Tiken Jah toujours chaud !

Tiken Jah Fakoly Le Monde est chaud

Crédit photos : Jessy Nottola / Universal Music 

Urgence climatique, immigration, exploitation de l’Afrique… Pour PAM, le reggaeman ivoirien commente ses nouvelles chansons et nous raconte la genèse de son nouvel album Le monde est chaud.  

Tiken Jah Fakoly est en tournée européenne, après avoir sorti le 17 mai son nouvel album Le Monde est chaud. Enregistré dans les studios Radio Libre qu’il a construits à Abidjan, c’est un retour aux sources pour le reggaeman qui n’avait plus enregistré au pays depuis l’album Le Caméléon (1999). Pour PAM, il a commenté certains titres emblématiques du disque et nous livre le fond de sa pensée sur l’immigration (« Pourquoi nous fuyons« ) et ses dangers (« Libya« ), le pillage de l’Afrique (« Ca Vole »), et bien sûr l’écologie (« Le Monde est chaud », « Ecologie »). Une interview à découvrir en plusieurs volets.

 

Voilà près de 20 ans (depuis « Le Caméléon », en 1999) que tu n’avais pas enregistré d’album en Côte d’Ivoire. C’était important de revenir au bercail ?

 Cet album est un retour aux sources, je voulais absolument l’enregistrer à Abidjan avec des musiciens ivoiriens et africains, parce que depuis 2007 et l’album L‘Africain j’ai commencé à travailler avec des anglais et nous avons décidé ensemble d’ouvrir ma musique de telle sorte que celui qui écoute du rock, de la funk ou du rap puisse m’écouter et ait accès au message. Et je pense qu’on a atteint cet objectif, parce que dans mes concerts je vois des enfants de 5 ans et des personnes âgées de 80 ans. Maintenant j’ai eu beaucoup de critiques de mon public africain et de certains puristes du reggae : ils me disaient qu’ils avaient l’impression que je m’éloignais du reggae-roots. J’ai pris ces critiques en compte et cette année j’ai décidé de faire un retour aux sources pour enregistrer cet album dans mon studio, le studio Radio Libre à Yopougon. Et d’après les retours qu’on a, on est effectivement retournés au son d’avant, mais mieux produit. A l’époque on n’avait pas les conditions.  Je suis content parce que ceux qui ont écouté l’album sont heureux de retrouver ce son-là…

Le monde est chaud, c’est le titre de l’album. Pourquoi voulais-tu insister sur la question du climat ?

C’était important pour moi d’appeler mon album ainsi parce qu’il y a urgence ! Je pense que la planète est très perturbée, elle est même en train de nous parler. Mais comme ce n’est pas une voix qui vient vers nous, on néglige. Quand Dieu veut nous parler, ou la Nature veut nous parler, ils passent par des gestes, des signes : il y a les tsunamis, au Canada il y a des inondations, au Mali aussi… tout est là pour nous prévenir des dangers qu’on court et nous dire de faire attention. Donc pour moi c’était important d’aborder ce sujet dans cet album, où j’ai même mis deux titres : « Le monde est chaud » (avec Soprano, NDLR) et « Ecologie », pour dire que ce message est important. L’objectif, c’est de sensibiliser les populations du monde entier par rapport à l’urgence climatique, et de dénoncer l’inaction des dirigeants de ce monde. Quand vous avez le président d’un pays moteur, les Etats-Unis d’Amérique, Donald Trump, qui dit qu’il ne croit pas au réchauffement climatique… on doit s’inquiéter ! Donc moi, j’ai décidé de participer à ce combat parce que c’est un combat pour moi, un combat pour mes enfants. Parce que quand on aime ses enfants, on souhaite qu’ils vivent dans un monde meilleur, sur une planète propre. Donc je pouvais pas rater ça, et c’est pour ça que j’ai appelé l’album Le monde est chaud.

