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Black Indians : 79rs Gang, paix des braves pour groove hip-hop (2/3)
Big Chief Romeo Bougere (c) Diwang Valdez

Black Indians : 79rs Gang, paix des braves pour groove hip‑hop (2/3)

Après des années de bagarres, de rivalités et de coups tordus, Big Chief Romeo et Big Chief Jermaine ont décidé de faire la paix, et même de faire de la musique ensemble, en fondant le groupe 79rs Gang. Aujourd’hui, les deux chefs Indians électrisent les traditions de leurs ancêtres à coup de beats hip-hop et électro. Du jamais vu à la Nouvelle-Orléans !

Le groupe 79rs Gang sera en concert les 3 et 4 décembre à Paris au Quai Branly à Paris et le 10/12 aux Transmusicales de Rennes.

Bien avant qu’ils ne deviennent des grands chefs à la tête d’un gang d’une dizaine de Black Indians ou des artistes aux millions de streams, Romeo Bougere et Jermaine Bossier étaient ados et pour eux la meilleure période de l’année ce n’était pas Noël, mais déjà Mardi Gras ! Et plus encore, les journées et les nuits de la St Joseph (19 mars) et du Super Sunday car c’est là que les gangs (les tribes, les tribus) de Black Indians (ou Mardi Gras Indians) sortent et portent en public les costumes de perles et de plumes colorées qu’ils ont cousus toute l’année. Pendant ces trois jours et nuits, ils se rencontrent et se défient en musique dans les rues de la Nouvelle-Orléans, avant de retourner coudre dans l’ombre et le secret des maisons familiales pendant une année.

Depuis le 19ème siècle, comme Jermaine et Romeo, certains Afro-Américains de la ville rendent ainsi hommage en musique à l’aide que leurs ancêtres ont reçu des Amérindiens quand ils ont fui la domination des esclavagistes. Pour entrer dans cet univers Black Indians, il faut donc se construire son propre costume, sa propre identité héritière d’une tradition. Cet habit cousu main, qui donne vie au personnage, est une création unique qui n’a rien à voir avec les autres costumes du Mardi gras. Puis vient enfin l’heure du défilé en musique qui connecte au passé et déconnecte du quotidien. Il ne s’agit pas là de performer devant un public, mais bien de se dépasser soi-même, dans la communauté. 

Même les voitures sacrées de l‘American way of life doivent s’écarter. Solidarité, rythmes ancestraux et transe sont les portes de ce monde dans lequel les deux chefs des 79rs ont baigné depuis leur enfance. Il infuse toute leur musique et leurs paroles.

Ces jours-là, des chevaux débarquent au milieu des grands axes routiers, des habitants du quartier inventent des débits d’alcools forts sur leur pas de porte ou depuis le coffre de leur voiture, des blunt (joints, NDLR) s’allument et des milliers de personnes convoquent la couleur dans la rue. On transpire sous les plumes rose ou bleu ciel, on se hug (s’embrasse, NLDR) à travers les coiffes et les perles. On ne s’est pas vus depuis si longtemps ! On crie, on chante l’Afrique et les ancêtres, on s’invective, on se lance des défis, on bloque la circulation, les plumes et les tambourins sortent des maisons, les toits deviennent des dancefloors et on transcende le quotidien. Ce jour-là, quand on est Black Indian à New Orleans, on se dit qu’on est chez nous ! Avec une vue sur l’Afrique.

Big Chief Jermaine Bossier (c) Diwang Valdez
Culte et culture du guerrier

Dans une ville marquée par des siècles de violences et de dominations successives, les parades des Black Indians ont longtemps aussi porté les marques de l’histoire tragique de la Louisiane. Et les rivalités entre gangs et entre Black Indians eux-mêmes ont pu être féroces. « C’est une culture de guerrier, tout peut arriver ! » résume Big Chief Jermaine, qui dirige le gang des 7th Ward Creole Hunters, et qui a jadis été le grand rival de Big Chief Romeo – à la tête des 9th Ward Hunters, un gang d’un autre quartier de la ville.

Ensemble, ils ont créé 79rs, un duo devenu l’un des groupes les plus passionnants de la ville. Le groupe est né de la réunion improbable de deux cultures de quartiers – le 7th Ward et le 9th Ward – 79ers pour 7 et 9 – et surtout de deux personnalités qui ont décidé d’enterrer la hache de guerre pour magnifier leur complémentarité et leur écriture très originale, improvisée la plupart du temps. Jermaine et Romeo ne chantent pas uniquement des histoires de carnaval et de gang mais plutôt la vraie vie quotidienne de chefs indiens d’aujourd’hui, avec une acuité particulièrement touchante.

