De Palenque à Matongé, de San Basilio au Congo

De Palenque à Matonge

De Palenque à Matongé, la rencontre entre le groupe mythique afro-colombien Alé Kumá et le guitariste vétéran congolais Dizzy Mandjeku est incontestablement une très bonne pioche du label Zephyrus Records. PAM a rencontré Nidia Gongora, une des clefs de voûte de cette réussite.

Il était une fois, au nord de la Colombie, sur les contreforts de la chaîne de montagnes Montes de Maria, un village appelé Palenque de San Basilio (1). Inscrit sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, cet endroit enchanteur et unique est peuplé majoritairement par des Afro-Colombiens, descendants des esclaves arrivés au seizième siècle dans le pays puis installés sur la côte Pacifique. Palenque de San Basilio a été fondé par Benkos Bioho alias Domingo, un marron originaire de Guinée-Bissau qui s’est enfui des plantations avec une armée de fugitifs en 1599. Domingo a mené sa « guérilla » en faisant de ces hauteurs de la Sierra Maria sa base arrière. Il voulait prendre la ville de Carthagène et de là, retourner en Afrique. Une sorte de Marcus Garvey avant l’heure ! Le 16 mars 1621, les autorités espagnoles mettent fin à son rêve en le faisant écarteler en place publique. Aujourd’hui, sa statue trône dans le village. 


Rumba marimba

Voilà pour les origines de « Palenque » ! Et Matongé ? C’est là qu’habitent Dizzy Mandjeku et ses comparses congolais. Situé dans la commune d’Ixelles, le « Château rouge » bruxellois tire son nom d’un authentique quartier de Kinshasa, sanctuaire des grandes années de la rumba congolaise, et fief de Papa Wemba. En 2016, Alé Kumá, l’un des plus intéressants orchestres afro-colombiens, mené par le contrebassiste Leonardo Gomez Jattin, a invité le virtuose congolais de la guitare rumba Dizzy Mandjeku au festival Viña del Mar au Chili. Échange de bons procédés : un an plus tard c’est au tour des Colombiens de faire une résidence en Belgique. En résulte ce disque De Palenque à Matongé, dans lequel alterne le lingala de Dizzy et ses complices Malage de Lugendo et Josée Esengo Muza, avec la contrebasse, les cuivres, et les percussions afro-colombiennes (maracas, marimba, congas et le tambour guazo d’Alé Kumá). Le public parisien en a eu un échantillon l’an dernier durant le festival Au Fil des Voix. Sur un titre comme « Bolingo », la guitare envoûtante de Dizzy, qui a notamment séduit Baloji, nous donne envie de siroter une bière Bralima dans un nganda, ces débits de boisson de la capitale de la République Démocratique du Congo. « Bana Congo Eh Eh! ». Côté voix colombiennes, deux femmes mènent le bal, Paola Marquez, dont le rôle a été central dans cette initiative, et Nidia Gongora. Cerise sur le gâteau, sur « A pilar el arro«  (piler le riz), la chanteuse Lina Babilonia (du groupe Son Ancestros) est en duo avec Magin Diaz, un musicien et vocaliste mythique de presque cent ans, qui a gravé son premier album El Orisha de la Rosa… en 2017, avant de nous quitter la même année.

 

Dizzy Mandjeku
Dizzy Mandjeku

 

Nidia Gongora, la diva afro-colombienne

Originaire de Timbiquí, dans la région de Cauca, autre bastion des afrodescendants colombiens, Nidia est une maestra de la tradicion, c’est-à-dire une dépositaire de la tradition. « Je viens d’une famille de chanteurs et de chanteuses. J’ai été initiée très jeune au collège, à l’église. Je viens d’un système matriarcal dans lequel les femmes se sont particulièrement battues pour maintenir une certaine tradition au sein de leur communauté. Ça m’a beaucoup inspiré », nous explique-t-elle. Nidia est la fille de Libia Olibia Bonilla, une des doyennes de la musique traditionnelle du Cauca. Sur sa côte Pacifique natale, elle s’est solidement formée au répertoire avec les ensembles « folkloriques » Socavon et Canalon de Timbuquí avec lequel elle a aussi chanté du Brassens, « La Jeanne » rebaptisée « La Juana ». « Canalon se bat pour la diffusion, la transmission, la diffusion de ces musiques traditionnelles d’inspiration africaine. J’ai aussi une fondation à Cali «Escuela Canalón » qui forme les enfants aux musiques traditionnelles du Pacifique. On essaie de les conscientiser à l’importance de leur territoire, de leur identité, de leurs racines africaines et la richesse des cultures ancestrales », complète-t-elle. Sur De Palenque à Matongé, elle reprend d’ailleurs des standards du terroir comme « La Canoa Rancha » et « La Pandora », dans lequel elle ajoute un couplet qui entérine le lien entre Colombie et Congo :

