Soudan : sur la toile, les sons de la révolte 

Le Soudan connaît depuis quelques mois son printemps révolutionnaire. Enregistrés ou scandés lors de manifestations, de nouvelles bandes sons fédèrent et galvanisent les foules. Tour d’horizon des réseaux sociaux qui les relaient et les amplifient.

À l’instar de ses homologues arabes, le Soudan semble s’éveiller après quelques 30 années de pouvoir liberticide. Car jusqu’alors le pays vivait au rythme des guerres fratricides (avec le Soudan du Sud, mais aussi au Darfour) et sous le joug de son ex-président, Omar Al-Bachir. En décembre 2018, son gouvernement mettait fin aux subventions du prix du pain qui en quelques jours triplait tandis qu’une inflation galopante atteignait des sommets inédits au Soudan. Touchant l’ensemble de la population, cette crise économique déclenchait une crise sociale sans précédent. Des marches de protestation, grèves et sit-in devant les institutions militaires étaient organisés à travers les grandes villes du pays.
Le 11 avril 2019, de hauts responsables militaires refusent de disperser dans le sang la foule impressionnante réunie devant le quartier général de l’armée, et s’emparent alors du pouvoir, destituant un président dont la Cour Pénale Internationale veut la tête (OmarAl Bachir est accusé de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide au Darfour). Cette première victoire sonne alors comme l’acte fondateur d’un mouvement de libération qu’aucun couvre-feu ne semble depuis vouloir arrêter. Pas même la sanglante répression qui le 3 juin dernier a fait plus d’une centaine de morts. Aujourd’hui, malgré les pressions et violences du Conseil Militaire de Transition, femmes et jeunes poursuivent la lutte pour l’instauration d’un pouvoir civil.


Dans les rues et les maisons, naissent les hymnes de la révolution

Dans ce contexte insurrectionnel, de nouveaux hymnes populaires voient le jour. Ceux qui détrôneront peut-être les chants militaires tournant en boucle depuis de nombreuses décennies. Ces chants ou ces airs fleurissent au gré des nombreuses manifestations qui de jour comme de nuit tiennent en éveil les habitants des grandes villes de ce pays frontalier de l’Égypte.

La chanson d’Ibrahim Al Kashif, un classique soudanais, est ainsi reprise : « Je suis Africain, je suis soudanais. ». On entend aussi des chants scandés :  « Nous sommes les révolutionnaires de la nuit. » : la musique joue indéniablement un rôle majeur dans cette révolution en marche.

Tout droit sortie de ces marches diurnes, une icône est apparue. Elle est le symbole vivant de la révolution salvatrice à laquelle la majorité des Soudanais semblent prendre part. Ses mots sont justes et sans concessions. Elle scande haut et fort ce que d’autres pensent encore à demi-mots : rien ni personne ne pourra plus la réduire au silence. Elle se nomme Ala’a Salah. Elle est une jeune étudiante de 23 ans déclamant, ou plutôt slamant, des poèmes auxquels les manifestants répondent en chœur, et avec ferveur, « Révolution ! »

Dans les rues de Karthoum, écoutez la :

– « Leur non-sens ! »

La foule répond : « Révolution ! »

-« Ils nous brûlent au nom de la religion ! »

La foule répond : « Révolution ! »

– « Ils nous tuent au nom de la religion »

La foule répond : « Révolution ! »

– « Ils nous emprisonnent au nom de la religion ! »

La foule répond : « Révolution ! »

– « Mais la religion n’a pas à être accusée ! »

« Thawra ! Thawra » (« Révolution ! Révolution ! »).

Et sur son compte twitter, d’affirmer  :

« La balle ne tue pas. Ce qui tue, c’est le silence de l’homme ».

Elle ajoute aussi :

« Ma bien-aimée est une Kandaka ». Le terme évoqueles anciennes reines nubiennes, leur beauté et le symbole émancipateur qu’elles représentent pour toutes ces femmes qui aujourd’hui luttent pour leurs droits. Depuis l’origine des manifestations soudanaises, les femmes jouent en effet un rôle crucial. Elles en sont les piliers aux côtés de la jeunesse. Voilà sans doute pourquoi, à Karthoum, on dit de la révolution soudanaise qu’elle est une femme.

