Ondes de choc au label Secousse

Entre soirées thématiques, mixtapes uniques, webradio hétéroclite et label à suivre, Secousse est le projet multidirectionnel d’un français passionné de musiques africaines et caribéennes. Entretien captivant avec Étienne Tron.

Secousse, c’est le dessein d’un homme prédestiné à partager sa passion pour les musiques noires. À 38 ans, Étienne Tron fait activement partie du précieux cercle des fondateurs de labels — indépendants ou non — dont la passion commune fascine les amateurs du monde entier. Donner son cœur et ses tripes pour rééditer des disques rares ou introuvables d’Afrique et d’ailleurs fait donc partie du quotidien de ce Français qui utilise aujourd’hui le streaming, le vinyle et les plateformes digitales pour communiquer ses trouvailles. Première guitare à 11 ans et première platine à 17 ans ; c’est le parcours classique de l’adolescent curieux qui durera jusqu’en l’an 2000, année de sa première véritable expérience professionnelle musicale en immersion, et pas des moindres. Il part alors travailler à Londres chez Big Dada, sous-label de Ninja Tune aux orientations hip-hop, avant d’endosser le statut de DJ et producteur au sein du duo Radioclit. De projet en projet, il fonde le groupe The Very Best en 2005 avec des amis musiciens et un chanteur du Malawi, arrosant les salles de concert de leur son afropop. En parallèle, Étienne démarre l’aventure Secousse en 2006 avec une première soirée, suivie du lancement de la webradio qui évolue logiquement vers la première sortie du label en 2011, coïncidant avec la compilation Sound of Secousse via le label Crammed


Partager sans limites

Vouloir être DJ et diffuser la musique qu’on aime sur une webradio autogérée sont deux passions convergentes qui proviennent indéniablement d’une volonté de partager les bonnes choses pour les faire déguster à un public assoiffé de trésors, tel un sommelier qui remplacerait ses vieilles bouteilles par des disques poussiéreux à la pochette abîmée par le temps. C’est à l’âge de onze ans que la conscience du DJ s’éveille dans la tête du petit Étienne, dans des circonstances plutôt amusantes. Il se souvient : « ce qui m’a fait comprendre le plaisir de partager de la musique, c’est une cassette de trance goa que j’ai jouée chez ma grand-mère à une teuf avec mes cousins. Il n’y avait pas de DJ, il y avait juste un stroboscope et cette unique cassette pour toute la soirée ! Je l’ai jouée cette nuit-là, c’était ma première expérience de DJ et j’ai adoré ! » Cette passion s’affirme plus tard lorsqu’il observe d’autres DJ mixer, frappé de plein fouet par le rap français, à l’époque en plein bouillonnement dans le chaudron phocéen : « je viens de ce milieu, c’est la musique que j’écoutais quand j’étais ado, confirme-t-il. Qui dit rap, dit DJ évidemment. Je me souviens des shows de mecs comme Cut Killer sur Nova à l’époque, et plus tard sur Skyrock. C’est vraiment eux qui m’ont fait kiffer ça. » 
 


À l’heure où les gens se font leurs playlists à la carte sur Spotify ou vont fouiller sur Soundcloud, Bandcamp ou autres plateformes à la recherche du Graal, Étienne trouve néanmoins un réel intérêt à sa solide webradio, se libérant de toute contrainte potentielle.
« Je pense, explique-t-il, que l’intérêt d’une radio comme Secousse, c’est une grande liberté de faire un peu n’importe quoi et de pouvoir diffuser des choses très douces ou au contraire très intenses à des horaires un peu décalés ». Sur sa page minimaliste aux couleurs pastel façon années 80, on peut alors opter pour des plaisirs aléatoires procurés par les boutons Party, Street ou Chill, selon l’humeur. 

« Ne pas répondre à un impératif, ne pas répondre à un certain public ni à une certaine démographie, c’est comme une caméra perpétuellement branchée sur mon sac de disques, continue ce boulimique de musique. La limite, c’est qu’il n’y a qu’une seule personne qui pilote la musique, mais à partir du moment où les auditeurs sont en phase avec mes goûts, ça devient vraiment intéressant. Je mélange de l’ancien avec du moderne, je n’ai aucune obligation de jouer ce qui sort. On sait tous que 90 % de ce qui sort est plutôt pourri, du coup j’essaie de diffuser ce que je considère être de la bonne musique, sans me demander de quel continent ça vient ni de quelle année, ni si c’est la bonne heure pour le jouer. »