 

« Yo me voy para Kinshasa, para el Congo yo me iré, me voy con Dizzy Mandjeku al barrio de Matongé. »

(Je vais à Kinshasa, au Congo j’irai, je vais avec Dizzy Mandjeku au quartier de Matongé)

 

Les afrodescendants colombiens représentent environ dix pour cent de la population colombienne. Originaires du Sénégal, de Calabar (dans l’actuel Nigéria), du Ghana, du Dahomey (Bénin), d’Angola, mais aussi… du Congo. Qui sait ? Les aïeux de Nidia étaient-ils peut-être bantous ? Dès 2004, la chanteuse rejoint Alé Kumá. Quatre ans plus tard, Will Holland alias Quantic l’intègre dans son combo « Barbaro ». « Travailler avec elle est une joie », s’enthousiasme-t-il. De cette collaboration entamée avec le morceau « Juanita Bonita » naît un disque fabuleux : Tradition in Transition dont le point d’orgue est l’entraînant « Un Canto A Mi Tierra », un chant à ma terre. « On a été pionniers sur le plan de la musique électronique du Pacifique. Ça m’a aussi ouvert des portes en Europe. Ça me motive pour continuer à propager mon message dans le monde entier », s’enorgueillit-elle. On la retrouve aussi en 2012 sur Ondatrópica le « Buena Vista Social Club colombien » rassemblé par Quantic, puis sur Magnetica avec le hit « La Plata », l’argent en langage familier. « Si j’en ai en abondance, ça peut être préjudiciable, mais si je n’en ai pas mon esprit peut mal tourner », nous dit-elle sur un rythme endiablé dans lequel caisse claire et cymbales dialoguent avec la clarinette et l’accordéon. « Il faut qu’on ait conscience du bien commun et que l’argent véhicule autant de choses positives que négatives. Les valeurs éthiques et spirituelles sont plus importantes. »


Nidia Gongora

The Bongo hop

C’est d’ailleurs au cours d’un concert de Quantic que le trompettiste français Étienne Sevet, qui a vécu huit ans à Cali, a contacté Nidia Gongora « Il m’a proposé de collaborer. On a écrit une première composition « Tite Jeanne » et le reste a suivi. » Cet excellent groupe The Bongo hop a sorti deux volumes en 2016 et 2019 intitulés Satingarona 1 et 2 chez Underdog records. Un des plus beaux titres de ce projet s’appelle « La Ventana », la fenêtre. « Ça parle de tout ce que je vois de mes yeux. Par la vitre d’une voiture quand j’étais à Paris ou à Londres je regardais les gens marcher, tous absorbés par plein de choses, mais qui ne prenaient pas le temps de vivre, de profiter de la vie, de parler avec leur prochain. » 

Pour revenir à De Palenque à Matongé, après la Colombie et l’Europe, la prochaine étape serait logiquement l’Afrique. Nidia l’envisage avec bonheur. « Pour moi jouer avec des musiciens en Afrique serait un rêve qui se réaliserait. » Quelque chose nous dit qu’il s’exaucera bientôt…


(1) En Colombie, les palenques étaient, pendant la colonisation, des espaces souvent reculés occupés par les marrons. La communauté est organisée en groupes d’âge appelés ma kuagro. San Basilio est le seul palenque toujours existant.

 De Palenque à Matombe

Lire ensuite : Jazz, rumba et orishas : le détonnant cocktail de Que Vola ?