Nsaku Ne Vunda, ou l’histoire méconnue d’un ambassadeur de la lutte contre l’esclavage

L’écrivain Wilfried N’Sondé publie un nouveau roman, sur les traces d’un prêtre Kongo envoyé au Vatican pour convaincre le pape de mettre fin à l’esclavage. Un roman d’aventures historique terriblement actuel.

Musicien, chanteur, écrivain et bientôt cinéaste (il travaille à l’adaptation de Fleur De béton, son 3ème roman), Wilfried N’Sondé est né à Brazzaville, a grandi en Île-de-France et a longtemps vécu à Berlin avant de s’installer à Paris. Il publie en ce début d’année un grand livre dont la lecture, édifiante fait tragiquement écho à l’actualité. À la fois roman historique et d’aventures palpitant, récit initiatique et plaidoyer humaniste,  on y suit le destin singulier, mais bien réel, d’un candide africain du 17ème siècle : un prêtre noir du royaume Kongo qui embarque, libre, à bord d’un navire négrier pour demander au Pape d’abolir l’esclavage.

« Je suis venu au monde vers l’an de grâce 1583 sous le nom de Nsaku Ne Vunda, et fut baptisé Dom Manuel le jour où l’évêque de l’Église catholique du royaume du Kongo m’ordonna prêtre. Aujourd’hui, on appelle ‘‘Nigrita’’, la statue de marbre érigée à mon effigie à Rome en janvier 1608 par les soins du pape Paul V. Je me suis tu il y a plus de 400 ans, mes mots sont perdus dans le silence de la mort mais, aux curieux qui s’arrêtent un instant devant mon buste, j’aimerais dire combien je regrette d’avoir été, au fil des siècles, réduit à la couleur qui jadis teintait ma peau. Je souhaiterais leur raconter mon histoire, parler de mes croyances, des légendes de mon peuple, évoquer la folie des hommes, leur grandeur et leur bassesse. Si les badauds pouvaient seulement m’écouter, ils prendraient conscience que sous la pierre qu’ils contemplent quelques secondes survit une mémoire oubliée, celles d’esclaves, d’opprimés et de suppliciés croisés au cours d’un long et périlleux voyage (…) J’ai traversé mille épreuves, à l’issue desquelles je suis devenu une voix porteuse d’amour et d’espoir : j’incarne désormais le souvenir d’une multitude de femmes, d’hommes et d’enfants qui jamais ne renoncèrent au rêve de liberté planté au plus profond de leur cœur. »

C’est par ces mots que commence le cinquième roman de Wilfried N’Sondé. Tout y est : l’allégresse avec laquelle l’auteur exhume ce personnage historique méconnu, premier ambassadeur africain au Vatican ; la force de ce héros moderne, perméable à la détresse du monde, qui garde foi et intégrité malgré une bien douloureux périple ; la langue si juste, poétique et généreuse de Wilfried N’Sondé qui, jonglant avec brio entre la petite et la grande Histoire, dresse le portrait d’une époque obscurantiste.

Une époque, à cheval entre les 16ème et 17ème siècles, dont les échos contemporains sont troublants. À commencer par la manière dont le destin d’un individu est scellé par des forces beaucoup plus puissantes que lui. Seul avec sa bible et sa croix, Nsaku Ne Vunda va en effet affronter des forces politiques, religieuses et militaires dont il ne soupçonne même pas l’ampleur.

Ni esclavagiste, ni esclave lui-même, Nsaku Ne Vunda devient le témoin inédit et impuissant des conditions de vie inhumaines des esclaves. 

