PLDG, au nom du groove

Rencontre avec Al20 et Mystraw, créateurs du « French urban bantu groove ».

Photographie © Pib

Il est courant que les membres d’un groupe se connectent grâce à un penchant commun pour un style, tel que le jazz, le métal ou la soul. Les lillois de PLDG affirment leurs atomes crochus autour d’un concept bien plus large, celui du groove. Depuis leur premier mini-album éponyme sorti au printemps 2017 dans un style auto-proclamé « french urban bantu groove », le duo assure son ascension avec une approche évolutive, revisitant leurs morceaux à travers des exercices de style et prises alternatives dans lesquels on les sent bien décidés à réchauffer la scène musicale lilloise.

Pour l’amour du groove (PLDG), c’est Al20 et Mystraw, deux activistes de la scène hip-hop locale dont les chemins se sont naturellement croisés autour de leurs racines congolaises et d’un intérêt partagé pour la rythmique. Al20, également MC du groupe Feini-X Crew, a dérivé vers le chant, les instruments et le beatmaking au service de PLDG. Mystraw, auteur de plusieurs mixtapes entre hip-hop et afrobeat, exploite le rythme avec ses lèvres depuis des années en s’illustrant dans des compétitions human beatbox et en donnant des ateliers pour y transmettre son savoir, en grand pédagogue. Une demi-heure avant leur surprenant concert matinal dans le superbe auditorium du centre culturel de Lesquin, les deux entertainers nous attendent de pied ferme dans le hall, prêts à répondre à nos questions et à nous raconter le début de leur histoire prometteuse, en toute humilité.


Vous vous auto étiquetez comme un groupe de « french urban bantu groove », qu’est-ce que ça signifie ?

Al20 : Nous sommes partis d’une base hip-hop. En commençant à faire des morceaux ensemble, on s’est rendu compte qu’il y avait clairement des influences africaines dans notre approche de la musique. Mes parents sont originaires du Congo-Kinshasa et ceux de Mystraw, du Congo-Brazzaville. Nous sommes en France et nous avons le sentiment d’évoluer au milieu d’un carrefour d’influences, entre la musique de nos parents, la musique américaine et française. On mélange tout ça avec de la musique bantu, car c’est la musique qui nous inspire et c’est de là qu’on vient, et on va même parfois puiser dans la musique folklorique. On avait du mal à nous définir parce qu’on n’est pas strictement soul ni strictement hip-hop ou musique africaine. 


Dans votre mini-album ou dans vos vidéos, on entend effectivement de la soul, du rap, parfois même du gospel ou de l’électro. Pensez-vous converger vers un son au fur et à mesure des sorties ou êtes-vous à l’aise avec ce côté fourre-tout ?

Mystraw : Au début du projet, on se connaissait déjà via les scènes qu’on côtoyait. Quand on s’est rencontré en découvrant nos points communs, on a décidé de démarrer le premier projet en faisant un patchwork de toutes nos influences. On a des morceaux comme « Eeyowa » qui sonne panafricain, « Fatigué » qui tend un peu plus vers la néo-soul et d’autres chansons qui sont plus en mode hip-hop des années 90. Toutes ces armes artistiques nous permettent de converger sur un propos, et non sur un son en particulier. L’album qui me vient en tête est « To pimp a butterfly » de Kendrick Lamar, dans lequel il étalait un propos philosophique. Il a utilisé une couleur sonore pour matérialiser son idée. J’ai exploré pas mal de choses avec mes projets persos et Al20, avec Feini-X Crew. La problématique, c’est de comprendre en quoi notre fusion peut transcender les choses. Notre plus grand point commun est le fait d’être panafricains. Nous ne sommes pas nés sur le continent africain, nos parents le sont. Nous avons néanmoins été bercés par les musiques afro-américaines et le rap français, et c’est ce qui forme notre propos.

Al20 : J’ajouterais que plus on bosse, plus on affine le son qu’on propose. On discute beaucoup et on s’approche de plus en plus de la couleur qu’on veut donner à notre musique, surtout à travers nos vidéos. Je pense que les gens comprendront là où on veut aller, au fur et à mesure. 
 

© Pib


Au moment de sortir le mini-album, saviez-vous déjà qu’il allait vous servir de base pour explorer et développer votre son ?

Al20 : Je pense que oui. Quand on a fait cet EP, on l’a fait de manière très spontanée. On a sorti huit morceaux en sachant que c’était un premier jet, surtout pour permettre aux gens de savoir qui on était. On a encore des choses à dire avec ces chansons, d’autant plus qu’on a acquis de nouvelles compétences depuis la sortie. On peut encore améliorer nos sons, et ça serait bête de passer tout de suite à autre chose avant d’avoir exploité nos morceaux à fond.


Le beatbox est un style le plus souvent démonstratif. Quelle est ton approche et comment viens-tu l’inscrire dans PLDG ?

