de l’armée française qui a fini sa vie enfermé. Il a connu le sacrifice, sans la récompense. »

Sorg & Napoleon Maddox – Louverture (feat. Jowee Omicil)
Champs de canne, chants de jazz 

Dans « Sugar Cane », Napoléon Maddox évoque un autre souvenir de jeunesse, celui des tiges de cannes que son père lui achetait quand ils allaient visiter la Géorgie profonde, terre agricole du sud des Etats-Unis où ses aïeux travaillaient dans les champs. « Grâce à mon père, je connais le goût et la texture de la canne, je sais combien elle est dure à casser et donc à récolter. Les gens des villes apprécient le sucre dans les gâteaux ou le thé, mais ils ne savent pas d’où il vient. Sans cette conscience, il ne peut pas y avoir d’équilibre dans les échanges. Chanter l’histoire de la canne à sucre, c’est de revenir à la racine, à la source de production, et donc aux racines de l’esclavage. »

Toutes les compositions de L’Ouverture de Toussaint semblent hantées par cette phrase célèbre de Toussaint Louverture : « En me renversant, on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la liberté. Mais il repoussera car ses racines sont profondes et nombreuses. »

Ce lien avec le personnage historique coule comme un fil rouge entre les morceaux, comme une évidence pour ces quatre musiciens qui dialoguent avec un esprit de fraternité et de connivence rare, laissant des espaces et des silences pour que l’esprit des lieux et de l’homme habite leur musique.

« Je suis un héritier de Toussaint, explique le saxophoniste poète Jowee Omicil qui est d’origine haïtienne. Mon combat dans l’antichambre de la liberté, de l’égalité et de l’amour résonne avec son rêve d’indépendance, d’évolution et de révolution. Il a lutté et il est mort (le 7 avril 1803, NLDR) juste avant l’avènement de la première République Noire en 1804. Il faut continuer à commémorer son existence même si elle n’est pas célébrée à sa juste valeur, on n’est jamais reconnu ou rémunéré pour ce qu’on a mis dans le combat, ça prend des générations, mais on ne peut pas arrêter le destin. »

Sur scène, Jowee pose régulièrement saxo ou flûte pour lire des passages d’un livre culte, Les Jacobins noirs de l’écrivain panafricaniste CLR James, racontant les luttes des esclaves qui débutent en 1791 à Saint-Domingue, alors la plus grande colonie du monde et le plus important marché de la traite européenne des esclaves. « C’est là que le jazz entre en ligne de compte, car je choisi des extraits au hasard, c’est de l’improvisation. C’est différent à chaque fois, même en répétition. Je laisse les esprits guider mes choix et faire résonner les mots. Depuis toujours, les lectures restent dans la mémoire humaine. » La musique de ce L’Ouverture de Toussaint le restera aussi.

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