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The Pan African Music Magazine
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Musiques centrafricaines, à la recherche des trésors perdus

Basé à Berlin, le DJ français Boris Paillard réalise Zooming In, une collection de mixes dont chacun est dédié aux musiques souvent méconnues d’un pays. Le volume 3 est consacré à la République centrafricaine et parcourt, à travers une sélection de pépites, les décennies qu’a traversées le pays depuis son indépendance. Récit d’une navigation à vue, et à l’ouïe.

A l’extérieur de ses frontières, on connaît très mal la musique de la République centrafricaine (RCA). Le pays est le plus souvent perçu à travers le prisme déformant d’une presse internationale qui relaie plutôt l’histoire de ses conflits ou les affres actuelles des mercenaires du groupe russe Wagner. Mais au creux des tragédies politiques et humanitaires, la guerre fait aussi d’autres victimes, qui souffrent du silence : musiciens et mélomanes. Je me compte désormais au nombre des seconds, depuis que j’ai plongé dans l’océan du web pour pêcher quelques perles qui témoignent de la créativité des premiers. L’occasion d’en faire un mix, et de partager avec les lecteurs de PAM certains des trésors que j’ai retrouvés, et le chemin sinueux qui m’a mené à eux.

Mixanthrope (African Beats & Pieces) · Zooming In, Vol. 3 · Central African Republic

Lorsque je décide de me pencher sur la musique de la Centrafrique, je me heurte rapidement à une pénurie d’informations tant les supports physiques sont rares au-delà de quelques rééditions et de compilations comme celles de la collection Ocora de Radio France qui ont recueilli des musiques de tradition orale dans les années 70 (voir ici ou ).

Voulant plutôt prendre le pouls de la pop locale, je bute donc dans ma quête sur ces enregistrements ethnographiques de musiques traditionnelles mettant en vedette les xylophones, les harpes et les sanza (piano à pouces, utilisés ici pour accompagner des « chants à penser »). Une attention particulière est portée aux polyphonies, comme celles, étonnantes, jouées sur des trompes par les membres de la tribu Banda-Linda, sollicitant un musicien par note, à découvrir ici ou ; ou bien les polyphonies vocales des pygmées Aka.

Fasciné par ce patrimoine, je n’en reste pas moins curieux de ce qui ce passe en dehors de la forêt équatoriale : je me tourne alors vers YouTube pour accéder aux musiques urbaines et populaires du pays. Nourri de ces recherches me permettant de gratter la pointe d’un iceberg en fonte, je confectionne dans la courbe pandémique de 2022 un mix qui s’efforce de brosser un portrait large de la musique contemporaine de la RCA découverte au gré des clics. Une musique variée et prodigieuse, une musique vivante et survivante, jouée face à la misère et la mort, une musique vaille que vaille. Zoomons ensemble sur quelques-unes des chansons issues de cette sélection, qui chacune donnent un aperçu de l’histoire du pays.

Années 60 : l’euphorie post-indépendance

Les premiers enregistrements locaux fleurissent dans les années 50 et sont imprégnés des mélopées des Congos voisins. Les capitales Léopoldville et Brazzaville sont la destination de beaucoup d’artistes centrafricains car le réseau de radios et de studios y est mieux développé et une culture bantoue commune véhicule des sensibilités musicales similaires. Des chansonniers comme le pionnier Prosper Mayélé y feront leurs premières armes en reprenant des morceaux populaires cubains et de highlife ghanéen, ou encore le fameux guitariste précurseur Jimmy « The Hawaïan » Zakari, qui a formé la légende congolaise Franco Luambo Makiadi au style arpégé. Ces deux précurseurs reviendront ensuite au pays pour mettre à profit leurs expériences congolaises au service de l’essor de la musique nationale.

Après l’indépendance de la France en août 1960, la décennie voit, sous l’égide du premier président David Dacko, l’éclosion des premiers orchestres amateurs – composés en grande partie d’enseignants (Vibro Mayos, Centrafrican Jazz) ou de militaires (Commando Jazz) – qui rivalisent dans les fêtes privées et les bars-dancings aux noms évocateurs : « Ciel d’Afrique », « Dragon Rouge »… Dans une scène dominée par les reprises des stars congolaises comme Kabasele ou Rochereau, une musique nationale commence à se dessiner. Les deux précurseurs Prosper Mayélé et Jimmy « The Hawaïan » Zakari y sont pour beaucoup. 

Mené par le brillant saxophoniste Bekpa « Beckers », l’orchestre Vibro Succès représente la jeune nation centrafricaine au Festival de la Francophonie du Québec en 1974 où il décroche une médaille d’or, un des rares évènements marquant une reconnaissance internationale de la musique du pays.

