Les Fokn Bois, des bons à rien… pas sûr !

Pour les anciens au Ghana, en pidgin (l’argot des Africains anglophones), un « fokbois », c’est un bon à rien. Les Fokn Bois ont su retourner le stigmate avec Afrobeats LOL, un opus dansant, entre hiplife et afrobeat ironique. Sans se prendre au sérieux, le duo délivre, mine de rien, quelques vérités bonnes à entendre !

Pieds nus sur la scène du Hasard ludique à Paris où les Fokn Bois ont joué début mars, Wanlov the Kubolor, de son état civil Emmanuel Owun-Bonsu, arbore une attitude décontractée. Ce métis surdoué, natif de Ploesti en Roumanie, chante et rappe, muni de sa guitare ou de cloches. Son acolyte M3nsa, alias Bondie Mensa Ansa, présente les morceaux en anglais, distillant ici ou là des phrases en français. Il officie aux claviers et au micro. À leurs côtés se tient Andras Weil, un claviériste hongrois « obruni » (blanc en langue twi du Ghana) de grand talent. Akwaaba, bienvenue, dans l’univers des Fokn Bois ! Le terme peut recouvrer deux sens : « Quand votre grand-mère vous traite de foknboi ça signifie qu’on ne peut rien attendre de votre part », analyse Wanlov. « En revanche, quand ça vient d’un de vos potes c’est une façon de dire que vous êtes cool ! »


L’école du micro d’argent

L’aventure Fokn Bois commence comme une blague de potaches : « On s’est croisés quand nous étions des boy-scouts dans la montagne », se souvient Wanlov. Mais la vraie rencontre a lieu en 1997 au lycée l’Adisadel College à Accra. « On s’est aperçus qu’on aimait les mêmes musiques les Fugees, Busta Rhymes… On a séché les cours ensemble. L’école ne nous stimulait pas autant que le fait de rapper ». Les deux compères, aussi déjantés que créatifs ne pouvaient que s’entendre : « J’ai toujours écouté un peu de tout », assure Wanlov, « du reggae, du hip-hop, du high life ghanéen et aussi de la musique classique pour dessins animés, la musique gitane des Balkans… » M3nsa, qui est le « beatmaker » du duo, vit depuis près de vingt ans au Royaume-Uni. Ayant grandi au Ghana, il a « saigné » les platines de ses frères, collectionneurs de disques, amateurs de jazz et de hip-hop : « Mon père est un cinéaste et musicien. Mon grand-père est aussi musicien. Ça n’a donc pas été étrange pour moi de prendre cette orientation ». En 2010, les Fokn Bois scellent ce tandem improbable, en signant la musique de la comédie musicale de King Luu Coz ov moni, dans lequel ils tiennent les rôles principaux. Deux ans plus tard, ils sortent un premier album FOKN Wit Ewe, puis en 2016 rendent hommage à leur pays Ode to Ghana.


Afrobeat LOL

Avec l’EP Afrobeats LOL, les Fokn Bois prennent une ampleur internationale, sans se départir leur éternel sens de l’autodérision. Leur page Facebook ne mentionne-t-elle pas qu’ils font du « gospel porno » ? Le titre Afrobeats LOL est révélateur de ce second degré : « On n’était plus sûrs de ce que signifie le mot afrobeat. », avoue M3nsah « On est de grands fans de Fela Kuti. Au fil des années, l’afrobeat est devenu une musique avec un son plus proéminent. Aujourd’hui, les artistes se revendiquant de cette mouvance sont plus légers, romantiques et victimes de la mode. On voulait se moquer un peu de cette tendance avec notre musique satirique. La blague c’est qu’on n’est pas des artistes afrobeat : “Afrobeats LOL” On a fait sérieusement un album afrobeat, bien produit et conçu… qu’il ne faut pas prendre au sérieux ! » 
 


Sur « Wo Nim Mi »
 qui signifie en twi « Est-ce que tu me connais ? », les deux acolytes égratignent la superficialité de leur génération, assoiffée d’immédiateté et de gloire éphémère à exhiber sur les réseaux sociaux : « Maintenant que je suis devenu riche, célèbre et populaire, tu te souviens de moi et tu veux être mon ami. », tacle M3nsah. « Ça parle des gens qui ne soutiennent pas tes rêves… » Dans son couplet, M3nsah dit : « Maintenant, on s’amuse dans un club à Bolga », l’abréviation de Bolgatanga, une ville du Nord-Ghana. « Ce n’est pas une ville qui a une image chic. Elle est jugée peu développée », précise Wanlov. « On dit que même si on a de la notoriété on se rend dans des lieux où les personnalités ne sont pas censées aller. » Pour M3nsah, cette approche non orthodoxe est une alternative au conformisme ambiant : « On a une idée personnelle de ce qu’est la réussite. En tant qu’outsiders, on fait nos propres fêtes jusqu’à Bolga. Parfois, les gens ne le comprennent pas… jusqu’à ce que ça marche pour nous ! »


