Jazzmen fous d’Afrique : BYG, états d’urgence au Festival panafricain d’Alger 1969

Épisode 3. BYG Records, label aventureux, publiait à partir de l’automne 1969 une série d’albums devenus mythiques, en conviant, de retour du Festival panafricain d’Alger, la crème du free jazz américain. Historique.

Photo : pochette de Yasmina A Black Woman, Archie Shepp

Août 1969, Paris va-t-il brûler ?

Une bande de contrebandiers du jazz vient de débarquer d’Alger pour enregistrer une série d’albums qui vont devenir mythiques : BYG ! Le label s’est choisi pour nom cet acronyme qui reprend les initiales des trois piliers fondateurs (Fernand) Boruso, (Jean-Luc) Young et Jean Georgakarakos, plus connu sous le nom de Karakos.

Tout a commencé au printemps, vers les Champs-Élysées : « Nos bureaux étaient avenue de Friedland, et l’on voyait régulièrement, notamment au café, Philippe Constantin, futur immense producteur qui travaillait rue Lord Byron. Nous formions deux bandes rivales, mais amicales. J’ai appris qu’il voulait monter un label de free jazz pour EMI. Nous étions sur la même longueur d’onde… », se souvenait en 2014 Karakos, le sourire bonhomme. Pour y parvenir, il va bénéficier de l’appui de Claude Delcloo, batteur français connecté avec cette scène afro-américaine, et de Jacques Bisceglia, jeune photographe de jazz. Le premier, rédacteur en chef du journal Actuel première période — magazine d’avant-garde musicale —, demande au second qui part pour le festival panafricain qui se déroule à Alger fin juillet de recruter les musiciens et de les ramener à Paris. 
 

Archie Shepp © Guy Le Querrec / Magnum

Alger, « La Mecque des révolutionnaires »

Juillet 1969, la ville est devenue la capitale des mouvements non alignés. L’été s’annonce torride de l’autre côté de la Méditerranée. La plupart des Black Panthers, véritable diapason de revendications dont ils sont des icônes, ont pris position dans la ville blanche, devenue « La Mecque des révolutionnaires ». À Alger, où s’est réfugié Eldridge Cleaver, le ministre de l’information des Black Panthers recherché par le FBI et la CIA, le gouvernement de Boumediène qui a pris le pouvoir par un coup d’État quatre ans plus tôt entend revaloriser son plastron en organisant un grand raout culturel, à l’heure des politiques postcoloniales. Ce sera le Festival panafricain d’Alger, où se retrouvent la plupart des activistes de la cause, des deux côtés de l’Atlantique noir.

Des intellectuels comme l’anthropologue sénégalais Cheikh Anta Diop y donnent des conférences aux côtés des grands leaders des mouvements de libération africains, dont Amilcar Cabral et Agostinho Neto. Il y a des poètes de la cause afro-américaine, Maya Angelou et Ted Joans. Barry White, Nina Simone et Manu Dibango sont de la fête. Ce ne sont pas les seuls dans la capitale surchauffée. 
 


En cette année 1969, Miriam Makeba, interdite de séjour au pays de l’Apartheid depuis déjà dix ans, vient d’épouser le leader Black Panther, Stokely Carmichael. Devenue persona non grata aux États-Unis, elle composera bientôt « 
Do You Remember Malcom« . Blacklistée, contrainte de nouveau à l’exil, elle se retrouve à Conakry, où le Président Sékou Touré, l’homme du « non » à De Gaulle devenu l’étendard de la fierté noire sur le continent, lui fait un accueil triomphal. Makeba a l’oreille de tout un continent qui la surnomme « Mama Africa », un exemple à suivre pour les générations futures qui luttent contre la ségrégation. Et c’est tout naturellement que la « Guinéenne » Miriam Makeba est ainsi faite citoyenne algérienne, convertissant à sa cause de jeunes étudiants nord-africains. À la salle Atlas de Bab El Oued, elle chante en présence du Président Boumediène « Ana Hourra fi El Djazaïr » : Je suis libre en Algérie ! Lunettes noires et de tout blanc vêtu, sa présence marque les esprits.

Le photographe William Klein garde trace de cette performance dans un documentaire qui fut qualifié d’« opéra du tiers-monde » : le spectateur est plongé au milieu de l’action, dans les rues comme dans les cafés, sur les estrades et en coulisses. Le temps d’un été, les ébats se font débats. Le temps d’un été, les utopies sont de nouveau de la fête. 
 



« Jazz is the African power »

Cal Massey, Oscar Peterson, Lester Bowie, Dave Burrell, Julio Finn, Malachi Flavors, Burton Greene, Philly Joe Jones, Jeanne Lee, Hank Mobley, Grachan Moncur III, Sunny Murray, Archie Shepp, Clifford Thortorn, Randy Weston… À Alger, le jazz est largement représenté et dûment fêté, dans tous les styles, même si plutôt tendance libre et ouvert d’esprit. Le blues aussi, avec Chicago Beau tout comme le gospel de Marion Williams. La communion du public, en liesse, est réelle dans cet événement qui s’entend comme d’heureuses retrouvailles.