On retrouve dans le titre « Dounia » la beauté saisissante de chœurs masculins chantés à l’unisson qui rappellent le style des cousins congolais. Velours de voix qui caressent un orchestre sautillant, guitares de fond de pièce qui virevoltent et puis ce saxophone qui sait étreindre l’âme en quelques solos… « oh, pardon chéri! ».

L’ère Bokassa: de l’espoir à l’enfer

Jean-Bédel Bokassa prend le pouvoir en 1965, chassant le président Dacko qui a eu le mauvais goût selon ses « protecteurs » français de se tourner vers la Chine communiste. Les débuts de l’ex-chef d’état major – qui n’a pas encore viré mégalomane – sont prometteurs, et ses « opérations Bokassa » de nationalisation redressent dans une premier temps l’économie du pays. La décennie 70 s’annonce florissante dans la capitale, alors baptisée « Bangui la Coquette », où les dancings se multiplient.

Prestation électrique du Formidable Muziki au Bar Dancing Babylone La Grande de Bangui

Il faut attendre les années 70 pour que le statut de musicien professionnel se développe en RCA. Des groupes phares de l’époque tels que le Formidable Musiki mené par Thierry Serge Darlan dit « Yezo » incitent une nouvelle génération à se lancer dans une carrière. La figure tutélaire de Yezo laissera une marque durable sur la diaspora, y compris la nouvelle génération qui lui rend encore de nos jours hommage

La légende veut que l’orchestre soit né en 1974 suite au mécénat du directeur du Safari Hôtel de Bangui dans le but de créer un groupe de « variétés internationales » qui ferait honneur au pays. L’expérience acquise par Yezo au cours de ses voyages initiatiques en Afrique – comme à Abidjan, où il avait intégré l’orchestre de la Radio-Télévision Ivoirienne sous la direction d’un certain Manu Dibango – lui avait fait comprendre que la République Centrafricaine regorgeait de talents à faire valoir. Originellement simplement appelé Muziki, cet « orchestre des jeunes de 7 à 77 ans » gagne son épithète « formidable » comme un galon grâce aux louanges d’un public local ébloui qui exige de lui rapidement un répertoire chanté en sango, la langue nationale.

« Wo! Woulouwo! » ! Cette phrase issue du titre tubesque du Formidable Musiki « Ti laso a ounzi awe » a quelque chose de facétieux avec son riff de guitare à l’efficacité redoutable et ses chanteurs à l’enthousiasme contagieux. Il ne manque jamais d’enflammer un dancefloor lors des soirées berlinoises « African Beats & Pieces » où j’officie. On sourit à l’arrivée incongrue dans la chanson d’une publicité pour un webmaster à la façon d’un libanga (dédicace) congolais : « La nouvelle formule informatique ww.fr en direct de Lyon ».

La situation empire à la fin des années 70 pour un peuple aux mains d’un Bokassa qui a viré dictateur et se fait couronner empereur sur le modèle de son idole Napoléon, tandis que l’économie sombre et que l’insécurité alimentaire refait surface. Face à cette situation, les intellectuels et les artistes seront nombreux à s’exiler dans une ambiance sinistre de fin de règne. En 1979, Bokassa est déposé par l’armée française qui ré-installe son cousin germain David Dacko à la présidence. Il sera chassé deux ans plus tard par le coup d’état d’André Kolingba.

Retours aux sources en fin de millénaire

Un renouveau tradi-moderne s’opère au début des années 80 : de nombreux groupes appelés « Zokela » popularisent la danse de transe syncopée dite « danse des chenilles » qu’on nomme le Montè Nguènè (« plaisir » en langue mbati) et qui dérive d’une tradition des pygmée Ngbaka de la région de la Lobaye. Ce dépoussiérage nécessaire pour faire « renaître l’âme du pays » s’effectue par le remplacement de la harpe n’gombi par la guitare électrique et des tambours par la batterie. Le Montè Nguènè parvient ainsi à sortir du cadre des cérémonies rurales et rituelles et gagner les pistes de danse urbaines, portant l’étendard d’une musique festive typiquement centrafricaine.

Cette volonté de valorisation et de préservation d’un héritage culturel commun, source de fierté et de cohésion, prendra tout son sens quelques années plus tard, dans le contexte d’instabilité et de conflits qui vont fissurer la nation : « Mon plus grand souci, c’est de porter le Montè Nguènè au même niveau que la rumba congolaise inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. Nous, Centrafricains, nous devons aussi valoriser notre identité musicale. On doit travailler dur pour que le Montè Nguènè fasse partie de ce patrimoine » déclarait en 2021 Losseba Ngoutiwa, musicien et militant pour la paix sur la radio centrafricaine Ndeke Luka.