Une de tes chansons s’appelle « Libya ». On se rappelle, en 2017, des images de CNN montrant des Subsahariens captifs vendus comme des esclaves. A l’époque, tu avais interpellé la jeunesse et les dirigeants africains sur cette indignité…

C’était important de revenir sur les images de l’esclavage en Libye, je voulais là encore tirer la sonnette d’alarme. Pour dire aux jeunes que la route n’est pas bonne et que s’ils décident de partir, il faut qu’ils s’attendent à l’esclavage, à l’humiliation. Et quand un Africain est humilié, c‘est tous les Africains qui sont humiliés, quand un noir est humilié c’est tous les noirs qui sont humiliés. Au moment où certains de nos frères sur les stades de football ont mis notre image à un niveau très important, au moment ou Barack et Michelle Obama ont franchi les portes de la Maison Blanche, on a des frères qui nous rappellent qu’on est des sous-hommes. Ca nous a été imposé par le système esclavagiste, mais est-ce qu’aujourd’hui nous on doit encore faire des choses pour retomber dans ça ? C’est la question que je pose. Je dis aux jeunes que l’Afrique c’est le continent de l’avenir, et aller en Libye aujourd’hui… s’ils veulent venir (en Europe), même si c’est difficile (avec les histoires de visa et autre) : si ça ne marche pas là, quelque fois il faut renoncer. Ca sert à rien de se faire humilier et d’aller humilier toute l’Afrique en Libye. C’est de ça que je parle dans « Libya ».

L’Europe se barricade et elle a délégué à des pays comme la Libye le travail de retenir les immigrants. Est-ce que dire aux gens de ne pas partir, ce n’est pas jouer aussi le jeu de ceux qui veulent fermer l’Europe à toute immigration ?

Ce n’est pas jouer leur jeu. Moi je suis un panafricaniste convaincu. Les occidentaux vont en Afrique, quand ils veulent faire ce qu’ils veulent, prendre ce qu’ils veulent, s’installer si ils veulent. Nous, on a du mal à venir ici, souvent pour rester c’est difficile parce qu’on tarde à nous donner les cartes de séjour etc… donc il y a une telle injustice et cette injustice est trop flagrante, le monde entier le sait mais les décideurs en parlent rarement. Les gens (en Europe) sont en train de clôturer leur maison, ils ne veulent plus qu’on vienne chez eux, on ne va pas les empêcher de penser comme ça ou de vouloir faire ça. Maintenant nous, il faut qu’on trouve d’autre moyens pour leur répondre : et la meilleure manière de répondre, c’est d’organiser des manifestations devant les ambassades. S’ils ont l’habitude de donner 200 visas par jour, ils en donneront 500 par jour. Donc les nationalismes sont en train de monter en Europe, les gens sont en train de se barricader. Ok, barricadez-vous, mais nous aussi on a un chez nous. On ne va pas se barricader, mais on va vous montrer que notre chez nous aussi, vous l’aimez bien, et que vous aimez souvent venir, et donc il faut nous donner aussi la possibilité d’aller chez vous. Moi c’est ce que j’attends des Africains, je veux pas qu’on laisse cette situation-là à Dieu parce que les Africains laissent tout à Dieu. Mais Dieu, il n’aide que les actions, il a tellement d’enfants qu’il est très occupé : ils doit s’occuper des Chinois, des Russes … il a tellement d’enfants sur la terre, donc il n’aide que les enfants qui se mettent en action par rapport à un objectif précis. Et donc moi je souhaite que les Africains rentrent en action par rapport à tous les sujets dont nous sommes victimes, et qu’ils réclament nos droits. Idem pour les matières premières : grâce à l’uranium du Niger, la France a l’électricité, et quand la France parle du Niger à la télé et la radio, la France parle du Niger comme l’un des pays les plus pauvres de la planète. Et c’est la même chose pour le café, le cacao… on a tout. Alors comment on peut s’asseoir pour assister à cela et se contenter de dénoncer ! A partit du moment où l’on sait, c’est que Dieu nous a déjà parlé ! Parce qu’avant nos parents ils ne savaient pas, donc comme nous on sait… Dieu nous a déjà parlé, il nous a dit qu’on est riches et que nos richesses sont exploitées (par d’autres, ndlr), donc à nous maintenant d’agir…

Tiken Jah Fakoly

Tu disais que Dieu était très occupé, et tu as justement une chanson qui dit « Dieu nous attend, nous on attend Dieu ».