« L’atmosphère était très chaleureuse : tous les pays africains étaient représentés, et aussi la diaspora. C’était beau. », se rappelait Archie Shepp quarante ans plus tard. « Eldridge Cleaver, le ministre black panther en exil en Algérie, m’avait invitéJe les connaissais sans être proche d’eux. Il y avait une grande excitation et une grande fierté d’être là, pour nous, Noirs-Américains. Nous ne pensions pas en termes d’Afrique du Nord, de Maghreb : nous étions sur le continent africain. » 
 

Archie Shepp


En 1969, le saxophoniste prend conscience d’une autre réalité, celle du terrain plus que celle développée dans des grilles. Les images du concert qu’il donne avec son quartet augmenté en témoignent. En djellaba, Archie le post-marxiste embrasse le sol, avant d’entrer en piste. « 
Nous sommes les noirs américains, nous sommes les Africains des États-Unis, nous sommes africains avant tout. Nous sommes de retour. Jazz is the black power, jazz is the African power, jazz is the African music. » Le message est explicite. « From Chicago, From Alabama », scande un poète tandis qu’un groupe d’Algériens frappe dans les mains. Dans ce magma, le saxophone hurle, le cornet de Clifford Thorton itou. « Nous sommes de retour ! ». La folle ambiance fait décoller la bande de jazzmen, pénétrée par des rythmiques qui tournoient, les derboukas et les qraqebs s’entrechoquent, les zurna et zukra tracent des arabesques sphériques. C’est une expérience, une performance, en transe, ensemble. Les deux faces du LP qui en sera tiré sur BYG rappellent que tout n’était pourtant pas joué d’avance dans ces effusions, prises dans le vif de l’instant. Le batteur Sunny Murray, apprécié pour son drumming aussi superlatif qu’intempestif, est tourneboulé par la puissance tellurique des percussions. « Brotherwood At Ketchaoua » insiste l’autre titre. En cette fin juillet, le climat est à la fraternité, au-delà des mots, malgré quelques perceptibles malentendus. Pas si facile de s’accorder. 
 



Les ondes free d’Alger irradient Paris

Août 1969. Aéroport Orly. Dernière étape avant d’entrer dans la légende pour la plupart des jeunes Turcs du free jazz qui en ont pris plein la tête à Alger. Venu au festival panafricain, Jacques Bisceglia en a profité pour prendre date. Rendez-vous à Paris, non la fête n’est pas tout à fait finie. Des limousines les attendent, pour embarquer tout ce joli monde à l’hôtel Prince de Galles ! « Nous avions négocié à mort les tarifs, mais ça a fait son effet : les mecs étaient épatés ! C’était pas le genre de considération qu’ils pouvaient connaître aux États-Unis. », s’amusait Karakos, jamais avare de détails croustillants. Toute la nuit, ils vont signer des contrats, parfois dans la douleur. Joseph Jarman, de l’Art Ensemble Of Chicago, sort son couteau : « That’s my lawyer ! » (« c’est mon avocat ! »). Archie Shepp en gardera amertume toute sa vie, se sentant floué… Une large part du gotha de la « new thing » (cette « nouvelle chose » qu’était le free jazz) va ainsi enregistrer durant ce mois d’août. Certains vont demeurer à Paris, comme le Art Ensemble, Alan Silva, Archie Shepp, encore lui…

Beaucoup gravent un disque, parfois plusieurs, sous leur nom, tous participent à de nombreuses sessions qui se déroulent aux studios Saravah, passage des Abbesses, puis lorsque la place vient à manquer, aux studios Davout, porte de Bagnolet. Archie Shepp va ainsi signer quelques rondelles magiques, Yasmina A Black Woman, Blasé, avec l’éternelle Jeanne Lee… Ce n’est pas le seul monument de cette série.

Les sessions s’enchaînent, intenses. Lunettes noires et nuits blanches, cela joue dans tous les sens. L’époque est aux états d’urgence, le tempo à l’effervescence. Début octobre, les disques atterrissent dans les bacs : couverture quadri, double gatefold, ils illustrent parfaitement les ambitions du label : « Remettre à sa place le jazz le plus contemporain, c’est-à-dire dans la pop culture. » Aussitôt, le Melody Maker consacrera une pleine page à l’histoire. L’onde de choc résonnera dans le milieu engagé et rock, jusque des années plus tard puisque Thurston Moore des Sonic Youth ne cachera jamais cette référence ultime, tout comme le label Numero Group, des diggers de Chicago. Pas de doute, les agitations free jazz de la série BYG Actuel sont depuis belle lurette entrées dans la légende de la musique. Et si ces brûlots incendièrent le Paris underground, ils n’en avaient pas moins un écho du feu sacré qui attisa le festival panafricain d’Alger.


Découvrez les autres épisodes de notre série
Jazzmen fous d’Afrique par Jacques Denis.

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