Dj Sebb, le maître réunionnais de la ‘Gommance’

Dj Sebb

Depuis « L’intéressant » de PLL et « Ral Sah » de Black T dont les clips, mis en ligne l’été dernier, ont dépassé les 10 millions de vues, le label Mafia Endemik balance en moyenne un titre par mois et, à chaque fois, c’est le carton. Aux manettes : un discret père de famille de 29 ans, Dj Sebb, originaire de St Denis de la Réunion. Portrait.

Avant de rencontrer Sébastien aka Dj Sebb, on a fait un tour sur sa page Facebook : près de 25 000 fans et ce message, à quelques jours de son show au Sakifo, le plus grand festival de l’océan Indien : « Big up ! Pour un gars parti de rien : sound system, baptême, communion… on a tout connu frérot. Fier de ton parcours. »

Cheveux gominés, lunettes de vue serties de noir, barbe bien taillée, Dj Sebb s’en explique dans un sourire timide. « C’est un ami du collège, on a le même âge. Il a tout suivi : depuis mes débuts à l’âge de 12 ans avec mes tontons Djs dans les fêtes de famille, jusqu’à maintenant. J’habitais au Moufia, un quartier assez paisible de St Denis, mais j’allais souvent voir mes deux mamies au Chaudron, un quartier un peu plus mouvementé on va dire. Vers 14-15 ans, c’est à la Cité Cowboy, au Chaudron, que j’ai rencontré mon équipe, le collectif N.o. r.d pour les MCs Nosta, Olen, Rolian et Delta. Il y a avait aussi les djs Tigger et Selecta le Malin. L’après-midi, quand on avait rien à faire, on amenait des enceintes et on se défoulait. Au lieu de traîner, on faisait des battle hip-hop et des sound system dancehall, on aimait ça. »

C’est justement lors d’un sound system, qu’un autre enfant du Chaudron le repère, Kaf Malbar, le précurseur du dancehall à la Réunion : « Son DJ quittait l’île pour la métropole donc il m’a proposé de le remplacer. J’avais 16 ans et devenir le DJ d’un des plus grands à ce moment-là, c’était un rêve qui se réalisait. Et ça continue, ça fait plus de 10 ans qu’on travaille ensemble. Avec Kaf Malbar on a joué à Mayotte, au Canada et tous les ans on fait deux à trois tournées en métropole pour les Réunionnais de là-bas. Ici, on se produit partout : dans les clubs, sur les gros podiums, les festivals. »

En parallèle, celui qui voulait être professeur d’anglais continue ses études. Finalement, licence en poche, ce grand fan de The Weeknd et Beyoncé décide de faire de la musique son métier : « Au début, ma maman n’était pas trop d’accord. Pour elle, c’est quelque chose de très éphémère, on ne peut pas construire une vie avec ça. Mais je savais ce que je voulais faire et je l’ai fait. Avant je n’étais que DJ, maintenant je suis compositeur et je produis aussi mes chansons. Je fais de la musique tous les jours, dans mon home studio. Le soir, je suis en mode papa avec mes enfants de 6 et 7 ans et le week-end je suis en club. Maintenant, ma mère me dit tous les jours qu’elle est fière de ce que je suis devenu. »

Olivier Araste, leader du groupe réunionnais Lindigo, confirme : « C’est pas un petit nouveau. Il a pris le temps. Tout ce qu’il a aujourd’hui, il l’a construit. Moi je l’observe : il ne parle pas beaucoup, il se cache, c’est pas un m’as-tu-vu. J’ai beaucoup de respect pour lui, c’est un bon marmaille. Et puis il ne fait que des tubes, c’est un monstre ! Pour la Réunion, pour la jeunesse, c’est bon. Il faut l’encourager. »

Il y a deux ans, le label que Dj Sebb avait créé avec un ami, « Endemik Crew », fusionne avec le label « Mafia Gansta » et donne naissance à « Mafia Endemik ». Une écurie qui compte aujourd’hui une dizaine de MCs (PLL, Junior, Black T, Mister Ramzy, Deric, Abdoul…) dont Dj Sebb — qui ne joue d’aucun instrument et fait tout à l’oreille — assure toutes les productions.

