Rencontre avec Edmony Krater, le génie du gwo ka

« Même si on est guadeloupéen, il faut s’intéresser aux autres, ne pas s’enfermer dans sa propre culture. »

Adulé par les diggers du monde entier, l’auteur, compositeur, chanteur et trompettiste guadeloupéen Edmony Krater fut redécouvert récemment grâce à la réédition de l’album Ti Jan Pou Velo chez Digger’s Diggest puis chez Heavenly Sweetness. 30 ans après la première édition de ce classique, après de nombreux concerts anthologiques, l’artiste sort An ba jouk, l’EP de remixes de son album sorti plus tôt cet année, An ka sonjé.


Edmony Krater, bonjour, pour commencer, ce n’est pas surprenant de voir votre unique album solo Ti Jan Pou Velo réédité vingt ans après sa sortie ?

Oui c’était une surprise de le voir ressortir ! Ti Jan Pou Velo était sorti sur un label afro en métropole. Mais il avait eu un écho en Guadeloupe et j’avais été invité en Guadeloupe faire de la promo, et les radios avaient joué des titres.

À l’époque (1988), le phénomène zouk battait son plein, musicalement ce que je proposais était très différent, donc on a pas pu faire de concerts.

J’ai toujours essayé de faire une musique différente, tout d’abord une musique qui me parle, sans me préoccuper des tendances ou d’aspect commercial. C’est aussi cet esprit qui animait le premier groupe avait qui j’ai joué : Gwakasonné.

Je pense qu’au final le temps m’a donné raison (rires)


Autre surprise, ce sont des jeunes amateurs de vinyles (Digger’s digest), des DJs qui vous ont recontacté.

J’ai toujours eu des retours sur cet album, des gens qui ont apprécié cette vision de la musique, des coups de cœur spontanés de gens qui découvraient ce disque par hasard, même longtemps après sa sortie.

C’est aussi surprenant ces retours, car en Guadeloupe soit on est dans le gwo ka, mais dès qu’on sort du son traditionnel, du gwo ka moderne, il est plus difficile de susciter de l’intérêt. Je suis un fervent défenseur du gwo ka, un mouvement qui défend la musique de nos racines même si j’ai parfois l’impression qu’en Guadeloupe, on a pas su organiser un espace pour jouer cette musique, des festivals et autres, afin de mieux la diffuser. Cependant il y a de belles initiatives comme l’association Repriz avec Félix Cotéllon (Membre fondateur du Festival GWOKA).

Ils sont basés à Sainte-Anne et travaillent en profondeur pour la reconnaissance de la culture musicale guadeloupéenne.

C’est très positif, nous commençons à voir le fruit de ce travail de longue haleine.


Justement une des particularités de votre musique est qu’elle marie gwo ka, mais aussi d’autres styles musicaux, une vraie fusion.

Oui, c’est un esprit ouvert, de curiosité. Plus jeune, j’ai été styliste, dans la mode, j’ai regardé les modèles, les tendances et je me suis dit que les choses ne sont pas figées, même si on est guadeloupéen, il faut s’intéresser aux autres, ne pas s’enfermer dans sa propre culture. J’ai appliqué ça à la musique, on grandit et on vit avec ses racines, mais il faut s’intéresser au monde, on est citoyen du monde, il faut échanger avec d’autres cultures, d’autres musiques, sans perdre son identité.

Chez moi, cette ouverture s’est faite naturellement, sans volonté de métisser absolument, je me suis laissé porté par mes gouts et ma sensibilité.

C’était l’esprit de mon premier groupe avec Georges Troupé, Robert Oumaou, Patrick Rinaldo, ensuite j’ai monté le groupe Zepiss en arrivant en métropole.


Qu’est-ce qui a motivé ton départ de la Guadeloupe pour la métropole en 85 ?

J’avais des propositions dans la création de mode, en tant que styliste je suis donc parti à paris. C’était compatible avec la musique, j’habillais pas mal de musiciens d’ailleurs à l’époque, des gens de la TV et d’autres personnalités.


Pour toi la mode passait avant la musique ?

Non pas avant, en même temps, c’était complémentaire et compatible avec la musique. Je travaillais en tant que styliste le matin et je faisais de la musique l’après-midi, ou vice verso. Cela me donnait beaucoup de liberté.

C’est une créativité multi-forme, pas seulement musicale, mais aussi visuelle. Dans les deux cas, je suis autodidacte, j’ai appris au contact des anciens et d’amis. Pour la musique, j’ai ensuite passé un DE au conservatoire de Lyon pour pouvoir enseigner. Enseignant, c’est mon métier actuel au conservatoire de Montauban.