Afrobeat diasporique

Sur ce titre on trouve Medikal, un rappeur en pleine ascension au Ghana, un artiste de hiplife, le hip-hop local. Mr Eazi, autre étoile montante dans son pays, le Nigéria, a posé sur « True Friend ». Sur le très ambianceur « African holiday », Dex Kwasi, un jeune artiste ghanéen amène une vibe plus afro trap, avec aux chœurs Sister Deborah, chanteuse et animatrice qui n’est autre que la sœur de Wanlov : « Je lui ai dit que si elle ne chantait pas sur notre album je le dirais à notre mère ! », blague-t-il. Mais l’invité de marque des Fokn Bois s’appelle Gyedu-Blay Ambolley. Le public parisien l’a découvert pour la première fois le 8 février dernier dans un concert d’anthologie au New Morning. Dans les années 70, ce saxophoniste de highlife a été un précurseur du rap avec son style, le simigwa, également le titre de son premier album de 1975, réédité par le label britannique Mr Bongo records. « Pour nous, c’est un mentor ! », s’enorgueillit Wanlov.

La patine du son Fokn Bois est à fois « diasporique » et très ghanéenne. « C’est de la pop, et dans la musique pop il y a une influence occidentale », assume M3nsah. « C’est intéressant parce que ce qui est considéré comme le pur highlife ghanéen a été créé par la diaspora », enchaîne Wanlov. « En 1966, il y a eu un coup d’État militaire renversant Kwamé Nkrumah, avec des couvre-feux. De nombreux musiciens ghanéens ont migré à Hambourg. Ils ont utilisé des synthétiseurs allemands. Pourtant, quand on entend cette musique on se dit qu’elle est ghanéenne. À part les rythmes réellement traditionnels, les autres musiques sont issues d’hybridations, issues de divers endroits du monde. On a clairement un son afrobeat “diasporique”.


Abena la « repat »

D’identité et du phénomène des « repat », ces Africains ou afrodescendants (re)partant vivre en Afrique, il est question dans l’EP Afrobeat LOL, qui s’ouvre avec « Abena (Tanya) », l’histoire de cette jeune ghanéenne qui change son nom en partant vivre en Amérique. En miroir, sur le dernier morceau du EP, « Abena Repatriation », il lui est demandé de revenir au pays pour payer ses dettes à son entourage : « Abena reviens, tu nous manques ! Mais en arrivant, ramène-nous des téléphones dernier cri, des jeans. » Mine de rien, les deux artistes dénoncent une certaine hypocrisie. « Les politiciens chez nous disent que l’année prochaine est celle du ‘Retour’, que les Africains-Américains devraient venir au Ghana… » explique Wanlov. « Mais que font les politiciens au Ghana ? Ils volent aux citoyens. Ils veulent tirer profit de la diaspora. On pointe à la fois l’égoïsme de nos intentions et en même temps on dit qu’il ne faut pas oublier la maison ! »

Une chose est sûre, les Fokn Bois continueront d’avancer à rebrousse-poil des vents dominants : « À cause du marketing ou de la télévision, quand les Ghanéens ont de l’argent ils vont s’amuser dans les pays européens ou aux États-Unis, à New York, Los Angeles… On va dans la direction opposée. » pointe Wanlov. « On essaie de faire prendre conscience à nos gens qu’on peut profiter de la vie partout, et en particulier en Afrique. J’ai beaucoup voyagé au Ghana, mais je n’en ai vu qu’une infime partie. Il y a tellement à explorer, sans parler du reste du continent. Il s’agit de nous y réinvestir ! »

Et si vous avez raté le duo lors de leurs concerts à Paris, à Bordeaux, à Londres, à Glasgow ou à Accra, pas de panique ! D’autres projets sont en cours, une suite de leur premier album Fokn With Ewe, un film musical pas encore achevé, pour des raisons budgétaires, ou encore un disque acoustique live. « On suit nos idées et on voit laquelle décolle ! », sourit M3nsah. Work in progress…

Écoutez Afrobeats LOL sur toutes les plateformes.

Retrouvez Fokn Bois dans notre playlist Afrobeats, sur Spotify ou Deezer.

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