Les plus beaux morceaux de Franco & OK Jazz sont dans l’album 1972/1973/1974

Franco Luambo Makiadi, alias le « Grand Maître », le « Vénérable Yorgho » ou encore : « le sorcier de la guitare » est un des monuments africains de la guitare. En feuilletant le long album de sa vie, et des innombrables disques qu’il a enregistrés, en voici un qu’on ne pouvait que conseiller. Destiné à la distribution internationale, ce 33 tours rassemble l’essentiel de deux LP que le chef d’orchestre et président de l’OK Jazz a publiés sous son propre label, les Editions Populaires, entre 1972 et 74. À lui seul, ce disque réunit quelques un des plus beaux morceaux de l’OK Jazz à son apogée.

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Commençons par « Azda », un des tubes qui a marché très fort en Afrique. La chanson est en fait une publicité pour le concessionnaire qui commercialisait les voitures Volkswagen à Kinshasa dans ces années là. D’où le refrain « Vé-Wé, Vé-Wé (la prononciation kinoise de V-W)… commander na Azda, Azda, Congo Ya Sika (commandez chez Azda, qui nous apporte du nouveau au Congo ». La chanson, généreusement rétribuée, a permis à Franco d’offrir à chacun des membres de l’Ok Jazz son véhicule personnel, commandé chez Azda… ça va de soi.

« Mabele » est un autre titre phare, peut-être le plus beau de cette « compilation » avant l’heure. Les paroles ont été écrites par Simaro Lutumba, dit le poète, bras droit de Franco et chef d’orchestre suppléant. Mabele, la terre, est une méditation sur la fragilité de notre vie ici-bas, aussi prompte à s’évanouir que la flamme d’une bougie.

C’est d’ailleurs la lueur vacillante d’une chandelle qui inspire à Simaro la réflexion qui ouvre la chanson :

Le coq chante, le jour se lève
Bientôt les sorciers rentreront chez eux
Quand un nouveau jour commence, il rend les uns joyeux
Mais il y a aussi ceux qui, quelque part, souffrent

(…)

Quand on allume sa mèche, la chandelle souffre et pleure des larmes de cire
Comme elle, je pleure parce que toi, mon amour, tu n’es plus là…

Simaro le poète réfléchit à notre condition, à ceux qui accumulent sans profiter de la vie, et à ceux qui, comme lui, préfèrent la vivre pleinement, quitte à ne rien laisser derrière eux que leurs chansons en héritage. Sa méditation, à la fois triste et pleine de sagesse, se conclut ainsi :

Je suis un grand artiste, ma vie est pleine de problèmes
Mais je la vis comme si je ne connaissais pas tous ces chagrins
Je n’ai pas de peine, je ne me plains pas
Ma famille c’est la terre
C’est de là que je viens, c’est la que je retournerai…
A la terre
(Mabele)

Franco, photographié à Paris par Bill Akwa Betote (billakwabetote.com)
Franco, photographié à Paris par Bill Akwa Betote (billakwabetote.com)

La chanson est portée par la voix aérienne de Sam Mangwana, que l’OK jazz a réussi dans ces années là à débaucher du clan African Fiesta, l’ « école » de Rochereau et son orchestre.

Une prise de choix, qui fera du trio Franco-Simaro-Mangwana un tiercé à l’origine de certaines des plus belles chansons de l’OK Jazz (comme « Ebale y’a Zaïre« ).

Enfin, arrêtons-nous sur la chanson « Kinsiona » (le chagrin) interprétée par Franco en kintandu, le dialecte de son village natal, Sona Bata. Si le Grand Maître choisit sa langue maternelle, c’est parce que le morceau fait référence à un événement qui a bouleversé sa vie, et l’a laissé de longs mois affligé : la mort de son frère cadet Bavon Marie-Marie, décédé le 05 aout 1970 dans un accident de voiture à Kinshasa. La mort avait cueilli en plein vol l’élan de celui qui était, comme son aîné, chanteur et excellent guitariste soliste. Quelques disques enregistrés avec l’orchestre Négro Succès peuvent encore en témoigner.

Cette mort brutale (Marie-Marie n’avait que 28 ans) fut d’autant plus cruelle pour Franco, qu’il s’était brouillé peu avant avec son cadet (pour une histoire de fille, racontent certains). Sa disparition soudaine ne leur laissa pas le temps de se réconcilier, et le deuil de l’aîné n’en fut que plus difficile.

« Kinsiona » évoque la mémoire de ce frère perdu, et se termine en crescendo avec les pleurs chantés de Franco, noyés par un océan de cuivres qui confèrent au morceau la solennelle émotion d’une cérémonie funèbre.

Pour moi, c’est l’un des morceaux les plus beaux et déchirants de Luambo.

Dans un registre musical qui n’est pas si lointain, parce qu’il est aussi emprunt de nostalgie et de douleurs, la chanson « Mambu Ma Miondo » évoque les conflits qui déchirent l’Afrique, en particulier les guerres de libération des anciennes colonies portugaises qui sont en cours à l’époque où Franco compose la chanson (Mozambique, Guinée-Bissau, Angola, Namibie, Rhodesie- futur Zimbabwe). Franco y évoque, entre autres, la figure d’Amilcar Cabral, le héros de la lutte anti coloniale au Cap Vert et en Guinée Bissau.

Bref, cet album qui en réunit plusieurs tubes fait partie des incontournables, dans la période la plus florissante de l’OK Jazz. Certains des morceaux ont certainement été enregistrés au club Vis-à-vis, à Matongué, le quartier de l’ambiance et des nuits sans fin qui ont fait la gloire de Kinshasa… et de sa rumba.

Franco, ayant acquis son propre matériel, se servait de son club comme d’un studio. Parfois, raconte son biographe Graeme Ewens, il devait envoyer quelqu’un arrêter la circulation dans la rue voisine le temps d’une prise.

Pour conclure cette revue d’album, un instant filmé qui à lui seul raconte la splendeur du tout puissant OK Jazz à cette époque. En septembre 1974, il se produisait dans le cadre du festival qui servait de prélude au « match du siècle », championnat du monde de boxe opposant Mohammed Ali à George Foreman.

Le combat avait été reporté fin octobre, mais la série de concerts « Zaïre 74 » pour fêter l’événement eut bien lieu fin septembre avec à l’affiche : BB King, James Brown, la Fania All Stars, Myriam Makeba, Manu di Bango, Rochereau, et bien sur Franco.

Pour en savoir plus sur les moments magiques du festival Zaire 74, c’est ici.

Extrait du film Soul Power, de Jeff Levy Hinte (2008) :

Lire ensuite : 1982 : quand Franco rentrait au Zaïre pour mettre tout le monde KO