Zoleka Hity Maity – « Yeni Asuku Dina » (2017)

Dans les années 90, de nouveaux artistes comme les groupes Ndaï Ndaï – nom issu d’une expression populaire sango signifiant « extase » – et Abakinlin de Bangassou poursuivent ce travail de brassage musical et de retour aux sources des différentes musiques ethniques du pays. Ils prônent l’utilisation d’instruments traditionnels pour transmettre les messages ancestraux. 

Ces chansons captivent par la profondeur de leurs polyrythmies, la complexité désarçonnante des mélodies polyphoniques et l’invocation de la nature par l’insertion ou l’imitation de chants d’oiseaux. « Oh éh, je suis dépassé, moi je suis pygmée 100%, je vis dans la forêt parmi les arbres, j’ai besoin de mon mari » se lamente Francis Gon dont on ne trouve absolument aucune information en ligne, comme trop souvent dans la quête de textes et de contextes pour la musique de Centrafrique.

Le fléau de l’instabilité: de coups d’état en guerres civiles

Si les années 90 voient enfin un président, Ange-Félix Patassé, arriver au pouvoir au terme d’élections, celui-ci est rapidement confronté à une mutinerie puis à des tentatives de coup d’état : d’abord celle de l’ancien président Kolingba puis celle du général François Bozizé qui échoue de peu… pour mieux ressurgir plus tard. Enclavée au cœur du continent, la RCA est alors située au centre d’une « grande ceinture des crises » (selon le mot du politologue Dominique Darbon) allant de l’Angola jusqu’au Soudan. Parmi les pays les plus pauvres du monde malgré sa richesse en ressources naturelles (or, diamant, uranium), la RCA va traverser à l’orée du nouveau siècle plus de deux décennies de crises. Initiées par le coup d’état du général François Bozizé en 2003, les atrocités se poursuivent dix ans plus tard avec la sanglante prise de pouvoir de la Séléka, une coalition de groupes armés à dominante musulmane qui, après avoir renversé le régime, plonge le pays dans un abîme d’affrontements inter-communautaires. La dernière crise a été déclenchée par une coalition de rebelles en 2020, l’instabilité repoussant sans cesse l’espoir de jours meilleurs : 71 % de la population vivait en 2020 en dessous du seuil international de pauvreté. Le Coordonnateur humanitaire des Nations Unies estimait que 56 % de la population avait besoin d’une assistance humanitaire en 2023, soit une augmentation de 10 % par rapport à 2022 (Banque mondiale).

Sultan Zembellat – « Rebecca »

L’éclatement de la diaspora des musiciens est le symptôme de la fracture d’un peuple dispersé par la dictature puis l’instabilité politique, illustrée par un Sultan Zembellat sexagénaire qui se déhanche avec ses amis sur la terrasse d’une brasserie parisienne dans son vidéoclip de « Rebecca ». Las d’être obligés de chanter les louanges d’un Bokassa sanguinaire, qui comme Mobutu au Zaïre voulait faire de l’art l’instrument de son pouvoir, plusieurs artistes avaient dénoncé ou fui les pressions politiques. Prosper Mayélé fut emprisonné tandis que d’autres profitèrent de visas étudiants pour s’exiler en Europe et surtout à Paris : Bhy Gao, Lea Lignanzi, Léonie Kangala et… Sultan Zembellat. D’autres maintinrent leurs carrières en se rapprochant du pouvoir, tels que Charlie Perrière (Tropical Fiesta) qui devint ministre de la Culture de l’Empereur Bokassa.

« Rebecca » est une véritable rumba « à la papa » entonnée par un géant du genre à la voix souveraine, dont les longues notes soutenues nous font mieux sentir tous les tourments de la « pauvre Rebecca ». Cette douceur pour dancefloor qui n’a rien à envier aux homologues congolais n’est disponible que sur Youtube dans une version tronquée et compressée, ce qui illustre la scandaleuse inaccessibilité du patrimoine musical centrafricain. Pour pouvoir écouter cette chanson dans sa qualité originale, un collectionneur fortuné devra actuellement débourser plus de 40 euros sur Discogs pour s’offrir l’unique exemplaire CD de l’album accessible en ligne.

