Winston McAnuff et Fixi, les Big Brothers donnent du baume au cœur

Le chanteur jamaïcain Winston McAnuff et son petit frère parisien, l’accordéoniste et metteur en son Fixi, sont de retour avec Big Brothers. Rencontre.

Insister sur ce qui répare, plutôt que sur ce qui oppresse et sépare. C’est-ce qu’annonce dès son titre, le troisième album de ceux qui, depuis 2007 et leur première rencontre discographique (Paris Rockin), ont tissé des liens fraternels. Son écoute, elle, procure l’effet d’un baume apaisant tant par son reggae ouvert au monde (entre gospel, soul, salsa cubaine et maloya) que par ses maximes de vie qui incitent à saisir le seul bonheur qui vaille : celui que l’on s’est construit et que l’on est capable de voir quand il est là. À l’accordéon ou au piano, Fixi imprime le rythme d’une transe joyeuse et renouvelle — sans se répéter — l’exercice entamé avec brio en 2013 avec A New Day : mettre en valeur la voix cabossée du héros un temps oublié du reggae jamaïcain (ressuscité au sein de l’« all stars » Inna de Yard au début des années 2000), véritable « diamant brut » selon sa propre expression, et créer lalchimie rare de chansons simples aux mélodies évidentes et aux grooves solaires (avec une mention spéciale pour l’hymne dancefloor One Note en featuring avec Pongo). Entourés du clan jamaïcain de Winston mais aussi de fidèles (le batteur Cyril Atef et le « maloyaman » Olivier Araste du groupe Lindigo avec lesquels Fixi forme Pachibaba), les deux complices nous invitent à une danse aussi festive qu’engagée. Une affaire de partage, de famille et d’amitiés, taillée pour la scène.


On raconte que l’idée de cet album est née dans la « jungle » de Calais le 31 décembre 2015. C’est vrai ?

Fixi : On a pris tellement de plaisir à faire le précédent album et la tournée qui a suivi. « Tournée » c’est un terme technique, mais je pense à l’énergie, la vie, les échanges avec le public et les journalistes. Il s’est passé quelque chose de vraiment riche : musical, généreux, créatif, aventureux. Plein de qualificatifs assez rares en fait. Sans parler des amitiés avec les personnes qui nous accompagnaient et notamment le beat-boxeur Markus. Du coup, ça paraissait assez logique de faire une suite. Mais quelle suite, comment ? Au moment où on y réfléchissait, Markus m’a contacté en me disant : « j’organise un événement à Calais pour le 31 décembre, est-ce que ça te dit de venir ? ». On y est allé avec Winston et ça été un élément important du processus de création de se sentir en phase avec le moment, l’époque. Un peu comme une caravane, on est parti sans trop savoir où ça allait nous mener et ça nous a touchés. Une chanson est née de ce moment là. Alors, oui, c’est l’une des pierres, mais l’album ne tourne pas qu’autour de ça.


Cette chanson, c’est « Crying for love », un hymne à l’hospitalité. Justement Winston, vous qui avez vu dans quelles conditions vivaient les exilés dans ce bidonville géant, quel conseil auriez-vous envie de donner aux jeunes qui seraient tentés de prendre tous les risques pour émigrer, pour partir en « aventure » ?

Winston McAnuff : Il est important de se connaître en tant que personne, peu importe l’endroit où tu vis. La plupart du temps les gens pensent que c’est mieux ailleurs, mais il y a du bon à trouver partout. Les solutions sont plutôt à chercher en soi. Il ne faut pas attendre après Obama, ton papa ou ta maman. 


« Tu ne devrais pas rester assis à attendre qu’un Obama s’occupe de toi ! » (« Yu Nuh Fi Sit Down Deh, Waiting for Obama ! »),
c’est ce que vous chantez sur le titre d’ouverture, « Big Brother« . Pourquoi avoir choisi d’y ajouter un « s » pour le titre de l’album ?

Fixi : C’est un peu le contre – pied du « Big Brother » de George Orwell (renvoie à la figure totalitaire et toute-puissante pensée par le Britannique dans 1984, un roman publié en 1949 NDRL) pour montrer que si tu changes la formule, que tu rajoutes une lettre, tu peux en faire quelque chose d’humain. Et puis comme le résume bien la photo qui orne la pochette de l’album, ça dit quelque chose de nous, de ce que l’on est devenu, de notre duo et de notre histoire commune avec tous ceux qui sont autour et le public : c’est un truc d’amitié, de fraternité.