« La musique qu’on fait à la base c’est de l’afro dutch, un mix de dancehall et d’électro. J’ai découvert ça un peu par hasard il y a 4 ou 5 ans sur YouTube. Des djs comme Bizzey  et Afro Bros m’inspirent beaucoup. Il y a aussi un MC, Poke, avec qui je rêverais de collaborer. Je me suis dit : c’est quoi ces gars ? Ils habitent en Hollande et ils font de la musique comme ça ? J’ai rien compris. Pour moi, Amsterdam et Rotterdam c’était l’électro. J’ai tout de suite eu envie d’amener ça ici. Après, j’ai essayé de faire un genre d’afro dutch mélangé avec d’autres styles comme le baile funk du Brésil ou le shatta des Antilles. Du coup, notre son est l’image de la Réunion, multiculturel. » 

Son premier succès, « Ewé« , est mis en ligne en avril 2018. Au micro, le groupe de ragga — dancehall PLL composé de Lil King, Luidgi & SG, tous trois originaires de Saint-Louis  : « Je les ai trouvés sur YouTube en 2016. J’y passe énormément de temps, c’est ma plateforme pour dénicher des talents. Quand je les ai contactés, ils étaient tout contents. Ils sont venus à la maison et on a fait des essais qui ont donné lieu à « Move it  » en 2017. « Ewé«  a fait un petit boom à sa sortie. Mais le gros boom, c’est trois mois plus tard avec « L’intéressant ». »

« À la base, on ne misait pas sur ce son. Et là, stupéfaction : il a fait le million en dix jours ! J’ai écrit le pré-refrain, le refrain et eux les couplets. Le titre parle de quelqu’un dont les gens disent qu’il fait l’intéressant, qu’il fait son malin, qu’il ne se prend pas pour de la merde quoi. Et nous on dit « en attendant, court derrière ». Ce qui signifie que même si les gens parlent sur toi, tu dois continuer à avancer et à évoluer. À la Réunion, on a un gros problème d’ego (rires). Comme c’est petit, il y a beaucoup de jalousie. Les gens se sont retrouvés dans ce morceau et je pense que c’est ce qui a fait son succès. » 

Un mois après, en août 2018, Dj Sebb fait exploser un autre MC : Florian Tableau aka Black T, 24 ans, originaire de la Rivière des Galets. Ensemble, ils signent le tube « Ral Sah ». « La chanson raconte une ambiance. Je suis en train de mixer et je mets un titre qui fait lever tout le monde. Ironiquement, Black T me dit : « Dj Sebb t’as fait l’erreur de l’erreur ». En d’autres termes : « t’as déconné de mettre un son comme ça à cette heure-là, les gens vont se déchaîner, ça va être le bordel ». Dans le refrain, « comment ou ral sah » veut dire : « comment tu fais ça ? ». L’expression peut aussi avoir un autre sens. Imagine, on est lundi et tu me dis : « je dois aller travailler, c’est dur ». Si je te réponds «  comment ou ral sah », ça veut dire : « Assume ! » 

À ce jour, soit en 10 mois, les productions frappées du sceau de Dj Sebb cumulent plus de 50 millions de vues sur la plateforme de vidéos en ligne. Un score rarement, voire jamais atteint par des productions réunionnaises. La faute à un talent de composition évident, un sens inné de la mélodie et des gimmicks entêtants. Mais aussi à un choix de MCs aux flows originaux et complémentaires qui racontent comme personne la jeunesse réunionnaise.