Voyager, rééditer, zouker

Pour ce globe-trotter, chaque voyage est un prétexte pour s’arrêter chez le disquaire du coin, avec l’espoir permanent de tomber sur une rareté. Typiques de l’état d’esprit d’un digger, ces escales obligatoires s’inscrivent alors au centre d’un cercle vertueux qui voit le vinyle repousser comme du lierre chez les disquaires à un moment où tout le monde le pensait mort et remplacé par le digital. Fort de son expérience, il témoigne : « je trouve que le métier de disquaire se bonifie, notamment grâce à internet. Aujourd’hui, il y a des disquaires nouvelle génération qui ouvrent, grâce à des mecs qui se prennent beaucoup plus la tête que certains disquaires old school, et avec qui on peut avoir des conversations passionnantes et découvrir des trucs de fou. Ça me fait un peu penser au vin. Aujourd’hui, on se remet à faire du vin de manière beaucoup plus qualitative que le vin industriel que nos parents ont bu pendant des décennies. C’est ce qui est en train de se passer avec la musique et j’en suis ravi ! »

Les disquaires cool selon Étienne : 

  • Le Dizonord, Superfly et Viktor Kiswell à Paris
  • Le Discopathe à Montpellier
  • Time Capsule à Londres
  • Bongo Joe à Genève
  • Invisible City à Montréal
  • Sofa records à Lyon
  • Galette à Marseille
  • Et beaucoup d’autres…

C’est dans cette optique de contribuer au mouvement et de devenir lui aussi force de proposition qu’Étienne ajoute le statut de label à Secousse en 2011, qui malgré ses 8 ans au compteur, n’a réellement démarré qu’en 2017 au rythme soutenu d’une sortie par trimestre. Étienne justifie ce démarrage tardif : « il y a un trou après 2011, car c’est le seul moment de ma vie où je n’ai pas été impliqué uniquement dans la musique. J’ai créé un lieu avec un ami d’enfance à Paris, qui s’appelle le Comptoir Général. Il existe encore, mon ami y est toujours. Je suis parti vers 2015, mais c’est un projet qui m’a occupé à plein temps et m’a pris toute mon énergie pendant 5 ans. Par contre, je n’ai pas chômé depuis le redémarrage du label, je m’y suis mis à fond, et j’ai trois ou quatre autres disques sur le feu ! »

En rapide expansion, son catalogue compte déjà quelques pépites : le disque maudit de l’icône disco Sammy Massamba, l’hymne de la CAN 2002 rythmé par le balafon de Neba Solo, ou le mystérieux ovni disco nigérian signé N’draman Blintch. S’il possède manifestement un don pour dénicher des galettes jouissives, le manager ne prévoit pas pour autant de se cantonner à la réédition : « j’aimerais beaucoup signer des nouveaux talents, avoue-t-il. Par contre, j’ai envie de le faire bien et d’avoir des coups de cœur. Je dois être un peu coincé dans le passé parce que pour l’instant, sortir des vieux trucs est ce qui me fait le plus kiffer. Je ne suis pas à l’abri de signer des nouveaux groupes et j’en ai même dans le collimateur, il se peut que ça arrive plus vite que prévu… » 
 


En attendant cette nouvelle orientation, le DJ assume totalement son image de zoukeur invétéré en proposant également des EPs authentiques des Guadeloupéens Max Rambhojan et Jules-Henry Malaki sur son label.
« Quand on me demande pourquoi j’écoute du zouk, mon premier réflexe est de me demander pourquoi les gens n’en écoutent pas plus, déplore le passionné. J’ai vécu à Londres, les Anglais écoutent énormément de reggae. Ils en sont hyper fiers et ça fait partie des murs. En France, le zouk devrait être notre reggae à nous. On aurait dû en écouter beaucoup plus depuis bien longtemps tellement ça tue ! Il y a plein de courants, plein d’époques, plein de provenances, plein de trucs intéressants… »

Il défend activement le revival de cette culture si riche pourtant longtemps jugée ringarde dans l’hexagone : « je trouve ça désolant, cette condescendance qu’on a eue pendant tout ce temps… On n’a pas pris cette musique au sérieux. Pourquoi le zouk n’a-t-il pas été apprécié à sa juste valeur jusqu’à maintenant ? C’est peut-être une forme de racisme, c’est tout l’enjeu du colonialisme… Mais il n’y a pas que le zouk qui est concerné. Les Caraïbes sont un territoire extrêmement intéressant. Ce sont ces communautés qui amènent un souffle à un pays comme la France. » 

C’est clair comme un bon rhum blanc, nous avons affaire à un spécialiste. Depuis des années, Étienne avale des kilomètres de zouk et diffuse ses chansons favorites sous forme de mixtapes, bien décidé à lui rendre justice au même titre que des structures devenues essentielles pour ressusciter ce patrimoine, comme Born Bad Records ou le jeune label marseillais Atangana. Sans vouloir donner des leçons, le digger se sait chanceux : « j’ai conscience d’avoir eu une vie de privilégié. Pour pouvoir se plonger dans toutes ces musiques, il faut avoir le temps, c’est l’une des richesses les plus précieuses. Ça explique qu’il y ait autant de DJ spécialistes ou connaisseurs de ces cultures, qu’ils soient blancs, ou pas forcément issus de ces communautés. Malheureusement, c’est compliqué pour elles de faire émerger des talents dans ces secteurs. » 


