Sinkane : « Mon idée c’était d’évoquer des choses graves, mais le passé terrible ne doit pas nous empêcher de penser positif et d’être heureux »

Silhouette longiligne, regard profond et chapeau à larges bords, le chanteur Ahmed Gallab ressemble bien à celui qu’il incarne dans le clip U’Huh, le tout récent single signé du groupe Sinkane. Assis dans un café parisien, tout en sirotant sagement de l’eau pétillante, il l’a commenté pour Pan African Music.

Un club Afro, quelque part dans le monde. Sommes nous aux Etats-Unis, en Ethiopie ou au Soudan il y a bien longtemps ? Bien difficile de le dire tant les looks, les coiffures, les accessoires de cette fête très classe évoquent des détails venus de tout le monde noir. Impossible aussi de dire précisément l’époque dans laquelle ce chanteur très chic fait planer sa voix de soulman sur un rythme et des cuivres qui rappellent les ambiances surchauffées des nuits du swinging Addis. Bien sur, on se croirait au début des années 60, mais d’autres détails trahissent les années 70 et même le XXIè siècle, comme ce rappeur bagué qui médite dos au mur.

Dans cette fête débridée, on entre en suivant le pas chaloupé d’une lady toute en paillettes, la magnifique ambiance de fête vous invite à danser. Kulu shi tamaam, « tout ira bien » scande le chanteur devant ses sublimes groupies emportées par la musique. Pourtant, dans les recoins de la fête, les visages fermés scrutent de vieilles images d’archives.  Des policiers, blancs pour la plupart, répriment violemment des manifestations noires, datant de la lutte pour les droits civiques. Et puis on rebascule dans la fête, dont les sourires lumineux effacent les pages sombres à l’instant entrevues. We’re all gonna be all right, « tout ira bien pour nous » rassure le dandy à voix d’ange. Mêler la fête et le souvenir des temps difficiles : c’était précisément l’idée de cette chanson (U’Huh – une onomatopée qu’on utilise pour acquiescer et qui répond aux refrains d’encouragement lancés par le chanteur).

L’ombre et la lumière

Ahmed Gallab n’y voit pas du tout un paradoxe. Bien au contraire : l’ombre et la lumière coexistent, la douleur et la joie, le poids de l’histoire avec l’espoir de jours meilleurs. A ce moment précis, dans la vitre du café, Gallab et moi voyons passer un policier qui fait sa ronde. « Mon idée c’était d’évoquer des choses graves, mais le passé terrible ne doit pas nous empêcher de penser positif et d’être heureux » explique-t-il. « C’est pas un paradoxe, c’est la réalité. On vient de voir passer un policier avec une énorme mitraillette, pendant qu’on est assis là en train de discuter joyeusement. On vit ça tous les jours ».

Well, I’m the first to say / Bon je suis le premier à dire
Been feelin’ that weight / En ressentant moi aussi  ce poids
But it’s always been this way / Qu’il en a toujours été ainsi
There ain’t no golden days / Il n’y a jamais eu d’âge d’or

To my sisters who ache / A mes sœurs qui souffrent
My brothers losin’ strength / A mes frères qui voient leur forces s’épuiser
We don’t need be saved / Nous n’avons pas besoin d’être sauvés
We’ll make our own way / Nous tracerons notre propre sentier

Quant au mélange des références géographiques et temporelles qui fait la marque du clip, il souligne le fait que le propos de la chanson est universel, et que ce qui était valable autrefois l’est encore aujourd’hui. Certes, « c’est des images qui datent d’il y a cinquante ans, mais si on regarde par la fenêtre aujourd’hui on est confrontés au x mêmes problèmes : racisme, xénophobie, islamophobie… la peur et la haine. » Gallab défend l’idée qu’ « on ne doit pas les oublier, mais ils ne doivent pas nous empêcher de nous réunir, de nous amuser, de profiter des bons côtés de la vie. Rester positif. »