 « Avant Romeo et moi, on se regardait même pas dans les yeux pour ne pas risquer la provocation, résume Jermaine. Nos egos avaient pris trop d’ampleur. Je pensais que mon gang était meilleur que le sien et vice versa. On avait gardé cette façon adolescente de penser la vie. Et puis on a fait la paix, on revient de loin tous les deux ! Notre amitié a une sacrée histoire ! ».

Les deux chefs sont redoutables au tambourin, l’instrument phare des défilés, mais leur flow diffère un peu : celui de Jermaine est plus traînant alors que, quand celui de Romeo s’emballe, il devient une redoutable mitraillette verbale. Yin et Yang : 7th et 9th. Ils étaient rivaux, mais ils ont donc décidé de mettre de côté leurs « beefs » et leurs égos trips.

« Notre réunion, notre paix, notre amitié, enfin peu importe comment tu l’appelles, c’est un exemple qui prouve à tous que, quelles que soient tes histoires de violence, tu peux les dépasser ! Alors, à chacun d’en prendre de la graine ! » jubile Romeo.

Ensemble, Roméo et Jermaine ont trempé les rythmiques des Mardi Gras Indians dans le pouvoir de cette résolution qui sonne comme un clin d’œil aux fondements du mouvement hip-hop : paix et unité. Et ça a d’abord donné un premier album, « Fire On The Bayou », qui était assez fidèle aux traditions des call and response des défilés. Ce disque, paru sur l’excellent label local Sinking City Records a permis au duo de se faire connaître au-delà de ses espérances et au-delà des cercles des Indians practices …

Big Chief Jermaine pendant l’enregistrement du disque Nola is Calling (c) Elodie Maillot

Nola is calling

Je dois dire que j’avais moi-même découvert cet album avant d’inviter Jermaine et Romeo à participer à l’album Nola Is Calling (Jarring Effects), enregistré en 2018, dans lequel ils avaient accepté d’embarquer leurs rituels de Big Chiefs vers des beats digitaux, des polyrythmies et les mélodies vaudoues du percussionniste Bona Didolanvi (un ex de l’Orchestre Poly-Rythmo). Avec eux, le violoncelle d’Olivier Koundouno, et les machines, instruments et la voix de David Walters. Quelques titres poignants (dont le tube « Dowtown » ou « Take the Crown ») étaient nés de la fièvre de cette rencontre inédite dans une vieille maison de NOLA transformée en studio et en épicentre de l’Atlantique noir pendant quelques jours.

On y remettait les choses en perspective et en poésie dans le rythme et dans l’histoire, que l’on soit français, béninois, franco-guinéen, antillais, ou américain… et tout était en quelque sorte parti d’une ancienne discussion que j’avais eue avec Jermaine sur un point historique et musical. Il m’avait dit :  « Ce rythme, le bamboula beat, c’est le squelette des musiques Indians, ça rythme de notre vie quotidienne. Il habite la ville depuis la nuit des temps : nos musiques viennent toutes de là ! Pour nous, l’Afrique c’est la matrice. J’ai grandi dans la tradition, mais mon arrière grand-mère s’appelait Antoinette Bossier. Je suis très fier de ce nom créole de Louisiane. Si nous sommes si différents, c’est grâce au rôle des Français dans notre culture car le Code Noir octroyait malgré tout un jour de congé aux esclaves. Et donc le dimanche, certains se retrouvaient autour des tambours, des « drums circle » et tout est parti de là… »

Attendez l’inattendu 

Depuis, le duo des 79rs est devenu un groupe qui s’est enrichi de six nouveaux musiciens et surtout d’un batteur et producteur, l’excellent Eric Heigle, grand chef des musiques actuelles basé à la Nouvelle-Orléans, qui a vu défiler pas mal de stars sur sa console ou dans son studio, dont Arcade Fire, The Soul Rebels ou les Lost Bayou Ramblers.

Eric a découvert le premier disque des 79rs presque par hasard pendant qu’il travaillait sur un disque avec Steve Mackey du groupe Pulp. « Il m’a fait écouter les 79rs, et j’ai été bluffé ! raconte le producteur. J’avais déjà travaillé avec des chefs indiens dont le doyen Big Chief Monk Boudreaux, mais je ne connaissais pas 79rs. Un peu plus tard, quand je travaillais sur le film «Take Me To The River » (avec des grosses pointures dont Snoop Dogg, Christian Scott, Big Freedia ou les Neville Brothers, NDLR), j’ai eu envie de les inviter. Et là, j’ai vu débarquer Jermaine et Roméo en studio. Je m’attendais à voir un groupe. Ils m’ont dit : bah non, c’est nous deux : tu as les 79rs devant toi ! »

De fil en aiguille, Eric réécoute souvent les enregistrements, et un jour qu’il est en studio à New York, il fait écouter les 79rs à son cousin Korey Richey de LCD Sound System et au producteur James Murphy. Les deux flashent aussi et commencent à jouer par-dessus l’enregistrement avec des boîtes à rythmes et des séquenceurs, ils ajoutent des effets, bref : ils électronisent leur son. « Je me suis dit c’est quitte ou double : soit Jermaine et Romeo adorent, soit ils pensent que c’est un sacrilège de toucher à leur tradition ! Ils ont été tout de suite clairs : ça leur plaisait ! On a donc pu commencer à travailler sur un album ! » s’enthousiasme Eric.

