Au pays de Macky, Keur Gui a encore frappé

Cinq ans après la bombe « Diogoufi » qui épinglait la gouvernance de Macky Sall élu en 2012, Keur Gui revient en cette fin de mandat avec un single du même acabit. En pleine période électorale, « Saï Saï au Cœur » a fait du bruit.

À peine ont-ils laissé le temps au Président, candidat à sa propre succession, de sortir son livre de pré-campagne : « Sénégal au cœur », pour lui servir : « Saï-Saï au cœur ». Saï-Saï est un mot wolof difficile à traduire en français. Utilisé de façon taquine souvent, il désigne une sorte d’entourloupeur, escroqueur, chouraveur ou encore embobineur. Oui, tout cela à la fois.

L’effet est immédiat. La chanson devient virale. Les supporters du Président y voient surtout l’insolence d’une « jeunesse insultante » pour reprendre les termes de Macky Sall, qui a réagi au single. Quant aux partisans de l’opposition, ils saluent le courage du binôme natif de Kaolack et utilisent la chanson dans leurs meetings.


Cyrille Oumar Touré Aka Thiat (Benjamin) et Landing (« Responsable ») Mbissane Seck Aka Kilifeu forment le groupe Keur Gui, (« la maison » en wolof). Nés la même année à quelques mois d’intervalle, ils se fréquentent dès le ventre de leurs mamans.

« Nos deux mères sont amies et se fréquentaient tout le temps lorsqu’elles étaient enceintes de nous. C’est là-bas que nous avons signé notre pacte je crois » explique Thiat avec qui nous avons passé une bonne heure à échanger sur l’avenir de l’Afrique, la musique et le sens de l’engagement.

Pour ce qui le concerne, les graines de l’engagement ont été semées dans sa prime jeunesse, un jour d’octobre 1987.

« Ma mère arrive un après-midi, rentre directement dans sa chambre sans trop de salamalecs. Je l’interpelle et elle me lance d’un air triste : ‘’Blaise a tué Thomas’’ » se souvient l’artiste avant de poursuivre. « Voyant que je ne comprenais pas, elle m’a demandé d’apporter mon cahier (à l’époque sur la couverture de beaucoup de cahiers d’écoliers, une carte de l’Afrique était dessinée). Ma mère m’a montré le Burkina Faso et m’a raconté l’histoire de la révolution. Le lendemain à l’école je racontais devant toute la classe l’assassinat de Thomas Sankara. Je devins rapidement un petit héros et ça m’a plu. De retour chez moi j’ai demandé à ma mère de me raconter l’histoire de l’Afrique. C’est ainsi que je connus l’histoire de Lumumba, Nkrumah, Amicar Cabral pour qui je porte ce bonnet » explique Thiat en tenant sa tête.

© Photo Aby Abdoulaye Diouf

 Sobrement habillé, jean, tee-shirt, basket, Thiat est à l’image des jeunes citadins d’une Afrique tournée vers l’avenir et fière de ses racines.

Pour lui, les artistes ont une responsabilité et doivent éveiller les consciences surtout dans des pays où tout est à construire.

« Michael Jackson sera toujours célèbre comme un artiste, un danseur exceptionnel, mais pourquoi Bob Marley est toujours célébré chaque année ? Parce que ses textes ont touché le monde. Je crois que l’artiste doit participer à la transformation positive du monde. C’est ce que Marley a fait. » explique-t-il tout en buvant son thé. Un des membres de son crew en distribue à gogo. Il faut dire que l’heure s’y prête.

Thiat, qui fait partie des membres fondateurs du collectif citoyen « Y’en a marre », est animé par une volonté de toujours conscientiser les masses, et c’est ce qui a précipité la sortie de « Saï-Saï au cœur » : « Il (le Président Macky Sall) n’a pas tenu ses promesses et nous sommes là pour le lui rappeler. C’est aussi simple que cela » raconte Thiat.

Comme d’autres chansons du groupe, « Saï saï au Cœur » contient des paroles crues et dures pour dépeindre le bilan du président sortant :

« 7 ans et rien à se mettre sous la dent.
Justice achetée, journalistes corrompus, politiciens transhumants (qui quittent l’opposition pour aller vers le parti au pouvoir), scandales, détournements sont le quotidien de votre régime « 

Vous l’avez compris, le morceau n’a pas plu à l’intéressé qui a répondu qu’une jeunesse qui insulte ne peut pas construire l’Afrique de demain.

Sur ce point, Thiat fait remarquer qu’ils ne sont devenus des « insulteurs » aux yeux de Macky Sall que lorsqu’il est arrivé au pouvoir.

«Lorsqu’il venait au siège de Y’en a marre en 2012, alors que nous combattions le régime de Wade, il voyait en nous une jeunesse consciente. Nous n’avons pas changé » rappelle-t-il.

Le refrain, chanté comme une balade, enfonce le clou :

La justice instrumentalisée,
Notre économie aux mains des étrangers,
tes partisans dansent et oublient le peuple,
vraiment Macky t’es Saï saï




Dès le début de leur carrière à Kaolack, à la fin des années 90, les jeunes Keur Gui s’attaquaient au mastodonte de la politique locale : le maire socialiste de leur ville, Abdoulaye Diack, en dénonçant sa mauvaise gouvernance. Harcelés chez eux, censurés sous le régime du Président Abdou Diouf, ils ne se décourageront pas. Depuis, leurs convictions n’ont pas varié d’un iota.

Le duo, convaincu que l’avenir du monde passera par l’Afrique, pense que les jeunes doivent davantage entrer en politique afin de faire en sorte que le boom économique à venir profite aux enfants du continent.

« La plupart des présidents africains sont des marionnettes et des poupées de l’Occident. Ce que le peuple pense, ils en n’ont cure. Les hommes politiques ont réussi à faire croire aux jeunes que la politique est sale. N’entre en politique que celui qui est capable de mentir, d’amadouer et tromper. C’est aux jeunes de prendre leur destin en main » défend l’activiste qui, avec leur collectif, a grandement contribué à l’alternance de 2012 et, du même coup, à l’avènement dudit Macky au pouvoir.

Qu’attend Keur Gui de cette campagne électorale ? « Que les candidats répondent aux interrogations sur la justice, l’emploi des jeunes, le statut de la femme, la prise en compte de nos cultures » souligne Thiat.

En attendant, la vidéo de la chanson a atteint les 2 millions de vues sur YouTube, ce qui est loin d’être anecdotique dans un pays de 15 millions d’habitants, qui sont loin d’avoir tous un accès facile à internet. Et si « Saï-Saï au Cœur » dénonce la gouvernance du président sortant, le groupe n’a pris parti pour aucun leader politique engagé dans la course à la présidence. De son côté, Macky Sall a reçu le soutien d’un chanteur de poids : l’icône Youssou Ndour, qui fut son ministre de la culture puis son conseiller, avant d’animer aujourd’hui ses meetings de campagne.

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