Orphelin élevé dans le respect des ancêtres et des traditions, éduqué par des missionnaires, Nsaku Ne Vunda voit sa vie basculer lorsque le roi des Bakongos le charge officiellement, à l’invitation du Vatican, de le représenter auprès du pape. Sentant la fin de son règne proche et pour s’amender de s’être lui-même enrichi de cet ignoble trafic en coopérant avec le souverain portugais, le roi des Bakongos confie à notre jeune prêtre une mission secrète : convaincre le Saint-Père d’intercéder auprès des monarques d’Europe pour que soit aboli l’esclavage. Lorsqu’il fait ses adieux à sa terre natale, Nsaku Ne Vunda est donc convaincu que le pape ignore l’existence de la traite. Il est loin d’imaginer que le long voyage censé le mener à Rome va passer par le Nouveau Monde et que le bateau sur lequel il s’apprête à embarquer, Le vent Paraclet, est chargé d’esclaves.

Ni esclavagiste, ni esclave lui-même (en tant qu’ambassadeur, il est avec les officiers), Nsaku Ne Vunda devient le témoin inédit et impuissant des conditions de vie inhumaines des esclaves. Wilfried N’Sondé nous plonge alors dans la cale, dans leur chair. Nous sommes « cloitrés sur l’Atlantique, dans une miniature d’Humanité où Dieu, vêtu d’un habit de capitaine de vaisseau et de souliers vernis à boucles d’argent, était coiffé d’un tricorne noir. Un tyran qui passait le plus clair de son temps à commander, menacer et à châtier ses subalternes (…) Exécutants dociles, éduqués à obéir et à subir, les matelots avaient oubliés qu’il trimaient seulement pour garantir les profits des nantis qui les commandaient (…) Des centaines de vies broyées, sacrifiées, utilisées au profit de la prospérité d’une poignée d’individus. »

Wilfried N’Sondé a pris conscience de la mission qui lui incombait aujourd’hui : participer à ramener en Afrique la mémoire de Nsaku Ne Vunda, dont la dépouille est toujours ensevelie sous la basilique Saint-Marie-Majeure de Rome.

Après une traversée de plusieurs mois sur Le vent Paraclet « séquestré par la barbarie », Nsaku Ne Vunda sera capturé par un pirate néerlandais converti à l’islam puis, sur le continent européen, humilié et torturé par la Sainte Inquisition espagnole. Des épreuves qui, en même temps qu’elles font vaciller sa foi, décuplent son ardeur à mener à bien sa mission auprès du pape. Quelques années plus tard, il atteint sa destination finale. Littéralement transformé, mais toujours déterminé à accomplir sa tâche, mu par l’espérance et une foi quasiment inébranlable en l’être humain.

Comme dans son dernier roman, Berlinoise, Wilfried N’Sondé fait éclore sur le fil de l’Histoire une relation forte. Ici entre un prêtre venu du fin fond du royaume du Kongo et un mousse venu d’une campagne de l’ouest de La France. Malgré leurs différences et les barrières que peuvent construire les puissants, ils deviennent amis. En dépit de ces pages insoutenables sur le sort des esclaves et sur la cruauté de l’Inquisition espagnole, Wilfried N’ Sondé parvient à nous transmettre la force de résister, héritée des mères fondatrices du peuple Kongo : « J’aime ces femmes qui insufflèrent un esprit dissident, réfractaire aux injustices, qui érigèrent en priorité absolue le soin d’élever les enfants dans l’humilité et le souci de solidarité. Soudées les unes aux autres jusqu’à leur dernier souffle, elles pétrirent leur filiation de générosité, de candeur et de bonne foi, autant de valeurs qui passaient alors pour des qualités naturelles. »

C’est seulement face au désarroi de son père, né au Congo il y a 83 ans et dont les plus proches amis sont morts sans avoir lu son roman, que Wilfried N’Sondé a pris conscience de la mission qui lui incombait aujourd’hui : participer à ramener en Afrique, et d’abord chez lui en Angola, la mémoire de Nsaku Ne Vunda, dont la dépouille est toujours ensevelie sous la basilique Saint-Marie-Majeure de Rome.

Un océan, deux mers, trois continents de Wilfried N’Sondé (Actes Sud)

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