Zembellat, expatrié en France, crée le site maziki.fr dans les années 2000 pour promouvoir une musique centrafricaine en voie d’extinction : « Il se pose la question de ce qu’on lègue aux générations futures. Le siège de la Radio Bangui, lieu de conservation des œuvres musicales, a été détruit à plusieurs reprises par des obus de mortiers au tournant du siècle. » Dans l’absence d’archives nationales et face aux carences de la presse musicale spécialisée et à la difficulté de naviguer dans des sites de médias locaux aux moyens limités (sangonet, centrafrica.com et Oubangui Médias), les mélomanes intéressés doivent donc compter sur des initiatives privées et souvent bénévoles sur des plateformes volatiles comme YouTube (Fred Yapande, Shogi Productions, Musique Centrafricaine Beafrika Archive). Regroupant alors les miettes d’une mémoire musicale malmenée dans des cloud-greniers, ces digital diggers prennent brutalement conscience du devoir d’archive que chaque nation doit à son peuple.

« Pakapo, pakapo, boum boum! » On tombe dans l’exploration de la galaxie Youtube parfois sur des comètes. Quel plaisir de découvrir l’énergie loufoque du personnage Bienvenu Paradis Gbadora, dont la « danse déracinée » s’apprécie encore mieux en vidéo avec sa frénésie de costumes et de chorégraphies, le tout enrobé dans le charmant grain du VHS des clips du 20ème siècle et le grésillement d’un mp3 converti avec les moyens du bord. 

Gbadora – « Gombana Bororo »

Comme toujours dans le cas des comètes intraçables, on ne trouve quasiment aucune information sur l’artiste, la chanson ou l’album en question. On devine cependant, entre les samples inspirés, une bonne dose d’ironie et d’humour dans ces paroles débitées qui évoquent l’anniversaire de Jésus, nous souhaite une bonne année et nous informe que « ça va chauffer ce soir hein! ».

En ce début d’année 2024, la situation politique et sécuritaire en Centrafrique demeure instable. Des opérations militaires sont en cours dans l’ensemble du pays contre des groupes armés qui commettent régulièrement des actes de violence. Comme toujours, on compte parmi les victimes collatérales de ces conflits des milliers de musiciens dépourvus de scène ainsi qu’un public privé de leurs messages et frissons. Symptôme de cette asphyxie : les autorités locales ont récemment imposé un couvre-feu nocturne en vigueur dans l’ensemble du pays qui nuit au rétablissement d’une scène musicale déjà atrophiée.

Ce mix existe aussi pour nous rappeler que le marché musical n’échappe pas aux conséquences du phénomène capitaliste et post-colonialiste : les chansons qui parviennent à nos oreilles proviennent principalement de pays politiquement et économiquement stables, autrement dit des « gagnants ». Tendre activement l’oreille vers la musique de pays dont le rayonnement culturel est empêché par la guerre et la pauvreté est donc un acte militant. Une manière de résister aux algorithmes des plateformes qui nous rabattent systématiquement vers des sons familiers. Une façon de faire le sourd face à l’hégémonie des voix monocordes du « monde qui va bien », ou qui voudrait le faire croire. 

J’espère que l’auditeur sera aussi sensible que moi à l’énergie contagieuse des performances, à la richesse des rythmes, à la beauté des langues, à l’éclat des mélodies ainsi qu’au charme de l’amateurisme de certains enregistrements contenus dans cette sélection. Beaucoup de ces airs résonnent encore en moi et s’invitent régulièrement dans mes sets DJs, comme des amis lointains qui débarqueraient sans prévenir.

Zooming In, Vol. 3 · Central African Republic
by Mixanthrope (African Beats & Pieces)

00:00 · Super Stars – Quartier Consigné
00:26 · Zokela de Centrafrique – Nostalgie de zokela
03:17 · Canon Star – The Yankata
04:17 · M Wanawa – Ceci-cela
07:19 · Formidable Musiki – Ti laso a ounzi awe
09:28 · JMC Quartier libre – Quartier libre
10:16 · Abakinlin de Bangassou – Gbèlin mando
12:26 · Ndaï Ndaï – Intrépide
15:31 · Francis Gon – Caresse des Les
20:21 · Gbadora – Gombana Bororo
22:28 · Vey-Zo – Ya Soso
25:04 · Losseba Ngoutiwa – Mensonge (Nvènè)
28:35 · Ozaguin – ?
31:54 · ? – ?
35:24 · Laskino Ngomateke – Soifa Tene
37:48 · Williano – Wambangana
39:30 · Zokela – Injection
42:39 · Les Yakuza de Centrafrique – Gbadouma
45:10 · Marina Reason – Ye ti kekereke
48:16 · Majora – Wa Vrin
50:31 · Canon Stars – Cousin
52:25 · Ashem & Senat Or Fée – Centro love
54:39 · Sultan Zembellat – Rebecca
58:42 · Centrafrican Jazz – Promesse
1:00:53 · Orchestre Vibro Succès – Dounia
1:04:42 · ? – Dikoboda Sombe

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