Shadow ‘Sweet Sweet Dreams’ : la soca révolutionnée à Trinidad

Réédition par Analog Africa du rarissime et excentrique disque qui révolutionna la musique soca en 1984. Rendez-vous sur le dancefloor cet hiver.

Les disques les plus rares ont parfois tout pour le devenir. C’est le cas de l’album Sweet Sweet Dreams, sorti en 1984 par l’énigmatique Shadow, ou Mighty Shadow, producteur de Trinidad et Tobago. Sans distributeur, ni débouché commercial évident, et avec l’aide du mépris de la critique pour cette musique bizarre, les six chansons composées par Winston Bailey – son vrai nom – n’ont jamais atteint leur public, si l’on excepte quelques rares amateurs audacieux de soca.

Un disque de soca excentrique pour l’époque

Sweet Sweet Dreams, en effet, était précisément un disque bizarre dans une période où la soca était la principale musique mainstream produite sur cette petite île des Caraïbes – 1 million d’habitants seulement. Signifiant soul of calypso (l’âme de la calypso), le genre musical a commencé comme une version accélérée de la calypso – apportée sur l’île par les esclaves, et dont la forme avait été figée par leurs descendants. La soca, elle, empruntait à la cadence caribéenne, à la funk et à la soul nord-américaine, et plus particulièrement au chutney indien, qu’on entendait et jouait beaucoup sur l’archipel, où vit une large communauté originaire des Indes. Les caractéristiques principale de la soca sont les percussions métalliques (steel-drum) produites par une boîte à rythmes et noyées dans la reverb, offrant cet base rythmique très métallique aux chansons ; les instruments indiens comme le tabla et le dholak ; la substitution des cuivres traditionnels par des riffs de synthétiseurs.

Mais le travail de Shadow allait au-delà de la soca, qui déjà représentait une évolution moderne des musiques de l’île. Il a mené le genre plus loin, et l’a rendu plus subtil, voire complet : le producteur a mis en valeur les lignes de basse et de cuivres, réduisant l’accent sur les percussions, et créant ainsi un groove qui n’était pas étranger à celui de la disco, un genre qui inondait alors la quasi totalité des clubs occidentaux de l’époque. Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, en même temps qu’il donnait un coup de fouet au soca trop formaté, Shadow recevait les coups méprisants de la critique, provoquait le scepticisme chez les spécialistes – snobs – du genre, et rencontrait l’incompréhension du public.

Shadow a révolutionné le genre

« Je prends ma guitare, je la gratte, je chante des choses qui rendent les gens dingue. Mais je n’essaie surtout pas d’imiter la musique de quelqu’un d’autre. Je joue ce qui me passe par la tête », explique-t-il, faussement naïf. Car il s’agit là d’une véritable vision et direction musicale, comme le rappelle Carl « Beaver » Henderson, producteur vétéran de Trinidad : « la première fois que nous nous sommes rencontrés pour arranger ses compositions, nous avons eu une sacrée dispute à propos d’une chanson. Théoriquement, c’est ma vision qui était correcte, mais musicalement, c’est Shadow qui avait raison. Shadow a brisé toutes les règles traditionnelles de la musique, a inventé les siennes, et c’est ce qui a fait de lui un géant. Il a changé le visage de la musique calypso. »


« CETTE MUSIQUE N’ÉTAIT PAS FAITE POUR L’ÉPOQUE. C’EST UNE MUSIQUE POUR AUJOURD’HUI. »


Trente ans plus tard, alors qu’un exemplaire original se vend jusqu’à 300€ (et un vendeur en ligne en demande même 1000€ pour une copie « quasi neuve »), et après que les diggers et les jeunes producteurs ont enfin découvert tout le potentiel dance de cet album de disco proto-électronique, Analog Africa a pris l’excellente initiative de le rééditer, en y rajoutant le très recherché single de Shadow, « D’Hardest », une bombe pour dancefloor.

Aujourd’hui, Winston Bailey aka Shadow peut enfin apprécier son succès neuf : « Cette musique n’était pas faite pour l’époque. C’est une musique pour aujourd’hui. »

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Sweet Sweet Dreams by Shadow

Shadow ‘Sweet Sweet Dreams’ front cover LP

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