Miriam Makeba : la fin de l’exil, pas de la lutte

Miriam Makeba, la lutte continue (épisode 5). En 1985, alors que son protecteur Sekou Touré puis sa fille Bongi sont décédés, Miriam Makeba quitte la Guinée, où elle a trouvé refuge pendant plus de 15 ans. Un nouveau chapitre de sa vie s’ouvre, mais elle ne sait pas encore de quoi il sera fait. Elle s’installe à Bruxelles et suit, comme toujours, les actualités de son pays. 

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En Afrique du Sud, la situation atteint un point de non-retour : la pression internationale – qui a pris la forme d’un boycott – devient plus rude, et les habitants des townships, au bout du rouleau, n’ont plus peur de la confrontation, malgré la répression toujours plus violente qui s’abat sur eux. Le régime de l’apartheid n’est pas mort, mais il peine chaque jour un peu plus à se maintenir. D’autant qu’en coulisses, des pourparlers officieux sont en passe de s’ouvrir, après le transfert des leaders de l’ANC de la prison de Robben Island vers celle de Pollsmoor. En novembre 1985, le ministre de la Justice se déplace pour parler avec Mandela. À l’extérieur, les artistes s’emparent de la cause et la font retentir sur les scènes occidentales.

En 1986, le disque Graceland où Paul Simon invite entre autres Ray Phiri et Ladysmith Black Mambazo ouvre une porte sur les musiques sud-africaines méconnues du public occidental. Critiqué pour avoir ignoré le boycott (décrété par l’ONU comme l’ANC) qui interdisait aux artistes étrangers de collaborer avec leurs collègues sud-africains tant que le régime raciste vivrait, il organise une grande tournée en 1987 à laquelle il convie Miriam Makeba et celui qui fut son mari et demeure son ami, Hugh Masekela. Elle passe par le Zimbabwe, qui depuis 1980 a recouvré sa liberté.




Les deux musiciens en exil participent aussi à l’immense concert de Wembley, fêtant les 70 ans de Mandela, toujours emprisonné. Onze heures de concert diffusées dans le monde entier (Whitney Houston, Sting, Simple Minds, Mahlathini & Mahotella Queens Aswad, UB 40, Youssou N’dour, Salif Keita, Peter Gabriel, Joe Cocker, Stevie Wonder, Tracy Chapman,…). Le tube de Johnny Clegg, « Asimbonanga », devient lui aussi un hit international. Comme Mandela l’écrivait dans Un long chemin vers la liberté : « La politique peut être renforcée par la musique, mais la musique a une puissance qui défie la politique. » 

Sans doute Makeba l’avait-elle toujours su, elle qui sans s’en rendre compte était devenue depuis plus de 25 ans la seule porte-parole de son peuple sur les scènes et les tribunes du monde entier. Le 11 février 1990, Mandela, celui qu’on n’avait plus revu (Asimbonanga) depuis son arrestation en 1962 est enfin libéré. Miriam en est évidemment heureuse, mais lucide, précise : « La libération de Mr Mandela n’est pas la fin de l’apartheid. Ce qui est triste c’est qu’il a passé la plupart de sa vie en prison pour essayer de lutter contre l’apartheid, et aujourd’hui il est libéré encore dans l’apartheid. Donc rien n’est changé chez nous. » 


Le retour au pays, après 31 ans d’exil. Et la lutte continue

Mais « Madiba », « notre père » comme elle l’appelait, la presse de revenir au pays. Juste avant de prendre son vol, après 31 ans d’exil, elle répond à RFI que la première chose qu’elle fera c’est d’« aller prier sur la tombe de ma mère, c’est pour cela que je vais, parce que j’ai été interdite de rentrer pour son enterrement. Je resterai chez mon frère. Je n’ai que lui, nous ne sommes plus que deux, la tête et la queue. (…) J’irai chanter à Soweto, quand le moment viendra. » C’est munie d’un passeport français, fourni par Danielle Mitterrand, l’épouse du président, qu’elle atterrit le 10 juin 1990 à Johannesburg. Quelques mois plus tard, elle se produit enfin sur scène pour le public de son pays. Elle joue l’année suivante aux côtés de Whoopi Goldberg dans le film Sarafina !, qui revient sur les émeutes de Soweto en 1976. Et si l’apartheid, avec l’élection de Mandela (1994) est officiellement mort, elle n’en épouse pas moins d’autres combats, qui concernent son pays comme le reste de l’Afrique. 

Avec la nouvelle épouse de « Madiba », Graça Machel, veuve de l’ancien président mozambicain, elle se lance dans l’appui aux enfants atteints du VIH-SIDA, et ouvre en Afrique du Sud son propre centre pour accueillir des jeunes filles orphelines ou violées et les aider à reconstruire leur vie. Elle enregistre encore des chansons (4 albums jusqu’en 2008), et continue à se produire sur scène, portant ses nouvelles luttes. Certes, elle se lance dans une tournée d’adieu en 2005, mais continuera de chanter pour apporter son soutien aux causes qui lui tiennent à coeur. Ambassadrice de bonne volonté pour la FAO depuis 1999, on la retrouve en 2008 dans l’est de la RDC pour protester contre les violences sexuelles infligées aux femmes, dans une région minée par les groupes armés. 

Six mois plus tard, elle n’hésitait pas à se rendre dans la région de Naples pour une soirée de soutien à Roberto Saviano, l’écrivain italien qui dénonçait le cancer que représentait la mafia, dont les activités criminelles affectaient aussi les immigrants africains qu’elle exploitait et dont elle n’hésitait pas à se débarrasser.

C’est là, à Castel Volturno, le 9 novembre 2008, qu’elle interprète pour la dernière fois « Pata Pata », avant de s’effondrer dans les coulisses, victime d’une crise cardiaque. Elle avait 76 ans. 

« Elle était la première dame sud-africaine de la chanson et méritait son surnom de « Mama Africa », écrivait le lendemain Mandela dans un communiqué, poursuivant « Elle était la mère de notre combat et de notre jeune Nation ». Jusqu’au bout, Mama Africa, qui aimait rappeler « je ne chante pas la politique, je ne chante que la vérité » aura chanté, comme elle l’annonçait déjà dans son morceau « I Shall Sing ». Une profession de foi qui aurait pu lui servir d’épitaphe. 

« I shall sing
Sing my song
Be it right
Be it wrong
In the night
In the day
Anyhow, Anyway
I shall sing »

« Je chanterai
Je chanterai ma chanson
Que j’ai tort ou que j’ai raison
Le jour ou la nuit
Par tous les moyens et de toute façon
Je chanterai
Je chanterai ma chanson »

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