J’avais envie de revenir sur le fait que les Africains « laissent tout à Dieu », parce que c’est quelque chose de très courant en Afrique, tout est laissé à Dieu. C’est vrai, moi je suis croyant, je suis musulman, je crois en Dieu, mais Dieu n’aide pas celui qui veut être menuisier et qui passe la journée autour d’un thé à bavarder. Dieu, il aide celui qui boit son thé le matin et qui va se lever pour aller chercher du travail de menuiserie, c’est lui que Dieu va aider. Dieu va nous aider que si on bouge. Le jour où les Africains vont se mettre en action, Dieu va les soutenir. Aujourd’hui les Algériens sont debout, ils ont en train de faire tomber les barrières, alors Dieu est en train de les pousser, parce qu’ils sont debout, unis, ils ne cassent pas, ils ne tuent pas, ils ne sont pas violents et ils ont décidé de se débarrasser de leur ancien système. Dieu leur a donné la force, et Dieu est même dans la foule quand ils marchent. Le Soudan, c’est la même chose : les gens se sont levés, aujourd’hui ils continuent leur combat. Moi c’est ma perception de Dieu, de l’aide de Dieu, je pense que c’est comme ça que Dieu aide. Dieu n’aide pas les gens qui prennent des chapelets toute la journée pour dire oui, « quand tu récites telle sourate tu vas avoir beaucoup d’argent ». Mais attends, les marabouts qui sont les chefs religieux, qui les nourrit ? C’est nous qui les nourrissons, ce sont les fidèles qui donnent 100F, 1000F, un million, deux millions, voiture, maison… C’est comme ça que les marabouts vivent, c’est comme ça que les marabouts brillent. Si les fidèles ne donnent rien au marabout, le marabout n’aura rien parce que le marabout lui-même il sait que Dieu n’aide pas les faignants, il a dit aide toi, et il va t’aider… ça c’est dans le Coran et dans la bible, on veut quoi ?

Les Africains, en général, j’ai l’impression qu’on demande trop à Dieu, alors qu’il nous a tout donné. Dieu a tout donné à ce continent, les richesses, la démographie, le sous-sol : les pays occidentaux, sans les matières premières, il y en a qui vont cesser de se développer… tout le monde aime le chocolat, et 75% du cacao dans le monde vient de l’Afrique. Donc on veut quoi encore, que Dieu descende pour faire le travail à notre place ? C’est de tout ça dont je parle dans « Dieu nous attend ».

Dans le même ordre d’idée, il y a plus de quinze ans tu évoquais dans la chanson « Kouma » ceux qui font commerce de la religion…

