Siti & The Band : « Le taarab est un vecteur de l’émancipation des femmes à Zanzibar »

Le taarab est un genre musical fascinant. En arabe, le mot signifie « joie par la musique ». De l’Égypte au Kenya en passant par les Comores, cette joie contagieuse a éclaté à Zanzibar. Rencontre avec Siti & The Band, un groupe de la nouvelle génération.

En dehors de la moiteur, la première chose qui saisit en atterrissant n’importe où en Afrique c’est la musique s’échappant des enceintes, plein tubes. Stone Town, la capitale de Zanzibar est un gros village paisible à la langueur insulaire, qui ne manque ni d’orchestre ni de sonos. Freddie Mercury qui y est né en 1946, s’en souvient peut-être. Mais à ce moment précis, hormis le bruit des gouttelettes de la saison des pluies, pas une note de musique de Queen ou d’un autre groupe ne résonne contre les murs des maisons aux portes sculptées en teck de style arabe. Cette architecture est un legs d’Oman, ce pays de la péninsule arabique qui dès le 17ème siècle a étendu son influence avec le commerce des esclaves sur la côte Est-africaine. Zanzibar est devenu un sultanat indépendant en 1861, se séparant ainsi de sa tutelle avec Oman. Mais revenons à la musique! Ou plutôt à son absence : Si on ne l’entend pas, c’est que nous sommes en période de Ramadan. Et à Zanzibar où 99% de la population est musulmane, ce n’est pas une petite affaire! En temps normal, et notamment pendant le mythique festival Sauti za Busara qui se tient en février, les mélomanes chanceux peuvent assister à un concert de taarab. Cette musique si particulière est née au crépuscule du 19ème siècle de la rencontre entre l’Afrique et le monde arabe. Le taarab serait venu des migrants et marchands ayant amarré dans l’archipel de Zanzibar avec les voiliers des pêcheurs, ces boutres qu’on appelle dhow en arabe. A l’arrivée on trouve un mélange assez singulier d’influences perses, indiennes, arabes imprégnées pendant des années par le « son africain ».
 


Taarab, le pouvoir aux femmes

Pour comprendre ce qui fait la substantifique moelle du taarab rendez-vous avec Lorenz Herrmann, jeune berlinois à la trentaine paisible, qui a posé ses guêtres à Zanzibar il y a deux ans. Il y co-gère Stone Town Records, un label et petit studio juché sur un toit-terrasse, perdu au milieu d’un dédale de ruelles.« Dans le taarab il y a une instrumentation très spéciale » décrypte Lorenz Herrmann,  « Le quanun, l’oud et le violon ne sont pas typiquement africains mais ils ont été africanisés, zanzibarisés. » Dans l’archipel ce genre musical est devenu progressivement l’apanage des chanteuses. « A Zanzibar c’est très difficile pour les femmes de se manifester dans la vie publique. » précise Lorenz Herrmann. « Pourtant, Siti Binti Saad dans les années 20 a réussi à être à la tête d’un groupe de taarab. Elle a enregistré un album en Inde qui s’est écoulé à 50000 exemplaires. (1) Ce qui était énorme à cette époque! Bi Kidude a été la deuxième a suivre ses pas. Siti Amina, la leader de Siti and the band, s’empare de cet héritage à son tour. Elle le fusionne avec la musique moderne et ramène le taarab vers la nouvelle génération. Ces femmes se sont battues pour représenter le taarab et en font un outil d’émancipation. »

Sur la terrasse de Stone town records, Lorenz me présente plusieurs membres de Siti and the band, cette jeune pousse du taarab zanzibarite. Formé en 2015, Siti and the band est à l’origine un trio autour de la chanteuse lead et oudiste Amina Omar, de Gora Moh’d Gora au kanoun, cet instrument rectangulaire qui sonne comme une harpe, et de Rahma Ameir au violon. Très vite le groupe s’étoffe et le son se modernise avec l’apport de la basse, de la batterie, des claviers et de la trompette d’un invité de passage dans l’archipel, le zimbabwéen Arundel Matoyi.
 