Et de manière plus spirituelle, une des solutions à ce « Big Brother » qui est un peu imaginaire mais qui angoisse tout le monde, c’est de se tenir la main, de se parler, de se rencontrer. Plus le temps passe et plus on est dans cette dualité où tu rentres dans une pièce ou dans le métro et tout le monde a la tête rivée sur son écran de téléphone. On s’angoisse tout seul à vouloir savoir ce que pensent et font les autres. L’autre voie à suivre c’est d’être ensemble. C’est l’un des messages qu’il y a dans ce mot tout simple.


Vous avez au moins un point commun dans votre approche de la musique : c’est le goût du risque…

Winston : Yes man ! Parce que si tu es trop prudent, tu n’atteins rien, tu ne vas nulle part.


….Est-ce que vous en avez d’autres ?

Fixi : On a quelque de commun en matière de création, c’est l’instantané. Quand Winston chante, je sais que, souvent, c’est sa première voix qui est la meilleure. Moi aussi je cultive ce truc-là, l’importance du premier jet.

Et par rapport à la musique, on a plein de points communs : la recherche de la transe, du côté physique, de la danse, de la musique qui te prend le corps.

Je pense au côté humour aussi, au fait qu’il n’y a pas de règle. Moi je suis perfectionniste mais c’est plus dans le travail. Après, dans le moment, la musique doit justement dépasser ce qui a été préparé. Et puis on aime vivre des expériences, voyager, inviter des gens. On aime que ça explose, que ça brasse. 
 


Comment s’est fait justement la collaboration avec la chanteuse lisboète originaire d’Angola,
Pongo, seul featuring de l’album ?

Fixi : On cherchait un featuring sur ce morceau, One Note. Au début, on voulait que ça se fasse en Jamaïque. Par Winston on était en contact avec Protoje et Chronixx. Notre producteur m’a fait écouter un titre de Pongo et j’ai trouvé ça mortel, j’ai kiffé tout de suite, mais on était toujours bloqué sur la Jamaïque. Et puis j’ai su qu’elle était super motivée par l’idée, donc je lui ai envoyé le morceau et elle a fait un petit test sur son téléphone. Je me rappelle, c’était un lundi matin, je me suis réveillé en l’écoutant et je me suis : c’est ça ! Le lendemain, j’étais à Lisbonne. Jori Colignon, un des membres de Skip and Die, vit là-bas et m’a proposé de venir enregistrer dans son studio. On s’y est rencontré avec Pongo : bonnes vibrations ! On a passé la journée à faire ce morceau. Le soir c’était les fêtes de la Saint Antoine, il y avait des sound system dans toute la ville. On a fait la fête toute la nuit, on a kiffé, et on est connecté depuis.


Comment est-on passé d’un projet d’album où tu pensais, Fixi, privilégier la sobriété, 
à dix titres aux instrumentations très étoffées qui puisent autant dans les sonorités cubaines que dans le pur reggae jamaïcain, dans les rythmiques réunionnaises ou dans la pop anglo-saxonne ?

Fixi : J’ai effectivement commencé à bosser sur quelque chose de plus épuré, presque froid qui laissait plus d’espace à la voix de Winston. Et en fait l’envie de bouger nous a rattrapés. Et puis je suis allé plusieurs fois en Jamaïque aussi ces dernières années. Grâce à Winston, je commence à connaitre des gens, j’ai appris comment et avec qui on enregistre là-bas et ça donne des envies ! Du coup, sur les hauteurs de Kingston, dans une maison paumée dans la montagne avec la forêt partout autour, on a créé un studio éphémère et enregistré beaucoup de chanteurs pour les chœurs (Cédric Myton de « The Congos », Kiddus I, la fille de Winston, Nadia Harris McAnuff, Richie Mac, Var, Derajah, Bo-Pee) mais aussi des musiciens et notamment un super flûtiste qui s’appelle Nicholas Laraque (Crying for love) et un guitariste, Monty (Tkink ; Crying for love), qui ne joue pas mal avec Protoje. Tout ça a donné beaucoup d’âme au disque.


Comment travaillez-vous ? Winston propose des textes pour lesquels tu cherches une mélodie Fixi ou inversement ?

