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Beating Heart, le label qui (re)connecte l’Afrique contemporaine à ses ancêtres
Hugh Tracey. (c) Photographie de la Librairie Internationale de la Musique Africaine (ILAM).

Beating Heart, le label qui (re)connecte l’Afrique contemporaine à ses ancêtres

Depuis 2016, Chris Pedley et Olly Wood développent leur label Beating Heart avec la ferme intention de connecter le passé, le présent et le futur de la musique africaine. Installé à Nairobi, Olly dévoile à PAM la philosophie et les envies du label.

Beating Heart n’est pas un label comme les autres. A défaut d’être à l’affût de la prochaine signature qui marquera l’année musicale, la structure repose plutôt sur les fondations d’un cahier des charges honorable : fouiller dans les archives de l’International Library of African Music pour leur donner une seconde vie. En 2014, alors impliqué dans un projet de construction d’une école au Malawi et sur le point de vendre son précédent label Black Butter à Sony, Olly rencontra Chris Pedley, marquant le point de départ d’un nouveau challenge. « Chris m’a raconté l’histoire du grand-oncle de sa femme », se souvient Olly, « un homme appelé Hugh Tracey, dont je n’avais jamais entendu parler. Il a dévoué sa vie entière à enregistrer de la musique traditionnelle africaine. » Apprenant que ces enregistrements de terrain étaient conservés à l’ILAM en Afrique du Sud, il tomba des nues : « j’ai trouvé ça fou de réaliser que ces ressources existaient, sans être vraiment connues ».

La même année, une fois l’entente sur les royalties trouvée avec l’ILAM, le duo britannique jette son dévolu sur le filon infini que cette immense bibliothèque renferme : plus de 35 000 enregistrements captés entre 1921 et 1970 sur les terres de dix-huit pays de l’est, du centre et du sud de l’Afrique. Soucieux de servir de vecteur pour diffuser cet héritage culturel inestimable au public, ils proposent alors de confier quelques-unes de ces ressources à la crème des producteurs électroniques d’Afrique et du reste du monde, d’Ibibio Sound Machine à Faizal Mostrixx. Pour la première fois, le travail de titan d’Hugh Tracey sera l’objet d’un pari aussi passionnant que délicat : réincarner ce patrimoine mondial via des productions modernes.

Peuple Mbuti à l’écoute de leurs enregistrements, Congo 1952.
(c) Photographie de la Librairie Internationale de la Musique Africaine (ILAM)
Sur les traces d’Hugh Tracey

C’est en 1921 que Hugh Tracey arriva en Rhodésie du Sud pour travailler à la ferme dans les champs de tabac. Il y découvre les chants des ouvriers Karangas et comprend vite l’importance de la musique dans la société africaine. Il décide alors d’enregistrer et de publier cette musique qui balaie des thématiques et une variété de langages extrêmement vastes : hymnes séparatistes africains, chants du Ramadan, chansons sur la pluie, la pauvreté ou le football, complaintes sur les maladies vénériennes, chants de pêche ou de navigation, contes sur un moustique renversant un camion ou sur cet âne qui réclame un salaire à la place de son maïs, entre autres. Un terrain de jeu aussi séduisant que périlleux pour Chris et Olly, qui décident de commencer symboliquement par s’intéresser au Malawi. « Je pense qu’il y avait plus de 4000 enregistrements », se remémore Chris. « Nous avons contacté l’ethnomusicologue Noel Lobley pour nous guider dans les archives et nous enseigner des choses au sujet du son et des instruments. Il nous a montré la direction à suivre et nous sommes passés de 4000 enregistrements à 50. Nous les avons ensuite envoyés à quelques producteurs, en leur demandant de les traiter comme s’il s’agissait d’une bibliothèque de samples, de la même manière qu’un producteur hip-hop utiliserait des disques de jazz. »

