Sankara, président mélomane et musicien

Le 15 octobre 1987, le président du Burkina, Thomas Sankara était assassiné à Ouagadougou. Son héritage politique est immense. Homme d’idées, homme d’actions, il était aussi un homme de musique.

« La musique aide à équilibrer l’être humain, et Sankara l’avait tellement bien compris que pour lui la musique était presque vraiment centrale dans tout ce qu’il faisait » raconte Sams’k le Jah, reggaeman et membre fondateur du Balai citoyen. En 1987, Sams’k n’était qu’un jeune homme, mais depuis il n’a eu de cesse de cultiver l’héritage de celui qui fût d’après lui « le commandant invisible » de l’insurrection qui chassa Blaise Compaoré du pouvoir en 2014.

Musiques pour un coup d’état

Trente et un an plus tôt, le 4 août 1983, Sankara et ses frères d’armes, dont le capitaine Blaise Compaoré, prenaient le pouvoir à Ouagadougou, déposant en douceur le médecin colonel Jean-Baptiste Ouédraogo. La nuit même, Sankara envoie chercher son ami Abdoulaye Cissé, musicien et animateur à la radio nationale. Toujours en activité à Ouagadougou, il se souvient : « Quand on prend la radio, on met d’abord la musique militaire pour trancher net avec les programmes… Mais on va pas mettre tout le temps de la musique militaire, donc il fallait trouver autre chose. Comme je travaillais à la radio, je conaissais bien les chansons qu’on a là-bas. On a mis de côté les chansons qui endorment les gens, les chansons qui parlent des chérie je t’aime, etc… pour choisir des chansons plus engagées ».
Parmi elles, deux chansons d’Abdoulaye Cissé lui-même, Jeunesse Wilila et Les Vautours, enregistré en 1980 à Cotonou.

Plus de cent vautours ont plané dans la nuit
Et sur les arbres, autour du village
Ils se sont perchés attendant le matin
Ils ont surpris toute la cité
Et ravagé tout sur le passage

Les Vautours, A. Cissé, 1980

Les Vautours, explique Cissé, « ce sont les colons qui sont venus s’accaparer les richesses de l’Afrique au prétexte soi-disant de nous civiliser. Ils nous ont rendu notre liberté mais à leur place, de nouveaux colons sont arrivés… la morale c’est que la vraie liberté, ce n’est pas celle qu’on nous a tendue de la main gauche pour nous la retirer de la main droite. La vraie liberté, on l’arrache.»

Au pouvoir, le président de la Haute-Volta rebaptise le pays Burkina Faso (le pays des hommes intègres). Dans la révolution sankariste, la culture a une place essentielle. Le capitaine redynamise le FESPACO, Le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou, sous son impulsion les salles de cinéma se multiplient et se démocratisent, tout comme les salles de spectacle qui poussent dans les provinces. Pour relayer les messages révolutionnaires, Sankara demande à Abdoulaye Cissé de former deux orchestres : le premier composé d’enfants, inspiré des Petits chanteurs à la croix de bois, qu’il baptise… Les Petits chanteurs au poing levé; le second composé de jeunes filles, s’appellera Les Colombes de la Révolution. Le succès des Amazones de Guinée et de la politique culturelle de Sékou Touré a fait des émules.

Abdoulaye Cissé, directement rattaché à la présidence, recrute d’autres encadrants comme Maurice Simporé (de l’Harmonie Voltaïque), et s’atèle à la formation de tous ces jeunes qui accompagneront le président Sankara lors de ses voyages à l’étranger. Ils chantent ainsi en Lybie, au Cameroun, au Congo, à Cuba etc…. Leur histoire est racontée dans ce documentaire de Ciné-droit libre.


Tout à coup jazz

Avec Abdulaye Cissé, les encadrants des deux orchestres forment un groupe, le Tout à coup Jazz, dans lequel Thomas Sankara tient la guitare. « C’était pas un grand musicien – explique Cissé – mais un grand amateur de musique. Mais il écrivait des textes, et être auteur c’est déjà beaucoup. Il écrivait pour se libérer : que ce soient des idées politiques, des poèmes romantiques, c’était pour se libérer… et quand on jouait ensemble, c’était pour lui une manière de décompresser ». Les membres du Tout à coup se réunissent à la présidence pour jouer, et Blaise Compaoré les retrouve parfois, prenant le micro pour chanter. On les retrouve d’ailleurs tous sur scène en 1984 pour la dernière soirée de la semaine de la culture de Gaoua (au Sud du pays). L’année suivante, ce grand festival national se tient à Bobo-Dioulasso (seconde ville du pays, à l’ouest du Burkina). Sankara a écrit les paroles d’une chanson pour promouvoir et accompagner l’événement. Il appelle Cissé qui est déjà à Bobo : « il me dit : recrute des musiciens pour l’enregistrer. J’ai fait appel à dix musiciens, et Sankara nous a envoyé un avion militaire pour qu’on soit au plus vite à Ouagadougou. A la radio, on a enregistré avec Ignace Sawadogo. A la fin du même jour, la chanson était prête et la bande est partie en studio pour diffusion. Le titre c’était : « Sur la route de Bobo »

Son héritage politique demeure immense et on ne compte plus les artistes qui, au Burkina comme à l’extérieur, lui ont rendu hommage en musique.

De la même manière que le gouvernement avait lancé la « vaccination commando » (vacciner tous les enfants du pays en un temps record), Sankara pratiquait donc apparemment la chanson commando. Sur la route de Bobo est d’ailleurs enregistrée au bureau des droits d’auteurs burkinabé (auteur : T. Sankara, compositeur : A. Cissé).
« J’ai mis deux ou trois de ses textes en musique, rappelle Cissé, et j’en ai encore quelques uns qui attendent. Et puis, bien sûr,
Thomas Sankara a participé à la création de l’hymne, le Ditanye ». Son assassinat en 1987 a stoppé net tout cet élan, et tous les autres projets qu’avait le Président du Faso pour la musique dans son pays. Sa guitare demeure toujours dans la chambre qu’il occupait lorsque, jeune homme, il rendait visite à ses parents. Son héritage politique demeure immense et on ne compte plus les artistes qui, au Burkina comme à l’extérieur, lui ont rendu hommage en musique. On y reviendra dans une prochaine publication.

Autour de Thomas Sankara :