Ils ont continué de prospérer, ceux qui mangent au nom de Dieu, parce que les gens sont désespérés, parce que la pauvreté fait des ravages dans les ghettos un peu partout, il y a même des églises où tu peux acheter les bénédictions : il y a des bénédictions de 10.000 (fcfa), de 50.000, de 100.000. Quand le pasteur doit faire des trocs pour que les femmes aient des maris, c’est 100.000 dans certaines églises, et le gars il remplit sa poche, et il s’en va. C’est la même chose chez les musulmans, par exemple le jour du baptême du Prophète Mahomet, il y a des bouteilles d’un litre d’eau qui sont vendues à 400fcfa. Il paraît qu’il y a des bénédictions dedans : il faut se frotter avec ça, il faut boire, donc les pauvres bonnes qui sont payées à 10.000 f par mois, elles enlèvent 400f et elles s’en vont acheter l’eau : et puis elles boivent, elles se frottent avec, et elles attendent Dieu…  et donc c’est vrai je le disais déjà dans le morceau « Kouma » : « il paraît que je dois pas parler de ça » mais on est obligé de parler de ça, parce que ça met l’Afrique en retard, parce que ça endort les gens, ça les rend paresseux, les gens attendent Dieu, ils attendent que le marabout ou le pasteur fassent quelque chose pour eux, alors que si le marabout avait vraiment des solutions, il prendrait juste son chapelet et l’argent tomberait du ciel. Donc moi j’en parle, je prends le risque d’en parler parce que j’en peux plus de voir ça, pour moi c’est insupportable. L’Afrique c’est l’un des continents où l’on fait tellement de bénédictions. Chez nous il y a mille bénédictions, alors que les blancs ils ne vont plus à l’Église ou à la Mosquée, mais leur pays avance parce qu’ils sont en action. Pour quelqu’un qui ne croit pas, quand il va mourir ce sera entre lui et dieu, mais dans ce monde-là il est dit : « aide-toi, Dieu va t’aider ».  Donc les blancs, bien qu’ils ne prient pas, qu’ils ne vont pas à l’Église ou à la Mosquée, leur pays avance tellement que nous-mêmes qui prions tous les jours , on a envie d’aller là-bas ! Donc on doit se poser des questions, on doit savoir que c’est pas le chapelet qui fait le travail, mais c’est les actions… accompagnées par Dieu.

Depuis tes débuts et ta première cassette (1993), tu chroniques l’actualité sociale et politique : ivoirienne, africaine, internationale. C’est cela, selon toi, le rôle d’un reggaeman ?

Ca, c’est le reggae ! Le reggae a toujours pris des thèmes d’actualité pour en faire des chansons, parce que ça c’est la mission du reggae : éveiller les consciences, éduquer. Depuis Bob Marley, le reggae a décidé de réveiller les peuples, de défendre les peuples du tiers-monde, d’être la voix des sans voix, c’est pourquoi nous les reggaemen, nous aimons traiter des thèmes d’actualité, parce que notre objectif ce n’est pas seulement que les gens dansent, mais qu’ils écoutent le message en dansant.

Lire ensuite  : Histoires de Fela : un cercueil pour le chef de l’État

Tournée : 

29 Mai – JUVIGNY (51) • Moissons Rock
31 Mai- LAMPAUL-PLOUARZEL (29) • Les Petites Folies
9 Juin – GRAND BOURG DE MARIE GALANTE • Festival Terre de Blues
18 Juin – MONTREAL (CA) • Francofolies de Montreal – MTelus
20 Juin – QUEBEC (CA) • Impérial Bell
21 Juin – ST CASIMIR (CA) • Théâtre Les Grands Bois
27 Juin – SAXON-SION • Festival La Haut sur la Colline
28 Juin – EVREUX • Rock in Evreux
29 Juin – AUDINCOURT (25) • Festival Rencontres et Racines
30 Juin – BRUXELLES (BE) • Couleur Café
05 Juillet – BARCELONE (SP) • Cruïlla Festival
06 Juillet – ST-PERAY (07) • Crussol Festival
17 Juillet – CARCASSONNE (11) • Festival de la ville
18 Juillet – CUSSET (03) • Festival Nuits d’été
19 Juillet – NÉOULES (83) • Festival de Néoules
20 Juillet – CHANAC (48) • Détours du Monde
22 Juillet – OLORON SAINTE MARIE (64)
27 Juillet – BAGNOLS S/ CEZE (30) • Bagnols reggae Festival
01 Août – VENCE (06) • Nuits du sud
02 Août – MACAU (33) • Reggae Sun Ska
03 Août – BOEN (42) • Forez Festival
04 Août – LANGRES (52) • Festival Chien à plumes
09 Août – FRAISANS (25) • No Logo Festival
11 Août – CHANTEIX (19) • Festival au Champs
24 Août – AURAY (56) • Les Galettes du Monde
17 Septembre – OVIEDO (SP) • Festival
04 Octobre – SERIGNAN  • La Cigalière
10 Octobre – RIS-ORANGIS (91) • Le Plan