Et puis, en dehors des manifestations, jusque dans les plus petits interstices de la vie, la révolution soudanaise trouve sa place en musique. Certaines vidéos et tweets sont suffisamment évocateurs pour laisser comprendre que le pays est en complète ébullition et que cela traverse toutes les couches de la société. La musique semble être le médium d’expression le plus naturel pour exprimer le désir impérieux d’un peuple à retrouver sa liberté.

« Même dans nos mariages, nos chansons appellent à un gouvernement civil !» (Tweet de @SashaBratz3 – 17 juin)


Du Soudan et d’ailleurs, les musiciens dans le train de la Révolution 

Si les manifestants semblent issus de toutes les couches de la société, les artistes ne sont pas en reste. Et si certains sont devenus, en musique, les porte-parole de cette révolution, il en est qui ont attrapé le train en cours, trop habitués à une auto-censure pratiquée depuis plusieurs décennies qui explique sans doute leur silence attentiste aux débuts du mouvement. Copieusement critiqués, nombre d’entre eux ont fini par chanter implicitement ou ouvertement la révolution.

Certains artistes au Soudan et à travers le monde produisent ainsi des montages sonores à partir de chants et de slogans protestataires en les samplant. Pour en trouver des exemples, rien de plus facile, le net en regorge ! Aujourd’hui, Internet constitue LE moyen de sensibiliser de manière exponentielle l’opinion publique à sa cause. Les artistes soudanais le savent et la diffusion virale de leurs morceaux a sans conteste contribué à donner un coup de projecteur sur les événements politiques et sociaux actuels.*

Le 27 décembre dernier, Sammany Hajo est le premier musicien soudanais exilé au Qatar à créer un morceau samplé en soutien au rassemblement populaire soudanais.

Sur le même modèle,  le producteur musical soudanais – et fermier à temps-partiel  – Awa, crée, le 28 décembre dernier, le morceau suivant :

 Nombreux sont ceux, tous genres confondus, qui leur emboîtent le pas. Zoozita, une jeune chanteuse résidant au Soudan, postait le 22 janvier dernier son morceau « Surrenders the keys of the country » (Rendez les clefs du pays) sur une composition du fameux Mohammed Wardi :

Le reggaeman AG sortait quant à lui le 25 janvier le morceau 3askar. Son clip reprend les textes et visuels utilisés lors de manifestations contre le pouvoir d’Omar Al Bashir et de son Vice-Président Ali Osman Taha :

Enfin, pour ne citer que ceux-là, la populaire chanteuse soudanaise Nancy Ajaj, également ambassadrice de l’Unicef, sortait en février dernier le morceau Milad. Composé par Sammany Hajo et écrit par Faisal Abdelhalim, le morceau s’adresse implicitement au Président Omar Al Bashir et à son régime :

Les artistes soudanais en exil sont tout autant révoltés par ce qui arrive au pays. Mais pour eux, la parole a toujours été plus libre et il leur fut plus facile d’emboîter le pas aux mouvements qui agitaient le pays. C’est le cas de l’artiste musicien Waleed Abdul Hamid. Exilé au Canada, il évoque sur les réseaux sociaux son opposition catégorique et intemporelle au gouvernement militaire. Et au détour d’un post facebook, chante son soutien aux récentes grèves organisées par des Soudanaises.

 Hind El Taher, une artiste soudanaise résidant en France et avec qui j’échange au sujet de cet article que je dois écrire pour Pan African Music, me précise que des artistes soudanais exilés en Europe discutent actuellement de l’idée de produire une compilation à même de répondre en musique à l’oppression militaire subie au Soudan.

Car au Soudan, le Conseil militaire de transition (CMT) maintient sa mainmise sur le pouvoir et rien ne permet actuellement de présager du dénouement de cette révolution populaire.

Ce qui est certain, c’est que l’histoire du Soudan s’écrit actuellement, et que les musiciens y ont une place de choix. Pour les suivre, à défaut d’être sur place, il faut garder un oeil sur ce qu’ils envoient vers le monde, via internet.

*Le Conseil militaire de transition le sait également. Il a d’ailleurs coupé, l’espace de quelques jours au mois de juin, toute connexion Internet dans la ville de Karthoum.

Lire ensuite : Le Congo dans le grand bain de l’afro-cubain