Hama, Digital Sahara

Dernier né du label Sahel Sounds, Houmeissa est le premier album du Nigérien Hama, dit « Hama Techno ». Un claviériste qui n’hésite pas à puiser dans les traditions pour mieux les faire valser sur son synthé.

Christopher Kirkley a encore frappé. Cette pochette n’est pas le fruit de l’arrêt sur image d’un clip eurodance tourné à l’époque des premiers effets spéciaux. Il s’agit bien de la nouvelle pépite venue enrichir la discographie déjà riche de son label, Sahel Sounds, qui fait connaître au monde le résultat de ses recherches musicales dans la région du Sahel.

C’est au Niger qu’il fait aujourd’hui escale, plaçant une nouvelle fois l’artiste peu banal Hama sous les projecteurs. Par notes vocales interposées sur WhatsApp, ce dernier nous raconte cette rencontre en toute humilité, n’ayant rien demandé à personne : « C’est Christopher qui m’a trouvé. Il a entendu ma musique quelque part puis en a suivi la trace jusqu’au Niger pour venir me chercher. »

Et, quel que soit le style proposé, on ne peut qu’être piqué par une franche curiosité et tendre une oreille vers la dernière trouvaille de cet américain passionné, qui sillonne l’Afrique de l’Ouest pour y intercepter des hits underground entre deux tournages de remakes de classiques du cinéma au milieu des dunes.

Après un premier EP timide mais audacieux sorti en 2015, le retour d’Hama vient élargir ce pont imaginaire entre le monde occidental et ces régions qui ont rarement leur place dans la playlist du mélomane moyen, malgré leur intérêt culturel doublé de ce groove si particulier qui n’existe nulle part ailleurs. Christopher Kirkley offre ici un précieux coup de pouce en exportant ce genre d’artiste dont les chances de se faire entendre à l’international auraient été bien plus minces dans d’autres circonstances.


Système D à Niamey

Chauffeur privé d’un riche expatrié, Mouhamadou Moussa reçut son premier synthétiseur d’un voisin : « Le synthé, c’est quelque chose que j’ai découvert à la télé, dans mon enfance. J’écoutais aussi beaucoup de musique techno, et ce son particulier m’attirait déjà. J’allais chez un Américain du voisinage, Danny, pour apprendre à jouer quelques notes sur son clavier. Avant je jouais de la flûte, et un hollandais qui habitait à côté de chez moi venait parfois m’écouter jouer. Il m’a commandé un synthétiseur Casio et c’est à partir de là que j’ai commencé à jouer la musique que j’avais dans la tête, ces notes que j’ai entendues dans la techno ou dans des instrus de rap français. »  

Lorsqu’il ne conduisait pas son employeur dans les rues de Niamey, Hama revisitait alors des chansons traditionnelles du désert sur son nouveau jouet, en commençant sans le savoir à développer un style singulier. Rapidement, le multi-instrumentiste s’approprie un laptop, récupère une copie piratée de FruityLoops, puis commence à arranger plus sérieusement ses propres mélodies avec les moyens du bord, mais surtout avec passion. 


Depuis, sa musique s’est propagée dans le Niger underground tel un cheval de Troie en sautant de cartes mémoire en smartphones et en voyageant par les ondes Bluetooth jusqu’à se retrouver légitimement sur support physique via Sahel Sounds. Cette expansion incontrôlable prouve que ce style alternatif possède les arguments nécessaires pour titiller la corde sensible d’un peuple, même s’il est à peu près aussi rare de trouver de la musique électronique instrumentale au Niger que d’entendre un album de rap dénué du mot « motherfucker » aux États-Unis : « Ma musique est instrumentale, mais si j’ai l’opportunité de faire intervenir des rappeurs, je n’hésiterai pas, c’est un style que j’aime beaucoup. Aujourd’hui, mes morceaux parlent aux Nigériens, car ils leur rappellent les musiques touareg traditionnelles. Sans vouloir me lancer des fleurs, je pense que j’ai un certain don pour rester authentique en les traduisant à ma manière, avec des synthés. »

En effet, en attendant que les musiques électroniques se répandent plus sérieusement au Niger, Hama continue de trimbaler son clavier Yamaha dans les mariages, à la manière du Syrien Omar Souleyman qui faisait encore valser la mariée à l’heure où il commençait à remixer Björk. Un destin international qu’on souhaite à l’artiste qui, dès l’introduction de l’album, crée un décalage temporel à travers le morceau « Terroir » qui plante un décor clairement synthwave tout en annonçant un compromis inédit entre les traditions touarègues et les musiques actuelles.


Takamba 2.0

Dans le morceau-titre « Houmeissa », intimement lié à la musique traditionnelle appelée Takamba, la froideur apparente du synthétiseur entre en collision avec la chaleur du désert pour produire une ambiance agréablement moite, comparable à celle qu’on pourrait palper dans un club électro au milieu de la nuit.

S’il semble suivre la trace laissée par les pionniers de l’avant-garde que sont Francis Bebey, et plus particulièrement le claviériste Mamman Sani Abdoulaye, celui qui se fait aussi appeler Hama Techno dévoile ici suffisamment de talent pour porter le flambeau de la nouvelle génération du genre. À la différence de ses pères, Hama a été frappé de plein fouet par une époque : « Les musiques qui m’inspirent le plus sont la techno et le rap français de la période 1990-1993. Les noms des artistes m’échappent, mais je me souviens en particulier d’une chanson de Benny B qui faisait ‘Mais vous êtes fou, oh oui !’ C’est ce type de musique qui m’a attiré et m’a donné envie de faire ce que je fais aujourd’hui. »

Grâce à des titres comme « Baoura » empreint de mélancolie ou « Yeta Yeta » qui parlera aux amateurs de psytrance, Hama parvient à créer spontanément des pièces organiques et intemporelles, qui auraient pu être écrites à la fois par un cousin africain de Giorgio Moroder expatrié à Detroit, et dans un futur post-apocalyptique où les instruments traditionnels auraient disparu sous une tempête de sable. Influences nord-africaines, musique de jeu vidéo pour Mega Drive, bande-son sci-fi ou tishoumaren — ce style associé aux difficultés sociopolitiques des Touaregs — toute étiquette est bonne à se retrouver collée dans le dos du musicien. Ses inspirations sont pourtant d’une autre nature : « Ma musique n’a rien de politique. Au-delà des influences musicales, ce qui m’inspire est avant tout mon environnement familial. Je visite régulièrement ma famille touareg et ce sont eux qui me rendent créatif et me donnent des idées. »

Un disque spontané et convaincant qui promet de lui ouvrir des portes bien au-delà de Niamey…

Houmeissa de Hama est maintenant disponible chez Sahel Sounds.

Écoutez Hama et d’autres artistes dans notre playlist Afro Club Exp sur Spotify et Deezer.

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