Simaro, mort d’un poète

Simaro Lutumba, dit le poète, est décédé samedi 30 mars à Paris. Bras droit de Franco, pilier de l’OK Jazz, il était l’un des derniers monuments de l’âge d’or de la rumba congolaise.

Simaro,  de son vrai nom Massiya Lutumba Ndomanueno s’est éteint samedi dans l’hôpital parisien où il séjournait depuis deux mois. L’an dernier, il avait mis un terme à une carrière qui avait commencé soixante ans plus tôt, à l’époque où Kinshasa s’appelait encore « Léo ».

Le soir de sa vie approchant, les autorités de son pays, la RDC, s’étaient décidées à lui rendre l’hommage qu’il méritait, en baptisant « Simaro Lutumba »  la plus grande avenue traversant la commune de Lingwala où il avait vu le jour en 1938.
Son nom reste indissociablement lié aux grandes heures de l’OK Jazz, le célèbre orchestre mené de main de maître par Franco Luambo. Il l’avait rejoint en 1961, en était devenu le vice-président, autant dire l’homme de confiance de Luambo. Et pour cause : Simaro était certes un très bon guitariste, mais aussi et surtout un excellent compositeur et parolier. C’est d’ailleurs sons sens de la formule et des images propres au lingala qui lui vaudront le surnom de « Poète Simaro ». C’est ainsi lui qui signa certains tubes de L’OK Jazz, comme « Verre Cassé » (un titre qui inspira le roman éponyme d’Alain Mabanckou), ou encore « Eau Bénite », « Testament Ya Bowule » et bien sûr Mabele, portée par la voix lumineuse de Sam Mangwana.

« Mabele », « la terre », est une méditation sur la fragilité de notre vie ici-bas, aussi prompte à s’évanouir que la flamme d’une bougie. C’est d’ailleurs la lueur vacillante d’une chandelle qui inspire à Simaro la réflexion qui ouvre la chanson :

Le coq chante, le jour se lève
Bientôt les sorciers rentreront chez eux
Quand un nouveau jour commence, il rend les uns joyeux
Mais il y a aussi ceux qui, quelque

Quand on allume sa mèche, la chandelle souffre et pleure des larmes de cire
Comme elle, je pleure parce que toi, mon amour, tu n’es plus là…

L’amour, la mort et le temps qui passe, voilà des thèmes que le poète affectionnait, lui qui n’avait pas son pareil pour plonger les auditeurs de l’OK Jazz dans une puissante nostalgie. « Ebale ya Zaïre », (la courbe du (fleuve) Zaïre) en est l’un des plus beaux témoignages. Le chant, porté par des guitares dépouillées et déchirantes, évoque ce bateau qui emporte sa bien aimée, Jeanny Mbole. Le bateau lentement remonte le cours du fleuve, et disparaît en emportant l’amour du poète qui ne sait si Jeanny un jour reviendra.

Le bateau vogue, l’avertisseur sonore retentit
Le bateau va vers l’amont, l’amour aussi
Le bateau disparaît dans la vague
L’amour disparaît aussi dans les flots
Resté au port je pleur, ô Mbole

(Ebale ya Zaïre, 1972)

On l’a dit, Simaro, qui aura écrit ou composé plusieurs centaines de chansons, fut inséparable de Franco, partageant les hauts et les bas de sa carrière. Il fait partie de la fournée des musiciens de l’OK Jazz, qui furent incarcérés par le procureur d’alors, Kengo Wa Dondo, à cause de chansons obscènes particulièrement crues (« Jacky » et « Hélène » notamment). Après la mort du « Grand maître » en 1989, il restera fidèle à l’OK Jazz jusqu’en 1994, tentant de maintenir l’orchestre en vie. Puis il fondera les Bana OK, que j’ai pu voir jouer encore il y a une dizaine d’années dans un club près du Rond-point Huileries, à Kinshasa.
Nombreux sont les chanteurs de la nouvelle génération à revendiquer son héritage : Ferré Gola par exemple nous le confiait récemment, ou encore Felix Wazekwa, qui l’aura fait participer au dialogue qui figure dans la la chanson et dans le clip « Mémoire Ya Nzambe ».

Nul mieux que lui n’avait réfléchi en chansons à notre éphémère condition, à ceux qui accumulent sans profiter de la vie, et à ceux qui, comme dans Mabele, préfèrent la vivre pleinement, quitte à ne rien laisser derrière eux que leurs chansons en héritage. Mabele, à la fois triste et pleine de sagesse, se conclut ainsi :

Je suis un grand artiste, ma vie est pleine de problèmes
Mais je la vis comme si je ne connaissais pas tous ces chagrins
Je n’ai pas de peine, je ne me plains pas
Ma famille c’est la terre
C’est de là que je viens, c’est la que je retournerai…
A la terre

Cette terre, qu’elle soit légère au poète Simaro.

Lire ensuite : Le Grand Maître Franco à son apogée