Fixi : En général, je lui propose des musiques…

Winston : Fixi est l’océan et je suis le bateau qui navigue dessus (Rires). Donc tu peux imaginer à quoi ressemble le voyage. Le bateau doit traverser… (il mime une mer agitée) un océan schizophrénique et déterminé ! (Rires)


Qu’est-ce vous admirez l’un chez l’autre ?

Winston : Ma femme en Jamaïque m’a dit : « parmi tous les gens que tu as amenés ici, Fixi c’est mon préféré ! » Parfois je suis jaloux (rires). Son attitude, ces manières, c’est un ange ! On aime les gens qui ont un esprit zen comme lui. Avec Fixi, on ne s’est jamais disputé. Parfois bien sûr, on se prend la tête musicalement parlant pour que les choses soient bien cadrées, que ça groove. Mais on a une relation trop douce, on est vraiment comme des frères.

Fixi : Sa manière de rester toujours lui-même, vivant, quelque soit l’environnement et quelques soit les difficultés. À être dans la vie en fait, à en profiter et se dire « je suis comme ça, on est comme ça et c’est bien. » C’est fort parce que nous, dans notre culture, on a beaucoup de mal à se contenter de ce qu’on a, on veut toujours autre chose. Et on dérive de plus en plus dans le sens de ne pas être là, dans le moment. On vit dans un autre monde, virtuel. Et c’est assez flippant en fait. Winston il est comme ça aussi avec son téléphone mais c’est plus un truc de circonstances. Et puis, tout en étant dans la vie, il fait attention à ce qui se passe, il a les yeux ouverts sur les gens, sur ce qui l’entoure.


Est-ce que quelque chose vous agace chez l’autre ?

Fixi : On s’est porté mutuellement vers d’autres directions mais parfois je voudrais qu’il soit davantage conscient qu’il peut encore évoluer, aller plus loin, essayer d’autres choses. On y arrive, mais ça prend du temps.

Winston : Il est trop beau ! En Jamaïque, tout le monde dit Fixi ceci, Fixi cela, Fixiiiiii…..

Fixi : Tu dis ça ? ! (Rires). Au dernier concert, entre chaque chanson, tout le monde criait « Winston ! Winston ! »  Une seule personne a crié mon nom….

Winston : Revanche !

Fixi : OK, donc reste en France, moi je vais en Jamaïque ! (Rires)


On discutait musique il y a peu avec l’écrivain Jean Bofane et il me confiait que pour lui le reggae c’était plus que de la musique. Et que dans des situations périlleuses deux de ses amis et notamment l’écrivain David Van Reybrouck — comme il le raconte dans son livre
Congo, une histoire, avait eu la vie sauve parce qu’ils étaient accompagnés d’un rasta. Est-ce c’est quelque chose que vous avez déjà expérimenté ?

Winston : Ça m’ait arrivé au Congo aussi. Alors qu’on s’était fait arrêter par la police, un des gars a dit : « Oh tu es rasta, on est rasta aussi, vas -y roule ! »

Fixi : J’ai lu ce livre et ça m’a grave marqué parce que j’ai ressenti l’histoire avec Winston ! On a joué ensemble en prison, à Coutances notamment, et j’ai senti tout de suite l’importance symbolique qu’avait Winston pour ces gars. Un message de spiritualité, de bienveillance mais qui ne passe pas par un truc religieux ou qui pourrait enfermer le personnage, c’était super fort !


À écouter 
: Winston McAnuff & Fixi, Big Brothers (Chapter Two / Wagram Music, 2018) mais aussi Inna de Yard, The Soul of Jamaica (Chapter Two / Wagram Music, 2017)

En concert le 1er décembre au Hangar (Ivy-sur-Seine), et le 5 décembre à Paris (104) et en tournée dans toute la France. Toutes les dates ici.

À découvrir aussi en 2019 : Dans la farine invisible de l’air, un spectacle de clown de la Compagnie Dorée pour lequel Fixi a écrit la musique. Création au Théâtre Jean Vilar de Montpellier les 14 et 15 février 2019 puis à La Verrerie d’Alès, Pôle National Cirque Occitanie (23 mars) et au Théâtre Antoine Vitez, à Ivry-sur-Seine (du 26 au 31 mars).

Lire ensuite : La musique des Yards, le reggae côté cours et jardins