La fusion des racines

Un premier EP – Fusing the roots enregistré en janvier, offre un échantillon prometteur de ce taarab version 2018. On y trouve notamment une reprise de « Ashiki Baya », un classique de la « mère du taarab » Siti Binti Saad à la sauce bongo flava, la musique urbaine de la jeunesse de Dar-es-Salaam: « Notre taarab fusionne avec le jazz, la musique occidentale, et des rythmes traditionnels comme le kyaso sur le titre Halindwa (2) explique Rahma Ameir « la stradivarius du band ». La jeune femme a une jolie définition du taarab: « C’est d’être ému. Les chansons de taarab parlent généralement d’amour. Ma cousin,e la chanteuse Siti Amina chante, surtout sur la condition féminine. Que les femmes se bougent et qu’on les respecte! » A l’instar de ses camarades, Rahma a rangé son violon pendant le ramadan qui doit s’achever à la mi-juin: « Il y a des endroits à Zanzibar où ce n’est pas autorisé de jouer de la musique durant le ramadan. » rapporte Abdulrazak Tauzir dit Razaki, le claviériste du groupe. « Pour le reste c’est confiné à la sphère privée, et vous n’avez pas le droit d’en jouer avec un volume élevé. Dans l’enceinte de certains hôtels, la musique est autorisée. Mais ce n’est pas permis dans la rue. »

Si pendant le Ramadan ne se produit pas sur scène, le groupe a de l’expérience, et Siti & the band ont déjà bourlingué un peu partout dans la région : « On a fait une tournée à travers l’Afrique de l’Est, au Kenya, en Ouganda. » poursuit Razaki « On a fait énormément de concerts en Tanzanie, à Zanzibar et Dar es Salaam, dans différents lieux et hôtels. Les gens aiment vraiment cette musique. Pour certains c’est la première fois qu’ils l’entendent ou qu’ils voient un kanoun et un oud. » Lorenz complète: « Beaucoup de gens connaissent le taarab brut et en ont une idée négative. Et après le concert ils venaient nous dire : D’habitude je n’aime pas le taarab mais là, c’est inattendu ! » 
 


Zanzibar est si réputée pour son taarab que le label Buda musique lui a consacré une collection « 
Zanzibara », dans la même veine que les célèbres « Ethiopiques ». Cet héritage continue de faire des émules aujourd’hui. En avril dernier les musiciens, qui sont également enseignants à la Dhow countries music academy de Zanzibar, ont accueilli des jeunes mahorais pour un projet pédagogique: « Ils sont venus à notre académie pour apprendre nos techniques. » raconte Gora Moh’d Gora, qui arbore fièrement un t-shirt avec écrit « Mayotte » en souvenir de cette rencontre: « Il y a longtemps, la musique des Comores,  de Mayotte et la nôtre se ressemblaient. Mais plus maintenant. Les instruments qu’ils utilisent aux Comores sont différents comme le gamboussy, l’oud comorien. Ils jouent de façon plus moderne. Notre musique est plus traditionnelle. La Dhow countries music academie de Zanzibar est la seule école chez nous qui préserve cette culture ancestrale. »

Pour l’avenir, Siti and the band se donne deux ans pour enregistrer un nouvel album et tourner dans le monde entier. « C‘est difficile d’avoir des concerts. Le marché musical en Afrique de l’Est est encore très peu développé. Il faut avoir des connexions. Il y a le déplacement qui revient cher pour un groupe. C’est un grand effort de tourner et d’atteindre différents pays. » avoue Lorenz qui garde bon espoir : « Nous étions récemment en Ouganda pour un showcase à l’occasion d’un marché musical. Il y avait des professionnels d’Afrique du Sud, du Rwanda, du Sénégal, qui ont été très enthousiastes par rapport notre musique. On attend la suite ! »

  1. Originaire de Fumba, au sud-ouest d’Unguja Siti Binti Saad née en 1880 et morte en 1950 Elle a su s’imposer dans un monde d’interprètes habituellement masculins et est devenue chanteuse invitée à la cour du Sultan de Zanzibar. En 1928 elle a enregistré un disque avec Columbia records sous le label His master’s voice. Le poète tanzanien Shabaan Bin Robert lui a consacré une biographie en 1958. La célèbre Bi Kidude a été l’une de ses protégées.
  2. Ce rythme est originaire de l’île de Pemba qui forme avec l’île principale Unguja et Mafia l’archipel de Zanzibar
Lire ensuite : Du Congo au Comores en passant par Zanzibar, la playlist de Chébli Msaïdié