Mystraw : Je mets la technique au service de la musique. Quand j’ai commencé, j’étais vraiment dans les battles et la recherche de la performance. Au fur et à mesure, j’ai gagné en maturité, et je me suis surtout pris une claque en écoutant du jazz. Musicalement, les mecs sont des monstres, ce sont des malades ! En analysant la musique de Miles Davis sur « Kind of blue » ou celle de John Coltrane, je me suis rendu compte que c’était finalement assez épuré. Ils n’en mettent pas partout, même si c’est parfois le cas de Coltrane. J’ai regardé des interviews de Bernard Purdie ou Art Blakey, qui expliquaient qu’il ne faut pas forcément en faire de trop, ni être omniprésent sur chaque morceau. Il faut laisser la musique respirer. Maintenant, ma philosophie du beatbox, c’est exactement ça. Quand je fais un kick ou un snare bien placé en layback, et que ça respire, c’est gagné. 
 


Les premières comparaisons qui sortent de la bouche des gens sont naturellement Saïan Supa Crew ou Spleen. Vous sentez-vous proches de ces artistes ?

Al20 : Le Saïan, c’est le tout premier concert de rap auquel j’ai assisté ! J’avais déjà bien saigné l’album et scéniquement, ça m’a aussi beaucoup parlé. On m’a souvent sorti cette référence tout au long de mon aventure musicale. Dans Saïan, il y a aussi un côté feeling, il y a du groove à mort, et ils sont influencés par plein de choses.

Mystraw : Je peux comprendre aussi la référence à Spleen et à ses albums dans lesquels il y avait du beatbox. Actuellement, j’écoute vraiment beaucoup de choses. J’essaie d’en faire une boule de pâte à modeler pour construire un truc qui nous est propre. C’est plaisant d’être comparé à ces artistes !


Le Groove est au centre de votre état d’esprit. C’est un mot que j’adore et que j’utilise beaucoup pour parler de la musique que j’écoute, mais je suis incapable de le traduire en français… Avez-vous une définition ?

Al20 : Pour moi c’est un feeling. C’est la manière dont on se sent quand on entend un certain son. Le groove, c’est quand la rythmique t’amène à bouger et commence à produire un effet sur ton corps ! C’est aussi un truc physique. Parfois tu sens que quelque chose t’entraîne, dans une rythmique, un placement ou une voix.

Mystraw : Pour moi, il y a aussi une définition technique, le fait de jouer hors ligne. Jouer de manière spontanée pour créer l’effet dansant. Je peux écouter la ligne de batterie du « Funky drummer » de James Brown en boucle. Son break est trop groovy… C’est simple et technique à la fois, et on sent que Clyde Stubblefield jouait vraiment de façon très spontanée. Il pensait juste à faire bouger les gens. D’un point de vue plus spirituel, c’est le fait de bouger de façon agréable, avec cet esprit « good feeling »… 
 


Vous avez revisité l’un de vos meilleurs morceaux « Eeyowa » en version acoustique. Quelle est l’histoire de cette chanson ?

Al20 : Quand j’étais tout petit, j’ai remarqué une rythmique particulière dans les morceaux de Tshala Muana. Je l’ai eue dans la tête pendant des années, et j’ai eu envie de l’utiliser comme base. On est parti un peu de ce gimmick, et du coup j’ai voulu raconter quelque chose en rapport avec son origine. J’y raconte mon expérience de la fois où je suis retourné au Congo, la rencontre de mes racines. Des musiciens nous ont accueillis chez ma tante avec cette musique, on s’est tous mis à danser et à leur coller des billets sur la tête (rires). Ce morceau fonctionne parce que les paroles sont simples et racontent quelque chose qui s’est vraiment passé. Aussi, comme je ne parle pas le tshiluba, j’ai essayé de retranscrire un flow qui me rappelle cette langue, que j’entendais quand j’étais petit. Ce sont ces intonations qui créent la mélodie particulière du morceau. « Eeyowa », ça veut dire « oui », c’est une espèce d’affirmation. Quand je dansais à la maison, je me souviens que ma mère me regardait et criait « eeyowa ! » (rires).


Il y a une phrase à mon sens importante dans la chanson : « music helps me to relate to my true identity ». La musique est-elle un vecteur pour vous aider à trouver votre identité ?

Al20 : La culture hip-hop te pousse à sampler. En tant que beatmaker, le sampling m’a appris à aimer beaucoup de styles musicaux. J’étais obligé d’être attentif, d’écouter avec une autre oreille. Sans être obligé d’aller chercher très loin, tu te rends vite compte que toutes ces musiques font partie de ton identité.

Mystraw : Quand on écoute la diversité de la musique africaine, celle des Gnawa, d’Ethiopie ou d’Afrique centrale par exemple, on se rend compte qu’elle est à la base de beaucoup de choses. Elle est incontournable ! On sait que ça fait partie de nos racines, que ça fait partie intégrante de nous-mêmes, que c’est la musique sur laquelle nos parents et grands-parents ont dansé.


