Libérer l’Algérie, libérer ses musiques 

Vendredi après vendredi, et depuis de longs mois, la mobilisation des Algériens dans les rues du pays ne faiblit pas. Les artistes ne sont pas en reste, qui accompagnent le mouvement de leurs chansons. Et si libérer l’Algérie, c’était aussi libérer ses artistes de l’emprise de l’État ?  

Depuis le 22 février, l’Algérie se révolte. Le mouvement populaire embrase et fédère les Algériens. Au début de ces manifestations pacifiques, à l’instar des Soudanais qui chantent à l’unisson le classique « Ana Ifriqui, ana soudani » (je suis africain, je suis soudanais) d’Ibrahim Al Kashif, les rues algériennes prennent des airs de grandes fêtes, les artistes investissent l’espace public, mais aussi les écrans et les réseaux sociaux aux côtés de leurs concitoyens, contribuant ainsi à dessiner les contours d’une révolte « Silmya » (pacifique) où la joie prime, et l’optimisme persiste. Une “révolution du sourire” où la musique joue un rôle de premier plan.


Au commencement étaient les Ultras 

Dès le début des marches, les vendredis, un chant se distingue, un air que fredonnent petits et grands, toutes catégories sociales confondues. “La Casa del Mouradia”, en référence au palais d’El Mouradia, le siège de la Présidence. La chanson, clin d’œil à la série espagnole à succès « La Casa de Papel »  évoque le vol des biens de l’État par les oligarques. Devenu le chant emblématique du mouvement, il était l’apanage des Ouled el Bahdja, les ultras de l’USMA, l’Union sportive de la médina d’Alger, l’un des clubs de foot de la capitale.  Écrite en 2018, confinée dans les stades, la chanson témoigne des problèmes vécus par les jeunes supporters souvent issus d’une classe moyenne déchue. Le football étant un exutoire, le stade devient un espace de liberté. On y chante son mal de vivre, ses problèmes, ses espoirs et des aspirations qui se trouvent le plus souvent orientées vers l’exode. Une fuite en avant dont les “héros” portent un nom auréolé de tristesse : « harraga », littéralement « ceux qui brûlent ». Triste oxymore pour désigner tout potentiel migrant qui risque de mourir non pas dans les flammes, mais noyé entre les deux rives de la Méditerranée.  En attendant des jours prospères en Europe, les ultras de Ouled el Bahdja agitent les stades. À partir du 22 février, ce seront les rues d’un pays entré en ébullition.  Le ton est sans équivoque, le texte sans nuances. On fustige Abdelazziz Bouteflika : 

« Au premier, ils nous ont eus avec la décennie noire ; au deuxième, c’est devenu plus clair, c’est la Casa del Mouradia ; au troisième, le pays s’est amaigri à cause des intérêts personnels ; au quatrième, la marionnette est morte (Bouteflika), mais l’affaire continue ; le cinquième va suivre, c’est déjà acté. » On se souvient que les ultras d’Égypte, avec leurs chants, avaient joué un rôle analogue lors de la Révolution égyptienne.

La Casa Del Mouradia : Vox populi


Dans les rues, tous les sons de la révolution 

Les premiers mois de mobilisation sont marqués par une foisonnante créativité musicale. Tous les vendredis, des chants émergent et sillonnent le pays. Corrosive, triviale, lyrique, la musique devient un vecteur de contestation. Tambour battant, les musiciens professionnels ou amateurs galvanisent les marches. Chants nationaux et rythmes traditionnels locaux se succèdent, réactualisés et réinterprétés pour servir le contexte révolutionnaire actuel. De la âama au Touat, du diwan de Bechar aux rythmes pentatoniques du karkabou (« castagnettes » métalliques des gnawas) en passant par l’accwiq des femmes de Kabylie, tous les sons sont mis au service de la révolution. Le chaabi algérois modernisé aussi, comme celui de Mohamed Kechacha qui chante dans les rues d’Alger des textes engagés. 

Mohamed Kechacha,chanteur de chaabi algérois

« Lyoum chaab – Libérez l’Algérie » (aujourd’hui le peuple va libérer l’Algérie), est la chanson d’un collectif d’artistes algériens, né après le 22 février, pour dénoncer la candidature  d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat. Le clip met en scène une pléiade d’artistes, brandissant des pancartes hostiles au régime en place. Il s’agit des mêmes slogans scandés dans les marches les vendredis : « système dégage », « non au cinquième mandat », « l’Algérie libre et démocratique » …etc.

