Musiques métisses, au fil de l’Afrique

La 44ème édition du festival Musiques Métisses d’Angoulême s’est achevée hier soir dans une ambiance aussi festive qu’électronique. Fidèle à son histoire, le festival a donné à l’Afrique toute la place qu’elle mérite.

Crédit photo à la une : Eric Airey

Musiques Métisses s’achevait hier soir au shebeen, le « bar clandestin » officiel du festival, sur lequel Dj Martin Meissonier, producteur de l’âge d’or de la sono mondiale, faisait souffler une brise fraîche à souhait, avec quelques remixes inédits dont il a le secret. Les danseurs, majoritairement jeunes, venaient d’absorber les énormes basses du set de Panda Dub, après les beats survoltés de la Dj marocaine Glitter. Bref, de quoi transpirer pour conclure en beauté ces trois jours d’un festival qui aura renoué cette année avec son ambiance d’antan, celle des bords de la Charente, des prairies à sieste ou à pique-nique, et d’un village ouvert à la flânerie. Le soleil étant au rendez-vous, restait aux musiciens de faire leur travail.

 

L’Afrique dans un jardin 

 

La programmation de cette 44ème édition était fidèle à l’histoire d’un festival qui a largement contribué à l’émergence des musiques africaines en France et en Europe. Salif Keita, Johnny Clegg & Savuka, Cesaria Evora pour ne citer que ceux-là, ont tous joué ici, à Angoulême, leur premier grand concert en Europe. L’Afrique a donc toujours eu une place de choix, et, de Fatoumata Diawara à Blick Bassy en passant par BCUC, Seun Kuti ou Sofiane Saïdi, si l’heure n’était pas aux découvertes de nouveaux venus, il y avait de quoi représenter un bel échantillon de la diversité des musiques actuelles du continent. 

Muthoni Drummer Queen, l’explosive chanteuse kenyane qui flirte tout autant avec le hip-hop et le dancehall que la soul, a emballé le public du jardin de la Maison Alsacienne, une vénérable construction rappelant un cloître dont l’architecte aurait lu les contes des frères Grimm. Malgré le soleil qui frappait fort, accompagnée par ses danseuses et le duo de choc GR! et Hook, la chanteuse enthousiaste a su embarquer le public et faire une démonstration, en musique et danses, de sa philosophie « afro-bubblegum » :  « une philosophie, explique-t-elle, qui considère que l’art africain peut être joyeux et fun, car souvent on a l’impression qu’on attend des créateurs africains qui viennent en Occident qu’ils parlent d’enfants soldats, de sida et de famine, mais il y a tellement de joie et d’enthousiasme en Afrique, que nous devons témoigner de cette joie. Une histoire qui vient d’Afrique n’est pas intéressante que s’il y a un enfant à sauver ! On doit renverser ces stéréotypes. »

 

Muthoni Drummer Queen
Muthoni Drummer Queen, micro en main (c) Nathalie Gealageas

 

Muthoni, dont c’est la première grande tournée européenne, était ravie. Le public et Patrick Duval, le programmateur du festival, aussi : « Je trouve cette scène musicale passionnante, qui prend les sons hip-hop électro, les mélange avec d’autres choses, des sons traditionnels etc, c’est une scène qui peut toucher les jeunes et contribuer à rajeunir le public des musiques du monde et de Musiques Métisses ».

Blick Bassy, dans le même jardin, enchaînait pour un concert plus méditatif, devant un public assis dans l’herbe, couché (pour ma part), ou à califourchon sur les balustrades de la galerie qui entoure ce décor rêvé pour un concert. L’occasion pour lui de distiller des messages forts, ceux qui ont porté 1958, son dernier album hommage à Ruben Um Nyobè, le leader indépendantiste assassiné la même année. Mais aussi de démontrer toute la liberté musicale dont il fait preuve,  décourageant les schémas et les cases pré-établis où l’on a l’habitude de ranger les musiques, africaines en particulier. 