Le disque est sorti en 2020 et s’appelle justement Expect the Unexpected (traduisez : attendez l’inattendu) et s’ouvre par le tube « 79rs Bout to Blow », sa vibe hip-hop, ses scratchs, ses cloches, et ses touches de kalimba.

« J’ai grandi avec des tambourins, et tout ce qu’on touchait pouvait devenir rythme : on tapait même sur des sceaux ! Donc quoi que je fasse, où que j’emmène ces rythmes, ils seront toujours fidèles à la tradition car elle est en moi ! » précise Romeo.

Sur ce disque, le duo s’est enrichi de quelques collaborations dont celle de Win Butler (Arcade Fire), Korey Richey ( LCD Sound System), le trompettiste Nicholas Payton qui enflamme le cri de guerre de War Cry ou encore du collectif Haïtien Lakou Mizik sur Iko Kreyol. Aujourd’hui, les 79rs débarquent même en France pour une tournée qui les emmènera entre autres au Quai Branly et aux Transmusicales de Rennes, avec une formation de trois chanteurs Indians, guitare, basse, trois percussionnistes, et Eric Heigle à la batterie et aux machines. Ca promet un gros son !

Comme quoi la paix a sûrement plus d’avenir que la violence. Et c’est d’ailleurs ce qu’avait compris le « chef des chefs », Allison « Tootie » Montana, dont la statue veille aujourd’hui sur la fameuse place Congo Square d’où sont partis tous les défilés à la Nouvelle-Orléans.

Longtemps, la police avait attisé la violence dans les défilés, jusqu’à ce que Allison « Tootie » Montana, leader du gang des Yellow Pochaontas, aille porter l’affaire devant le conseil municipal de la ville pour crier justice et paix. Depuis des années, Big Chief Montana plaidait pour transformer la nature violente des combats de chefs en une compétition pour la beauté et la fierté. Et c’est en plein discours de défense des droits des Black Indians face à la brutalité de la police devant les élus de la ville, que ce chef légendaire a été foudroyé par un arrêt cardiaque, en juin 2005. Dans ce bâtiment public tout juste frappé par la disparition violente de Montana et par son discours héroïque et inédit, résonna alors une prière entonnée par tous les grands chefs présents : le fameux hymne « My Indian Red » qui rend hommage aux anciens et ouvre la sortie de chaque gang.

Quelques mois après la mort de Montana, l’ouragan Katrina s’est abattu sur la ville et a englouti les corps, les maisons, mais aussi les heures de travail et d’engagement pour garder les traditions et coudre ensemble costumes, musiques et résistance.

Big Chief Romeo Bougere

Et ce n’est peut-être pas un hasard si Big Chief Jermaine, l’un des deux grands chefs des 79rs, a longtemps été au service de ce héros qui a perdu la vie en défendant la paix des Black Indians en haut lieu. « C’est Tootie Montana qui m’a autorisé à créer mon propre gang et à devenir moi-même chef avec sa bénédiction » explique Jermaine, qui a dû attendre de gagner sa première paye à 14 ans pour se fabriquer son premier costume. « Ma mère ne voulait pas que je devienne Mardi Gras Indian parce qu’elle disait qu’il y avait toujours des bagarres et parfois même des coups de feu dans les défilés ». Aujourd’hui, Jermaine a donc choisi la paix, la musique, et l’aiguille car « l’aiguille ne ment pas » comme il le chante dans « Needle Don’t Lie » sur leur dernier album. L’aiguille, c’est celle qui coud les costumes et qui tisse les amitiés. Et le jour J, c’est l’aiguille qui pointe celui qui a bien travaillé pour la beauté. Une petite pointe dont on ne peut plus se passer.

« C’est un peu comme une drogue, confirme Romeo. Je suis accro à cette aiguille, car elle me fait oublier tout : c’est comme une prière, une méditation. Je ne sais pas comment je pourrais vivre sans la couture car j’ai vécu toute ma vie avec ça. Je ne peux même pas calculer combien de temps j’ai passé assis à coudre. Elle transforme les perles et les plumes en œuvre d’art, comme dans la musique : toutes nos pensées sont dedans, et le reste s’envole… ». 100% New Orleans History.

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