Libérez l’Algérie, chanson contre le 5e mandat

La chanteuse Amel Zen, l’une des initiatrices, voix et coauteur du titre « Libérez l’Algérie », descend dans la rue chaque vendredi, en tant que citoyenne, mais aussi en tant qu’artiste. Ayant pleinement conscience que la notoriété d’un artiste doit s’inscrire dans une dynamique sociale, elle rend avec “Horra” (Libre) un hommage à la femme algérienne révolutionnaire. Un devoir de mémoire afin que horra (libre) demeurent l’Algérie et la femme algérienne explique-t-elle, mettant en exergue le rôle joué par les femmes depuis la nuit des temps. Ici, une pensée pour Mariam Makeba s’impose, l’icône panafricaine qui avait chanté à Alger  «  ana horra fel El Djazayer » (je suis libre en Algérie).

Ode à la révolution et à la femme algérienne, Horra d’Amel Zen

Au milieu de cette déferlante, on trouve aussi Raja Kateb et son père Saïd, militant de gauche et démocrate de longue date, qui offrent une ode à la révolution du Sourire et saluent le courage du peuple au-delà des appartenances ethnico-culturelles ou encore celles liées au genre. La chanson prône les principes démocratiques et se positionne sans équivoque contre le système en place. 


Libérer la culture 

Dans cette « Révolution du Sourire », le rôle de la jeunesse est prépondérant et nombre d’artistes, aux côtés de leurs concitoyens, s’efforcent de créer des initiatives alternatives pour se défaire des mécanismes de l’autocensure qui sévissent en Algérie. Il faut dire que, depuis des décennies, l’art et la culture sont instrumentalisés par l’État, une manière de mieux les contrôler et de museler toute voix dissidente. 

En 2014, plusieurs artistes participaient au clip « Notre serment pour l’Algérie » soutenant la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un quatrième mandat, créant une polémique que la mobilisation du 22 février n’a fait que raviver. Dans un pays où les festivals sont régis par des commissions sous tutelle du ministère de la Culture, le débat sur la politique culturelle est relancé. L’équation est la suivante : si les artistes veulent vivre de leur art, c’est avec la bénédiction et l’argent de l’état, ce qui implique … qu’on ne le critique pas. Dans cette période de contestation, certains considèrent plus que jamais que chanter dans ces festivals s’apparente à trahir la révolution. Le cas du chanteur Soolking est à ce titre édifiant. Devenu une icône pour les jeunes, il incarne une succès story bien algérienne. Après une traversée du désert (un autre oxymore), cet ancien harrag installé en France connaît un succès fulgurant. Il enregistrait même en mars dernier, avec les fameux ultras de l’Usma le titre “Liberté”. Mais le premier concert que l’artiste donne en Algérie, le 23 août dernier, à la veille du 27eme vendredi qui boucle six mois de mobilisation, est organisé par une institution culturelle étatique. De quoi susciter de vives polémiques et diviser l’opinion publique.

Amine Chibane, un des artistes initiateurs du collectif qui avait signé “Libérez l’Algérie”, insiste sur l’engagement de l’artiste et redéfinit les termes du contrat qui lie ce dernier à son public. Selon lui, « le boycott des institutions culturelles étatiques est un acte fort qui doit livrer un message pertinent. La responsabilité de l’artiste se situe dans des prises de positions claires et sans équivoque pour pallier à toute tentative de récupération contre-révolutionnaire ». Amine Chibane est aussi l’auteur de « Système dégage »,  une chanson qui dénonce la non-transparence des rouages politiques actuels et les détenus d’opinion.

Système Dégage – Amine Chibane

Musiciens, chanteurs et paroliers, explique Salima Abada, ont ressenti le besoin d’incarner une position ferme dès le début de la Révolution du Sourire et de se positionner sur l’instrumentalisation des musiciens durant cette période, comme c’est arrivé dans le cas Soolking.” Cette artiste multidisciplinaire vit les évènements actuels comme un réveil : un réveil citoyen avant d’être artistique. Puisque les Algériens se lèvent pour “libérer l’Algérie”, c’est aussi l’occasion de libérer la musique et de la débarrasser des prismes et carcans dont elle était prisonnière. En Algérie, la révolution passera par celle de la culture.
Celle qui est en cours est sans conteste un pas vers le changement, puisqu’elle rejette l’inertie de l’art et des artistes. Les icônes d’antan comme Matoub Lounes et le groupe Debza, qui furent des agitateurs et des éveilleurs de conscience, ont inspiré des générations de jeunes Algériens. Les graines qu’ils ont semées, qui sait, sont peut-être sur le point d’éclore.

Salima Abada, Fares Haned copyright
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