The Rumba Kings : l’âge d’or de la rumba congolaise raconté dans un documentaire

« Le plus grand trésor du Congo, ce n’est pas son sous-sol, c’est sa musique. » C’est aussi le credo du réalisateur Alan Brain, qui a décidé de retracer l’épopée de la rumba.

Alan Brain est un journaliste et réalisateur péruvien. En 2007, il pose ses valises à Kinshasa pour travailler dans l’unité audio-visuelle de la MONUC (Mission des Nations Unies au Congo, aujourd’hui MONUSCO). Sur place, il filme durant plusieurs années les héros du quotidien kinois. Pour égayer ses heures off, il monte un orchestre de rock puis de salsa avec des musiciens, étrangers et congolais. Ces derniers vont le mettre sur les chemins de la rumba de Kinshasa. L’homme ne s’en est jamais remis, et a décidé de consacrer un film  — sortie prévue fin 2018 — aux rois de la rumba. Son titre : The Rumba Kings. Interview.


Pouvez-vous nous raconter votre rencontre avec la rumba congolaise ?

Soyons clair, quand j’étais à Kinshasa j’entendais de la musique à tout moment, ça on ne peut y échapper. Mais c’était toujours du ndombolo (ndlr : Une évolution plus récente de la rumba). Mis à part le ndombolo, la première rumba classique que j’ai entendue c’était Indépendance Cha Cha. Fred Kabeya, l’un des musiciens qui jouait dans mon groupe de salsa, m’a dit un jour : « aujourd’hui on se bat pour gagner un peu d’argent, mais ça n’a pas toujours été comme ça, il fut un temps où le Congo était le cœur battant de l’Afrique, où nous avions d’immenses stars… Et aujourd’hui encore, nous avons Lokua Kanza » et il me fit écouter la musique de Lokua, dont je tombai instantanément amoureux. Et puis il me donna une compilation de rumbas d’autrefois, et la première chanson était Indépendance Cha-Cha par l’African Jazz de Joseph Kabasele. Et ça m’a soufflé… parce que j’étais familier de ce rythme, qui me parle depuis toujours, notamment parce que je viens du Pérou et que nous avons là-bas toute une tradition de Cumbia, qui porte en elle une petite parcelle de la fameuse guitare sebene congolaise. Donc je me sentais à la maison et en même temps j’étais sidéré par le talent des musiciens congolais.

L’indépendance Cha-Cha de l’African Jazz me mena à Franco et son Ok Jazz… en l’écoutant je me suis dit : comment ai-je pu vivre ici sans même connaître Franco ? Pourquoi cette musique n’est-elle pas connue dans le monde entier ? Pourquoi je n’entends que du ndombolo, alors que ce son là a été énorme pas seulement pour le Congo, mais pour toute l’Afrique ? Et l’un de mes amis musiciens m’a dit qu’il pouvait me présenter des gens qui étaient liés à ce style et à cette époque. C’est là que j’ai commencé à comprendre qu’il y avait tout un groupe de musiciens qui avaient été en quelque sorte oubliés par l’histoire, et qu’ils étaient là, encore en vie. Environ six mois après, Tabu Ley est mort. Et j’ai suivi avec ma caméra tout le cortège, du Palais du Peuple jusqu’au cimetière. Il y avait des équipes de télé qui tournaient rapidement et puis s’en allaient, mais moi je voulais tout filmer parce qu’il fallait qu’il reste une trace. Ça pourrait servir à quelqu’un un jour, peut-être même à moi-meme….


Qu’est-ce qui vous a poussé à faire un film sur cette musique, et sur cette époque héroïque ?

D’abord je voulais montrer cette musique au monde entier. Mais c’était d’abord une envie, avant de devenir un projet. Maintenant, je veux montrer à l’Occident et au reste du monde que le véritable trésor du Congo n’est pas celui qui dort sous terre, mais que c’est bien la musique, et en particulier la rumba congolaise. Pourquoi la musique ? Regardez le Son cubain : à Cuba, à une certaine époque, la majorité des esclaves sur l’île provenaient du bassin du Congo (les deux Congo actuel, et l’Angola – soit l’ancien royaume Kongo). Ils étaient vraiment nombreux à Cuba… et donc, quelles que soient les formes musicales nées à Cuba (le Son, ou bien la rumba cubaine et ses différents genres tous très différents de la rumba congolaise), toutes sont marquées par l’influence africaine et en particulier, l’influence congolaise. Voilà un des liens qui montrent en quoi la musique du Congo est un héritage pour le monde entier. Ensuite, déplaçons-nous à La Nouvelle-Orléans où se trouve Congo square (place [des] Congo[s]). Ce n’est pas par hasard si on a appelé Congo square cet endroit où les graines du blues et du jazz ont été semées. Parce qu’à une époque les esclaves s’y rassemblaient, et tentaient de répondre à la douleur infligée par le système cruel de l’esclavage. Pour supporter la tristesse, le sentiment de désespoir, ils se retrouvaient pour chanter et danser. Et il fut un temps où ces esclaves, là encore, étaient majoritairement originaires du royaume Kongo.

Donc quand vous rassemblez toutes ces histoires et que vous ajoutez l’épopée de la rumba congolaise, tout devient lié, comme les chemins qui mènent tous à Rome. Donc pour moi il s’agit d’expliquer en quoi le vrai trésor que le Congo a offert au monde, c’est sa musique. Mais je suis désolé de dire que cet héritage est en train de disparaître.