Parmi eux, on a un faible pour Abdoul, 23 ans, au charisme — et au déhanché — dévastateur. Dj Sebb l’a découvert grâce à ces Vines, de courtes vidéos humoristiques postées sur les réseaux sociaux sous le nom de « Abdoul Exactement ». Originaire de St Paul, Abdoul y documente sa vie et celle de son ami Kenji, alias le « chinois », que l’on retrouve à ses côtés dans le clip de « Nou ariv« . D’une voix posée, Dj Sebb raconte l’histoire de ce morceau dont le clip a lui aussi dépassé le million de vues en seulement dix jours : « C’est parti d’un délire. Un soir, on était en club, un instru jouait et je me suis dit que ce serait bien qu’Abdoul fasse un morceau avec ses blagues. Dans « Nou ariv », il raconte qu’il arrive au Pattaya Beach (un bar à chicha situé à Saint-Gilles qui, depuis février dernier, a aussi son club dont Dj Sebb est résident NDLR) et que les filles courent sur lui. C’est la fête, c’est l’ambiance. La Gommance, c’est l’ambiance. C’est ça qu’on fait. Quand on dit de quelqu’un « igom », ça veut dire : il met le feu ! »

Assurément, Dj Sebb et ses acolytes savent mettre l’ambiance. Et le public réunionnais le leur rend bien, répondant massivement aux challenges lancés sur les réseaux sociaux et dans lesquels il s’agit de se filmer en faisant « l’intéressant » ou en reprenant la chorégraphie de tel ou tel titre. Mais que les jaloux saboteurs se le disent, la Mafia Endemik ne chôme pas. Dj Sebb ne laisse rien au hasard et orchestre les sorties de ses MCS d’une main de maître : 

«  Aujourd’hui, on ne peut pas sortir un son sans un clip. YouTube c’est la plateforme n° 1, c’est notre CV. Et puis la musique se consomme très rapidement, le label doit être très productif. Il faut que chaque artiste sorte un titre régulièrement. PLL, par exemple, a sorti « Le Secret«  au mois de mai. Dans la foulée, il y a eu un son de Mister Ramsy et de Deric, soit trois titres en deux semaines pendant les vacances. Le prochain titre de PLL doit sortir en juillet, au plus tard. Il faut bombarder comme on dit. »

Grâce aux différentes plateformes de streaming musical, le succès de Dj Sebb dépasse aujourd’hui les frontières de son caillou. Toujours sans un mot plus haut que l’autre, il confie : « Avec Spotify, on a eu beaucoup d’ouverture, car nos sons ont été placés en playlist. Voir mes sons, ceux d’un gars de la Réunion, aux côtés de grandes stars du dancehall, ça m’a fait péter un câble, c’est un truc de ouf. Je reçois des messages de Djs partout dans le monde qui veulent que je leur envoie des sons et des versions extended. Dernièrement, on a reçu une vidéo d’un DJ russe qui jouait « Ral Sah » et « Nou ariv ». Franchement, c’est bien. » 

Autre forme de consécration, le concert que Dj Sebb donnera trois jours après notre rencontre au festival Sakifo, et qu’il présentait ainsi : « c’est le 1er show live de la Mafia Endemik avec des musiciens (batterie, basse, guitare, clavier). Avec Kaf Malbar on faisait déjà cette formule-là : DJ + musiciens. Mais là c’est différent. Je vais balancer des séquences, ils vont se greffer dessus et avec PLL, Junior, Abdoul et Black T, on va proposer des versions remixées de nos morceaux. »

Vérification : samedi soir, un quart d’heure avant le début prévu du show au Sakifo, une foule compacte et conquise est d’ores et déjà postée devant la scène de la Poudrière. Le noir se fait… elle exulte ! Des quatre coins de l’île, en famille ou entre amis, les plus jeunes vissés aux épaules de leurs aînés, on est venu « gommer » le coin ! Les MCs pourraient ne pas chanter, tout le monde connaît les paroles par cœur. Et quand la fine équipe demande au public d’allumer le flash de son téléphone, c’est avec joie qu’il s’exécute. Abdoul, dont c’est le 2e Sakifo (« l’année dernière, je vendais des kebabs » précisera-t-il) filme la scène, évidemment. Pas de doute, la Réunion lè la. La gommance aussi. La Mafia Endemik livre un show impeccable que Dj Sebb laisse son backing band conclure, façon grande classe. Le pari de remixer les morceaux en live est relevé haut la main. Dj Sebb et ses dalons (amis, en créole réunionnais) ne sont pas que des artistes de studio et Sébastien porte décidément bien son nom de famille, hérité de son grand-père paternel malgache, « Victoire ».

Dj Sebb x La Mafia Endemik (c) Sakifo
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