We know shadows until / On vit avec les ombres
Our light goes out / Jusqu’à ce que notre lumière s’évanouisse
It’s no wonder / Rien d’étonnant
We live in doubt / à ce que nous vivions dans le doute

If we illuminate ourselves / Si nous nous illuminons
We can overcome / Nous pouvons triompher
Find something to love / Trouver quelque chose à aimer
And love someone / Quelqu’un à aimer

Rester positif. C’est bien le mot d’ordre du single, et plus largement de l’album Life and Livin’it, le quatrième de Sinkane, à paraître le 10 février prochain. Il résume aussi la ligne de conduite d’Ahmed Gallab, qui aime parler de l’ombre, sans jamais oublier la lumière qui en est l’inséparable compagne.

Identités partagées

Les deux facettes de la médaille, le chanteur les côtoie depuis toujours. Né à Londres de parents soudanais, il revient avec eux au pays. Son père, diplomate et universitaire, est aux Etats-Unis quand au Soudan survient un coup d’état. Il y demande l’asile, et sa famille le suit. Gallab a cinq ans. Il ne perd pas pour autant son intimité avec la vie et la culture du Soudan, puisqu’il y retourne régulièrement en vacances avec sa mère et ses sœurs. Cette double culture le façonne profondément, et infuse depuis ses débuts les musiques et les textes de ses chansons. « Un tiers des Soudanais a fui le pays, donc beaucoup de gens vivent les mêmes choses et se posent les mêmes questions d’identités, ayant grandi loin de chez eux au milieu de cultures différentes. Et de retour au Soudan, il ne sont plus comme les gens qui sont restés sur place, et c’est de ça que je parle. » Évidemment, Gallab parle de son expérience mais elle dépasse autant la sienne que celle des exilés soudanais. Elle concerne tous les métis culturels du monde, qui se demandent qui ils sont et à quelle famille, à quelle communauté ils appartiennent. « C’est important de dire aux gens qu’ils ne sont pas tout seul, qu’on est nombreux à vivre ça. Alors sois toi-même, il n’y a pas une seule manière de grandir. »

L’album Life and Livin’it qui vient porte en plusieurs morceaux la trace de cette réflexion. Il porte aussi toutes les couleurs musicales dont Gallab s’est nourri, et sur lesquelles nous reviendrons lors de sa sortie.

Tracklist de Life & Livin’ It  :
01. Deadweight
02. U’Huh
03. Favorite Song
04. Fire
05. Telephone
06. Passenger
07. Theme from Life & Livin’ It
08. Won’t Follow
09. The Way

Dates de tournée de Sinkane en 2017 :
02/15 – Portland, ME @ Space Gallery
02/16 – Boston, MA @ Great Scott
02/17 – New York, NY @ Bowery Ballroom
02/18 – Washington, DC @ Black Cat
02/19 – Philadelphia, PA @ Johnny Brenda’s
02/21 – Pittsburgh, PA @ Club Cafe
02/22 – Columbus, OH @ The Basement
02/23 – Chicago, IL @ Lincoln Hall
02/24 – Dearborn, MI @ Arab American National Museum
02/28 – Seattle, WA @ The Tractor
03/01 – Portland, OR @ Mississippi Studios
03/03 – San Francisco, CA @ The Independent
03/04 – Los Angeles, CA @ Bootleg Theater
03/05 – San Diego, CA @ Soda Bar
03/10-13 – Adelaide, AU @ Botanic Park
03/17-19 – New Plymouth, NZ @ WOMAD NZ
03/29 – London, UK @ The Dome
03/30 – Paris, FR @ Point Ephemere
04/01 – Amsterdam, NL @ Sugar Factory
04/02 – Berlin, DE @ Volksbuhne Theatre
04/03 – Cologne, DE @ Gebaude 9
04/04 – Heidelberg, DE @ Karlstorbahnhof
04/05 – Munich, DE @ Kammperspiele
04/06 – Zurich, CH @ Bogen F
04/07 – Milan, IT @ Biko Club
04/08 – Roma, IT @ Auditorium Parco della Musica

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