 

Transes-Métisses-express

 

Toujours au jardin, après le blues libérateur de Delgrès, Sofiane Saïdi et ses comparses de Mazalda offraient dimanche un merveilleux voyage dans le raï stellaire, roots et futuriste qui est leur marque de fabrique. Sons synthétiques, énergie frénétique, voix d’anges et de djinns, choeurs lancinants, il y avait dans cette heure de concert de quoi passer du recueillement à la libération, le tout dans un esprit de fête. Un peu comme si tout le monde avait été invité au mariage d’un cousin, ou bien s’était invité en prétextant qu’il était de la famille du marié. Car c’est ainsi que Sofiane Saïdi, à Sidi Bel Abbès, a fait ses premières armes, en débarquant dans les mariages des autres pour convaincre le chef d’orchestre de le laisser chanter, ne serait-ce qu’une chanson. La tchatche et la voix, deux armes qui lui serviront pour la suite et lui ont permis, avec le talent des musiciens lyonnais de Mazalda – pour beaucoup originaires des quatre coins de le Méditerranée – d’inventer un raï taillé sur mesure, qui peut flirter avec le mbalax comme avec les cérémonies gnawas, avec la disco même, comme dans cette chanson hommage à un chauffeur de taxi du bled qui ne rêvait que d’Amérique au point de s’y croire déjà arrivé, comme un déni des réalités quotidiennes de l’Algérie. 

 

Fatoumata Diawara
Fatoumata Diawara (c) Nathalie Gealageas

 

L’Algérie justement, Sofiane Saïdi en suit les échos, et les marches qui se succèdent là-bas, vendredi après vendredi….  « Moi depuis que je suis arrivé en France en 90, j’attends ça ! J’attends qu’ils se passe quelque chose… j’ai un oncle qui était parti à la fin des années 60 en Californie, qui m’a appelé quand ça a commencé et il m’a dit : j’ai l’impression de me réveiller d’un très long cauchemar. Je pense que la lutte algérienne, depuis l’indépendance, arrive enfin à maturité, et qui porte ça ? La nouvelle génération : ils sont créatifs, ils sont pacifistes, ils sont attentifs à l’écologie… ils sont hyper conscients et ils ont entraîné tout le peuple, les vieux aussi ! »

 

Dans le même bateau-monde

 

Car Musiques Métisses, à convoquer les sons du monde, convoque avec eux les histoires, déchirements et luttes de ceux qui les portent.

Là dessus, les Sud-Africains de BCUC avaient eux aussi bien des choses à dire. Leur show, qui tient de la cérémonie chamanique tout autant que du prêche social, a donné l’occasion au chanteur, le charismatique Zithutele Zabani Nkosi, de mettre quelques points sur les i. Et notamment sur les relations entre blancs et noirs…

« On peut faire le parallèle entre les blancs d’Afrique, ceux qui vivent sur le continent depuis trois ou quatre générations, et qui vivent et aiment leur pays, qui sont prêts à mourir pour leur pays, on ne peut pas leur dire rentrez chez vous ! Chez eux c’est où ? Si on les envoyait en Hollande, d’abord ils ne parlent pas hollandais et en en Hollande on leur dirait « rentrez chez vous en Afrique » ! Mais on s’est rendus compte qu’ici aussi, il y a des Africains depuis plusieurs générations, et on leur dit rentrez chez vous en Afrique ! or ils sont d’ici, ils aiment ce pays, c’est ça la France. Regardez l’équipe de France, vous ne pouvez pas dire que c’est une équipe africaine, ils se battent pour faire gagner ce pays… et ce phénomène, on le retrouve partout ». Sans doute Kei Mc Gregor serait-il d’accord. Trompettiste et fils du célèbre pianiste sud-africain blanc Chris Mc Gregor qui dut s’exiler durant l’apartheid, il jouait lui aussi samedi après-midi le glorieux répertoire jazz si spécifique à la terre qu’il a vu naître.  

C’est la force de ces chanteuses et chanteurs d’Afrique vue cette année à Angoulême : En évoquant les problèmes de leurs pays ; ils nous rappellent, et de manière très concrète, que ce sont des problèmes globaux, qui nous concernent tous, car nous les vivons nous aussi. Une manière de dépasser les barrières, et de ne garder des différences que celles qui produisent de la richesse, et des musiques… assurément métisses.

Lire ensuite : Aragon et l’Afrique : quand l’amour dure longtemps
BCUC (c) Eric Airey