C’est important cette transmission du savoir ?

Oui, évidemment, c’est aussi bien pour soi en plus d’apporter aux autres !! J’enseigne le gwo ka, j’enseigne l’histoire, la culture autour de cette musique, mais aussi dans un contexte international plus global pour ne pas enfermer la culture guadeloupéenne.

Cette culture est aussi une culture de mixité, un brassage culturel lié aux Caraïbes. Chaque île a son identité, mais s’imprègne aussi de celles des autres.


Entre les deux albums, il s’est écoulé 20 ans. Est-ce que ta vision de la musique a évolué ?

Oui forcément, ce n’est pas la même époque, et pas le même âge non plus.

Je suis resté fidèle à une idée de la musique, une couleur musicale, une vision avec beaucoup de travail derrière.

Mais évidemment cette vision a évolué avec l’expérience, la vie.

Ce nouvel album An ka sonjé est le fruit de la même vision, mais différent, car enregistré avec d’autres personnes, des nouvelles rencontres comme Julien Babou, bassiste de La Réunion ou le pianiste Frank Souriant, disciple de Michel Sardaby, c’est un retour aux racines.

Cet album est aussi les retrouvailles avec mon ami T’charly Guillou, qui vient du reggae, mais qui est un musicien à l’écoute, au service de la musique guadeloupéenne. C’est lui qui a produit l’album et m’a accompagné tout au long du projet.

Tous les musiciens de cet album ont un univers large, et jouent aussi d’autres musiques,


Dans ta musique, au-delà du rythme, des percussions, on sent que les mélodies ont une grande importance.

Oui, c’est ce qui me caractérise. Fidèle à cette musique que je travaille pour toujours l’améliorer. Même a mon âge on progresse encore (rires), on avance, c’est la richesse de la musique et de l’art en général. On progresse toujours.

Dans le gwo ka, des artistes comme Guy Konquette ont chanté, Anzala également, un Gwo ka atonal et populaire. Il y aussi un gwo ka plus africain, plus basé sur le rythme avec des mélodies plus modales. Je me reconnais dans ces deux mouvements.


Mais aussi dans le jazz ?

Je ne pense pas vraiment, on dit ça par facilité, le mot jazz, c’est fourre-tout, mais ça n’en est pas vraiment. C’est simplement de la musique.


As-tu la volonté de retourner en Guadeloupe ?

Oui bien sûr, j’y retourne en novembre prochain ! Je suis invité avec le Peintre Piotr Barsony au Festival Caribulles pour mon CD Livre TANBOU (prix Francophone de l’éducation nationale en 2003). J’en profiterai pour faire la promotion de l’album An ba jouk, qui a été bien accueilli aux Antilles. Je suis ravi de pouvoir jouer à nouveau ma musique là bas. On travaille aussi sur une tournée de concert en 2019.


Tu sors cette semaine un EP de remix, des titres plus « jeunes », peux tu nous en parler ?

J’essaye de faire de la musique intemporelle, je l’ai vu en Allemagne lors du dernier concert, les jeunes apprécient ma musique et les DJs la jouent. Je voulais aussi me rapprocher de cet univers club/musique électronique. Dans tous les cas, il s’agit d’une musique de danse donc autant travailler avec eux. Je pense que c’est un début.


Il y a d’ailleurs une anecdote amusante, tu connaissais déjà Olivier Portal de Playin’ 4 The City, un des remixeurs.

Oui je l’ai rencontré à Paris chez le disquaire Betino au début des années 2000. On habitait à côté et il m’a présenté ses amis, on a fait de la musique ensemble, des sessions live, on est même allé chez Radio Nova avec Loïk Dury. Finalement rien n’est sorti de ces sessions, donc je suis content de le retrouver à travers ce remix, initié par mon label Heavenly Sweetness, et qu’enfin une collaboration voie le jour. Il avait beaucoup aimé An ba jouk et proposé un remix.


Et les autres remixes ?

Il y a Ti Jan Ka, qui est sorti sur l’album, c’est un remix que nous avons fait avec Live I (T’charly Guillou, l’ingé son de l’album). Et enfin, Charly a proposé un autre remix de « Nou kontan » qui est plus club, avec les percussions plus en avant et un pied 4/4 pour la piste de danse. De quoi danser et s’amuser (rires).

Écoutez le remix d’Olivier Portal dans notre playlist ‘afro + electro’ sur Spotify et Deezer.

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