Comment est-on accueilli en Afrique quand on est né en France ?

Al20 : Dans la famille, un peu comme des rois (rires). On t’accueille avec de la bonne bouffe, les gens veulent que tu passes les voir… Là-bas, ce n’est pas la même notion du temps. Si tu ne prends pas le temps d’aller voir les gens, c’est limite insultant ! Comme c’était la première fois que j’y retournais, il y avait beaucoup d’émotion. Il y a eu des moments drôles aussi, les gens remarquent direct que tu n’es pas de là-bas ! Ça se voit à la façon de parler, de marcher, de regarder, ça se voit aussi au teint… Il y a des gens qui te questionnent, je me souviens d’un mec qui me disait : « tu ne parles pas la langue. Explique-moi en quoi tu es congolais ! » Je viens d’ailleurs mais je sais qui je suis, je suis juste un autre genre de congolais. (rires)

Mystraw : Ici, comme on est noir de peau, on va nous ramener à nos origines. Quand on va au Congo, c’est la même chose, on est congolais mais ils ne nous croient pas ! (rires)

Al20 : Dans un sens, quand tu reviens ici, tu es quand même content de rentrer à la maison. C’est ça le panafricanisme ! On est dans un entre-deux mais on a nos repères aux deux endroits. 
 

© Pib


À quoi va ressembler le prochain EP ?

Al20 : On a un EP en préparation, qu’on va sortir au printemps. Il y aura moins de titres, on va se donner la possibilité d’enchaîner avec un album plus étoffé. On a gardé ce côté panafricain, même s’il n’est pas toujours évident.


Où en êtes-vous de vos side-projects ?

Al20 : De mon côté, on va sortir un nouvel EP avec Feini-X Crew d’ici l’été.

Mystraw : J’ai un projet qui s’étale sur un an, c’est un hommage aux voix féminines de Lille. J’ai essayé de marier ma créativité avec leurs influences et leur style sur une compilation. J’ai produit les beats, et ça s’étalera sur 4 EP et un album.


Pour conclure cette interview en musique, les deux camarades nous ont donné chacun deux morceaux africains qui les rapprochent…

Tony Allen – Asiko

Mystraw : Un classique. Un maître du rythme, Tony Allen. J’ai connu ce son grâce à J Dilla qui l’a samplé pour la chanson « Heat » de Common (« Water for chocolate », 2000). Vers fin 2000, en tant que beatboxer, je trouvais très intéressant d’étudier ces grooves afrobeats instaurés par Fela Kuti, entre autres, à priori inspirés de James Brown (Clyde Stubbefield, Bernard Purdie…). Avec Faya Braz et d’autres groovers de la french beatbox community, on geekait sur ces patterns dansants. Ce qui est dingue dans cette chanson, au-delà de l’aspect rythmique, c’est le côté tribal, spirituel et aliénant de la voix, comme si c’était un être suprême qui parlait… Ce côté de l’Afrique de l’ouest anglophone (Ghana, Nigéria) des années 70 me fascine. 

Tshala Muana – Tshibola

Al20 : C’est un morceau d’une artiste phare de l’ethnie des Baluba en R.D. Congo. Ce morceau, je l’ai beaucoup écouté chez mes parents ou à l’occasion de fêtes congolaises. Cette musique s’accompagne d’une danse spécifique à cette ethnie dont mes parents sont issus, le Mutuashi. Dans le morceau « Eeyowa », nous nous sommes appropriés cette influence pour commencer à l’infuser dans notre musique. 

Mahmoud Ahmed – Tezeta

Mystraw : J’ai découvert l’ethio-jazz vers 2009-2010 via les compilations « Ethiopiques », et je suis littéralement tombé amoureux du grain, de la profondeur des sonorités, de l’approche rythmique non binaire et surtout, du côté hypnotique. J’en ai fait un projet instrumental qui s’appelle « Ethiobeats« , samplant plusieurs classiques d’éthiojazz tout en restant fidèle à cet esprit. J’ai samplé la version de Mulatu Astatke sur ce projet, mais je trouve celle de Mahmoud Ahmed magnifique également. 

Miriam Makeba – Emabhaceni

Cette chanson de Miriam Makeba, je l’ai découverte petit lorsqu’elle fut invitée à jouer dans le Cosby show. C’était un show afro américain qui mettait à l’honneur une artiste Africaine et cela m’a beaucoup marqué. Une quinzaine d’années plus tard je retrouve ce morceau pour encore mieux apprécier ce que j’aime dans la musique Sud-africaine : une harmonisation des voix unique, que je n’ai entendue nulle part ailleurs et qui fait l’identité musicale de ce peuple. 

Écoutez le mini-album de PLDG sur Bandcamp.

Lire ensuite : La soul, nouvelle vie du Burundais JP Bimeni