La magie du coup de cœur 

Sans s’imposer une quelconque règle du jeu, Étienne suit son flair et fonctionne avant tout au coup de cœur. Par conséquent, il fait face à deux types d’artistes : ceux qui ont fait carrière et ceux qui sont passés à autre chose après la sortie d’un disque autoproduit tombé aux oubliettes. Dans les deux cas, la relation est une surprise, mais la réaction est similaire : « les artistes sont toujours contents qu’on s’intéresse à eux, raconte Étienne. Je pense que j’arrive à gagner leur confiance parce qu’ils sentent que je suis sincère et que j’aime vraiment ce qu’ils ont fait. Après, pour ce qui est de bosser avec tel ou tel artiste, il n’y a vraiment aucune règle ! Par exemple, j’ai découvert Neba Solo il y a une dizaine d’années. C’est Mo DJ, un DJ malien qui me l’a fait découvrir à Paris. Il y a certains disques que j’ai découverts récemment, d’autres que je connais depuis des années. Parfois, la rencontre avec les ayants droit est un peu le fruit du hasard… »

Le meilleur exemple, c’est cet album de disco nigérian des années 80, qui fait figure d’alien dans la discographie du label avec sa pochette psychédélique, et qu’Étienne n’avait pas prévu de sortir par crainte d’être dilué dans la masse des rééditions du genre. Il partage cette anecdote aux faux-airs de loterie gagnante : « avec un pote d’un autre label, Hot Mule, on a d’abord mis la main sur une copie de Cosmic Sounds alors que c’est l’un des trucs les plus rares que j’ai vu de ma vie ! Quelques semaines plus tôt, mon ami a eu le contact du bassiste et leader du groupe de N’draman Blintch, qui était aussi le groupe de William Onyeabor. Quand un alignement des planètes comme celui-là se fait, on fonce et on ne se pose pas trop de questions ! » 

Ce qu’on adore chez Secousse, c’est cette variété de disques de qualité à l’histoire parfois insolite, qui n’est finalement rien d’autre que le reflet des goûts d’Étienne, doublée d’une étonnante spontanéité : « de manière générale, j’écoute vachement mon instinct. J’essaie de ne pas me demander si le disque va plaire ou pas, je ne regarde pas les stats sur Discogs, j’ai envie de me faire plaisir. Si un disque me rend fou, j’imagine que d’autres gars sur la planète seront intéressés ! » C’est donc la raison pour laquelle le label Secousse promet de nouvelles sorties excitantes, une belle histoire se cachant souvent derrière un bon disque. Le directeur artistique est en effet convaincu que toutes ces musiques sont une source infinie de surprises, de leçons et de connaissances. « Je pense que la musique est un art qui répond à des émotions plus qu’à de l’intellect, ajoute-t-il, c’est pour ça que les musiciens sont souvent des gens intéressants. Leur musique les dépasse parfois. Une chanson, c’est une espèce de capsule d’une société à une époque donnée, et il y a toujours des choses à raconter. » 

Pour établir un parallèle, il évoque les pensées de son confrère Vik Sohonie, l’homme derrière le prolifique label Ostinato records : « ça me rappelle une conférence TEDx qu’il a donnée à Mogadishu. Il s’est intéressé à la musique somalienne, et il y explique sa démarche et la raison pour laquelle c’est important pour lui de remettre en circulation ces musiques d’avant-guerre. C’est hyper inspirant, et ça montre bien que ces musiques ont énormément à nous apprendre. » 

En effet, « inspirant » est l’adjectif qui résume à la perfection cet entretien qu’Étienne conclut avec trois titres qu’il a eu envie de nous faire découvrir sur le moment : 

Guiss Guiss Bou Bess – Thieb Bou Dub

« Je surveille ce duo sénégalo-français de près, ce titre est ultra efficace en soirée, une bonne vibe tradi-moderne, j’attend leur album avec impatience. » 
 

Camaròn de La Isla – Volando Voy

« Mon crush du moment, le génie Camaròn de la Isla qui a révolutionné le flamenco de fond en comble il y a quelques décennies. Tout l’album est incroyable, et je conseille vivement de regarder la série de six heures consacrée à sa vie, Camaròn Revolution, actuellement sur Netflix. »

Soprano – Marseille C’est… (feat. Jul)

« J’ai déménagé à Marseille il y a quelques mois, et j’ai toujours été sensible à la musique locale ici, ça a commencé avec la Fonky Family quand j’étais ado. Le roi maintenant c’est Jul, et je trouve que ce morceau défonce. On l’entend vraiment à tous les coins de rue depuis quelques mois. Le genre de truc qui fait kiffer mes gosses, ma femme et moi, unanimité totale de la famille et ça arrive pas souvent. Bon le morceau est signé Soprano, il y a de l’auto-tune, ça fera sûrement grincer quelques dents réacs, mais il faut savoir reconnaitre le talent malgré les à priori. »

Écoutez la nouvelle Summer 2019 Mixtape d’Étienne Tron.

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