De cette expérience est née la première compilation du label, qui réunit le travail de 21 élèves tels que Luke Vibert, Ibibio Sound Machine, Afriqoi ou Machinedrum. « Je me demandais vraiment ce que ça allait donner », dit-il. « Quand les morceaux ont commencé à arriver, j’ai juste ressenti une fusion acoustique excitante, un point de vue nouveau et frais sur les archives. » Convaincus du bien-fondé de leur démarche, les deux font décoller leur projet en s’attaquant à l’Afrique du Sud pour une autre compilation thématique, tout en segmentant les genres pour sortir en parallèle l’excellente série d’EP Afro Bass, Afro Deep et Afro Chill. Ici, les artistes sollicités sont mis à l’épreuve pour travailler autour des sons enregistrés au Congo, en Zambie, avec les peuples Soga d’Ouganda ou Haya de Tanzanie.Entre deux pépites modernes, Beating Heart n’oublie pas de publier également des enregistrements originaux. « Ça ramène les gens à la source », défend Olly, « nous leur présentons une tranche de musique traditionnelle qui existe depuis très longtemps. » Le label offre ici de réelles mises en abyme et participe à sa façon à mettre en valeur cette incroyable culture, en raccrochant les wagons plus de 40 ans après la mort de l’ethnomusicologue. Olly continue, admiratif : « le travail de Hugh Tracey était d’essayer de préserver une musique qui était en danger et en train de mourir, notamment à cause de l’expansion du colonialisme. Il voulait montrer aux Africains comme au reste du monde la beauté et la complexité de la musique africaine. Nous avons voyagé en Ouganda, en Tanzanie, au Malawi, en Afrique du Sud ou au Kenya pour parler de ce projet à des musiciens et artistes qui n’avaient pour la plupart jamais eu vent de l’existence de ces archives… »

Relier les pays et les époques

Parfumer la musique du futur avec des éléments du passé n’est pas forcément du goût de tout le monde, en particulier Andrew Tracey qui, aujourd’hui octogénaire, a assuré la continuité du travail de son père Hugh. « Il nous a envoyé un mail pour dire qu’il détestait le résultat », s’amuse Olly. « Mais il admirait le projet et savait qu’il ne faisait pas partie du public ciblé. Le Dr Lee Watkins, qui gère l’ILAM aujourd’hui, a vraiment adhéré à ce projet qui lui a aussi apporté une partie des fonds nécessaires pour continuer à conserver cette musique traditionnelle sur le continent. Les membres de l’ILAM ont aussi adoré que l’on implique une audience jeune et mondiale, chose qu’ils n’auraient pas pu faire à leur niveau car il s’agit d’une institution académique »

Une fois le concept en place et le nom de Beating Heart dans les mœurs, le duo passe la seconde en élargissant son catalogue à des artistes qui n’utilisent pas nécessairement les archives comme base de travail. « Les archives étaient un moyen de nous présenter et de voyager pour rencontrer des gens et des musiciens. Le label ne doit pas être uniquement attaché aux archives, même si nous essayons de garder cet aspect fusionnel. » Ainsi, des artistes comme Batida, Mike Song, Pablo Nouvelle, Angélique Kidjo ou Faith Mussa rejoignent Chris et Olly, qui officient également en tant que musiciens sous le pseudonyme Saronde. « C’est le nom de la ferme qu’Hugh Tracey possédait au Zimbabwe », explique Olly. « Il y fabriquait la kalimba qu’il a inventé en s’inspirant du mbira pour le vendre partout dans le monde. Nous avons pensé que ce nom était une belle manière de tirer notre chapeau à son travail. »

Les deux DJ et producteurs utilisent des fragments d’archives comme toile de fond pour créer une musique complètement dans l’air du temps, à l’image de l’esprit feel-good de la chanson « Kilamu », qui réunit les kényans Blinky Bill et Idd Aziz. « C’est un concept collaboratif qui utilise de la musique ancienne tout en réunissant d’excellents musiciens contemporains », précise Olly. « J’aime ce melting-pot d’époques et de nationalités. » Et même s’il fait tout pour qu’on lui colle cette étiquette, le britannique ne se considère pas comme un ambassadeur du passé : « Les gens aiment car on ne copie pas une formule qui existe. C’est créatif, frais et nouveau. A terme, j’aimerais qu’ils soient suffisamment inspirés par les voix et les samples qu’ils entendent, pour voyager, explorer et assister à des festivals en Afrique. »

Pour conclure, Olly nous envoie une citation de l’artiste ougandais Faizal Mostrixx, qui partage ses sentiments et résume le sens de l’histoire à lui seul : « En tant que producteur africain, je sais que beaucoup de jeunes cherchent à se reconnecter à leurs racines, une connexion qui peut se fondre avec la façon dont nous fonctionnons en tant qu’Africains dans la société moderne d’aujourd’hui… En ayant la chance d’accéder aux archives, cela me pousse à tout recommencer, cela me ramène à ce à quoi je me sens le plus connecté, et les voix dans les enregistrements me donnent une chance de me ressaisir et de remettre en question le monde dans lequel je vis aujourd’hui. Faire partie de Beating Heart me donne une chance de voir au-delà de la musique et de voir au-delà de la vie. C’est une opportunité incroyable. »

Saronde, (c) photographie de Sophia Schorr-Kon.

Découvrez la discographie du label ici >> https://beatingheart.bandcamp.com/

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