The Maghreban : 01DEAS, la première idée est souvent la bonne

Le producteur Ayman Rostom aka The Maghreban publie son premier LP, 01DEAS. Étonnant pour ce beatmaker hip-hop qui n’aimait pas la house, mais qui a su lui insuffler de nouvelles couleurs.

Ayman Rostom, qui se fait appeler « The Maghreban », n’est pas un nouveau venu sur la scène des musiques actuelles britanniques. Depuis 1999, sous le pseudonyme de Dr Zygote ou de Strange U (avec le rappeur Obiesie Adibuah), il a produit de nombreux projets hip-hop avec la même sombre signature : une rythmique efficace et des samples étranges, détunés, salis – parfois à la limite du bruit. Ce premier LP, 01DEAS nous plonge dans ce même univers urbain, dont les recoins obscurs sont éclairés par les néons roses d’une house singulière et typiquement britannique, qui regarde vers le continent africain. 

01DEAS s’ouvre sur un synthé angoissant, se développant sur trois simples notes répétées, comme la sonnerie de plus en plus chargée d’un changement à venir. « Quand je fais un morceau, de n’importe quel style, je me focalise sur les bruits […] C’est assez minimaliste en fait. Je ne mets que ce qui est nécessaire pour qu’il tourne. Ça n’a pas besoin d’être très chargé. Ça a plus à voir avec le son en tant que tel. Tu peux faire une ligne de basse avec une seule note, si la note sonne vraiment bien. Je dirais que c’est quelque chose de central dans ce que je fais : le son de la note que j’utilise plutôt que la complexité de la mélodie que je fais avec. Et c’est la même chose avec la section rythmique. Les percussions doivent sonner lourdes. C’est ce qui donne ce petit truc.* »

Un « petit truc » que The Maghreban travaillait déjà du temps où il officiait en tant que Dr Zygote sur ses productions nourries d’échantillons sonores glanés à droite à gauche sur les vinyles d’occasion qu’il a l’habitude de vendre pour faire vivre sa passion. Une pratique qui rappelle les premiers séquenceurs et MPC (Music Production Center) du hip-hop des 90’s, qu’Ayman continue d’évoquer avec The Magrheban. « Crime Jazz », la seconde piste de 01DEAS, s’ouvre sur une ambiance presque new-yorkaise : on se croirait au Dennys avec Buckshot Le Fonque, à mélanger hip-hop sur fond de jazz, avant qu’un clavier au vibrato angoissant nous emmène ailleurs. On retrouve ce même ADN hip-hop dans les deux morceaux qui suivent : « Can’t Breath » joue des échanges entres les voix samplées utilisées comme des instruments rythmiques, et des riffs de saxophones angoissants que l’on retrouve aussi dans « Hi Top », (avec le rappeur californien A-F-R-O-), où ce sont les scratchs du remix qui paradoxalement nous plongent du coté house de l’album.



Cette sortie signe donc le premier LP de l’avatar house qu’Ayman Rostom s’est peu à peu construit depuis 2014, dépassant ses propres critiques sur les productions du genre : « à l’époque, je trouvais que ça (la house) manquait de funk. Le fait d’avoir cette grosse caisse 4/4. Je sais pas… J’ai pris l’habitude de juste l’ignorer. On avait même l’habitude d’en rigoler avec mes autres amis. Ça manquait d’âme, de funk. ». Mais écoutant les productions de son ami Ben William aka Gatto Fritto – que l’on retrouve sur le titre « Mike’s Afro », il finit par découvrir un univers musical lui permettant d’échapper aux frustrations qu’il rencontre dans le hip-hop. Peut-être aussi que le succès de groupes mélangeant le jazz et la house (comme St Germain ou I:Cube) et l’explosion de la scène house après 2010 l’ont poussé sur des chemins de composition qu’il n’avait jusque là jamais explorés. Dans « Strings » par exemple, Ayman nous offre une house régulière et millimétrée, qu’il vient bousculer avec un saxophone se glissant tantôt dans le beat, ou débarquant carrément à contre-courant.

The Maghreban a ainsi publié depuis quatre ans une dizaine de 12″, principalement auto-produits sur son propre label Zoot Records, mais aussi chez les Français Versatile Records et Black Acres, qui témoignent de la nouvelle direction prise par Ayman. C’est d’ailleurs en suivant ces nouveaux chemins qu’il se découvre de nouvelles influences : celles qui le mèneront jusqu’à 01DEAS. Après l’écoute de « Futuristic Abeba« , de Legowelt, il plonge dans ses origines africaines pour sortir en 2014 « Casio Remix« , une production faite avec le clavier Casio MT-70 que son père égyptien possédait. En 2016, reprenant des échantillons d’une mystérieuse copie de cassette audio que son père écoutait dans les années 80’s, il revient à travers « Output«  sur ses souvenirs de fils d’immigrés. Il raconte « je me souviens de ces longs trajets en voiture avec mon père. Il avait toujours l’habitude de jouer un paquet de musique arabe, Mohammad Abdel Wahab, Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafez, mais aussi Paul Young, Dire Straits, Bob Marley, Otis Redding. […] Il utilisait le volant pour marquer les temps, avec sa paume et ses doigts comme un joueur de tabla – je pense que ça m’a vraiment aidé à comprendre le rythme et la syncope. ».



Il semble que la house conforme et conformiste dont se moquait Ayman initialement, ait laissé à The Maghreban l’espace nécessaire pour se raconter différemment.

C’est d’ailleurs ce décalage qu’Ayman revendique en prenant pour nom de scène The Mahgreban, un sobriquet qu’il réservait autrefois, avec ses amis de jeunesse, à l’extravagant habitué Nord-Africain d’un bar qu’ils fréquentaient.

Différent, The Maghreban l’est aussi dans les faisceaux d’identités qu’il choisit de nous faire écouter. Une syncope identitaire qui, dès la cinquième chanson (« Sham »), nous emmène sur un continent africain mystique, galopant au rythme d’une batterie tout empruntée à Tony Allen. On se laisse alors emporter au cœur de forêts étranges et inquiétantes par les lignes de basse efficaces, bercer par des boucles de mbira (nom du lamellophone « piano à pouces » au Zimbabwe, comparable au likembé ou à la sanza dans d’autres régions d’Afrique), qu’enrobent des nappes de synthétiseurs pleines de mystères. Jusqu’à ce que dans Revenge, la voix filtrée de Zimbabwéenne Rutendo Machiridza, finisse par nous glacer le sang.

01DEAS, aussi riche que bariolé, donne l’impression – tout comme sa pochette – d’être rentré dans le séquenceur modulaire du studio d’Ayman, et de naviguer dans ses répertoires au grès des fiches qu’il branche et débranche.

Des premières idées qui donnent envie d’écouter les prochaines :  elles nous mèneront peut-être jusqu’à la ville de son père, Alexandrie.

Écoutez The Maghreban dans notre playlist ‘afro + electro’ sur Spotify et Deezer.

* Les citations sont tirées de l’interview accordée à Resident Advisor