Imaginez : vous avez un studio d’enregistrement, où les plus grands sont passés. Et un jour votre collègue vous annonce que tous les masters originaux des Beatles ont disparu. Il ne reste plus que des CD ou de mauvais MP3. Tout le reste est parti en fumée. Eh bien c’est ce qui s’est en grande partie passé avec la musique congolaise. Bien sûr, il y a eu de bonnes rééditions : celle consacrée par Sterns à Kalle ou à Franco (même si je ne suis pas sûr que les chansons qui y figurent aient été reprises des masters). Mais il n’y a plus les bandes originales des prestations incroyables de Franco à Télé-Zaïre. En vidéo, on n’a peut-être que 45 secondes de Dr Nico, sans doute l’un des meilleurs guitaristes au monde. Comment est-ce possible ? Ça a été un déclencheur pour moi.

Le saxophoniste Maproko, Alan Brain, et « Fracasseur », l’un des premiers batteurs de l’ère rumba. (c) A. Brain


Pouvez-vous nous parler d’un de ces musiciens qui sont dans le film, et dont l’histoire vous a particulièrement marquée ?

Comme je l’ai dit, ce trésor musical est en train de disparaître, rapidement. La plupart des musiciens qui étaient à l’époque très connus vivent aujourd’hui dans une extrême pauvreté. Laissez-moi vous parler de Maproko, l’un des plus grands saxophonistes du Congo. Il a fait ses classes avec Isaac Musekiwa et aussi avec le saxophoniste belge Fud Candrix (dont il me parlait tout le temps). La première fois que j’ai vu Maproko, il m’avait fallu quatre heures pour trouver sa maison dans une banlieue reculée de Kinshasa. Je n’arrivais pas à croire qu’il pouvait vivre là. Je savais que la vie était dure à Kinshasa, mais ça m’a brisé le cœur de voir cet homme, une des légendes de la rumba, vivre dans une pareille misère. Que s’était-il passé ? Quelque chose s’était cassé, et durement cassé.

Je suis devenu l’ami de Maproko, et au début il était assez déprimé. Mais quand nous avons commencé les tournages, à l’interviewer, il est devenu heureux que quelqu’un s’intéresse à lui et à ce qu’il avait fait dans sa vie. C’est un grand joueur de sax, et un jour que je préparais ma caméra pour le filmer, il s’est mis à préparer son instrument, un très vieux saxo, en utilisant des bandes de caoutchouc qu’il plaçait sous les clefs… ça lui a bien pris vingt minutes. Plus tard, il m’a expliqué que son saxo était abîmé, et qu’il n’arrivait pas à l’accorder parce que le métal était en mauvais état, tout comme les clefs. Donc impossible de l’accorder sans ce bricolage avec du caoutchouc. Bien sûr, je sais que les musiciens se battent pour survivre un peu partout sur la planète. Et je comprends qu’un jeune musicien ait de telles difficultés, mais être obligé de faire ça quand vous avez près de 80 ans et que vous avez fait une vie entière dans la musique, non !


Qu’est-ce qui selon vous a donné une telle puissance de feu à la musique congolaise ?

Pour moi, c’est une combinaison de facteurs : avant même que Kinshasa ne devienne le cœur musical de l’Afrique (entre les années 50 et la fin des années 80), il y avait les conditions pour créer une musique extraordinaire.

Il y avait deux immenses orchestres : l’OK Jazz et l’African Jazz. L’African Jazz était très influencé par la musique latine – le son cubain arrivé au Congo sous la forme des 78 tours de la série GV (« grands vocalistes » disaient les vieux Congolais, même si GV fait plutôt référence à Grammophone Victor, le label). Il y avait aussi l’influence des crooners français comme Tino Rossi, et même Aznavour)… tout cela formait comme un chaudron qui a donné la musique de l’African Jazz, qui a épaté toute l’Afrique. C’était vraiment un mélange unique et original. De l’autre côté, il y avait Franco qui ne voulait pas sonner pareil et qui utilisait davantage les musiques traditionnelles dans sa propre musique, et dieu sait si le Congo compte de rythmes et de genres traditionnels.

Et puis, il y avait les conditions pour produire : les radios puissantes qui émettaient dans une grande partie du continent, les studios comme Ngoma ou Loningisa tenus par les Grecs qui prenaient leur travail au sérieux, car ils avaient compris qu’il y avait un vrai marché pour cette musique. Donc quand vous avez deux grands orchestres avec leur style unique, les radios, et toute une industrie musicale qui suit et bien là vous êtes prêts pour construire un pays de musique.


Sur le web, vous aviez déjà mis en ligne un film court sur les rescapés de l’African Jazz qui ont enregistré indépendance Cha Cha…

Oui, avant que je ne creuse plus profondément dans l’histoire de la rumba congolaise, j’ai d’abord rencontré deux vétérans : Petit Pierre et Brazzos. Ils se plaignaient du fait que le gouvernement avait promis de les envoyer en Belgique pour faire valoir leurs droits d’interprètes et donc leurs royalties sur la chanson « Indépendance Cha-Cha ». Car même quand cette musique était omniprésente au Congo, le concept des droits voisins (à reverser aux interprètes) n’existait pas. Les musiciens avaient un tarif fixe pour les séances d’enregistrement, « et voilà c’est fini » (NDLR En français dans le texte). C’était l’usage à l’époque. Donc Brazzos et Petit Pierre étaient à Bruxelles, ils ont enregistré la chanson, mais n’ont jamais touché de droits voisins. Le film que j’ai fait sur eux a fait du bruit en RD Congo, il a été diffusé à la télé nationale. Mais rien ne s’est passé, on les a encore une fois ignorés.

Plus d’infos autour du film sur le site ou sur la page Facebook qui fait aussi office de forum.

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