Sampa The Great : le chant libérateur

Rencontre avec Sampa The Great, poète et rappeuse zambienne qui vient de sortir la mixtape Birds And The BEE9 sur la label anglais Big Dada.

La musique de Sampa Tembo, 24 ans, sonne comme un appel mystérieux et spirituel lancé depuis ce pays imaginaire qu’elle aurait inventé. Un paysage de sources et de branches situé quelque part entre l’Afrique, les Etats-Unis et l’Australie où, le rap et le chant se répondent dans un langage poétique. Après avoir fait les premières parties de Thundercat, Ibeyi, Hiatus Kaiyote ou Kendrick Lamar, elle se dévoile aujourd’hui sur son tout dernier projet Birds And The BEE9. Une mixtape entre soul, jazz et boom-bap sortie sur le label anglais Big Dada le 10 novembre. Conversation éclaire, entre mots rieurs et paroles lumineuses, lors de son passage à Paris.

Tu as quitté le Botswana pour l’Australie il y a quelques années. Comment as-tu vécu cette expatriation ?

Pas comme un gros choc culturel puisque j’avais déjà passé du temps aux Etats-Unis. Mais ça m’a tout de suite semblé différent de la maison. La famille est primordiale chez nous, tu es élevée par le village et tes tantes veillent sur toi comme si tu étais leur enfant. Là, on étaient juste ma sœur et moi sur ce grand continent pour nos études. C’était assez effrayant, surtout pour nos parents.

« Les garçons de mon école me disaient que je ne pouvais pas rapper parce que j’étais une fille. Mais je savais qu’ils avaient tort parce qu’il y avait Lauryn Hill. »

Quel cursus scolaire suivais-tu ?

Des études d’ingénieur du son. Mais la fac, c’était surtout pour faire plaisir à mon père car, pour lui, chanter n’était pas un métier. J’ai donc passé ce diplôme pour le rassurer « tiens papa, ça c’est pour toi » et en secret, j’ai enregistré mon premier projet, The Great Mixtape. Il est sorti au moment où j’ai fini les cours, vers 2015. Mes parents pensent encore que c’était mon projet de fin d’études. Sans ça, ils auraient eu du mal à l’accepter. Mais ça a beaucoup changé depuis. Ils sont venus me voir en concert, au moment de ma remise de diplôme. Ils ont vu que je me produisais dans des vraies salles de concerts et ça les a rassurés.

 

Tu as toujours voulu être rappeuse ?

J’ai commencé à écrire très jeune. Il y a d’abord eu les petites chansons pour affronter toutes ces choses qui pouvaient me bouleverser. Ensuite, il y a eu la poésie. Et puis, j’ai découvert 2 Pac. Du rythme et de la poésie, le rap ! J’ai voulu faire pareil. À cette époque j’étais en primaire, les garçons de mon école me disaient que je ne pouvais pas rapper parce que j’étais une fille. Mais je savais qu’ils avaient tort parce qu’il y avait Lauryn Hill.

© Aria Shahrokhshahi

Tu as grandi au Botswana. Qu’est-ce que ce pays représente aujourd’hui pour toi ?

C’est ma maison. Je suis zambienne mais nous sommes allés vivre au Botswana quand j’avais 2 ans. À chaque vacances ou pour les grandes célébrations, nous allions en Zambie. J’ai donc vraiment été élevée entre ces deux pays. Ce fut une expérience très riche. Aujourd’hui quand je parle de la maison, en réalité j’en ai deux : il y a celle de mes ancêtres et celle où j’ai grandi.

Ce projet est très connecté à tes origines. Tu utilises notamment la technique du call-and-response que l’on retrouve dans la plupart des chants en Zambie. C’est arrivé aux Etats-Unis avec l’esclavage, devenu populaire avec le jazz. Aujourd’hui, on peut l’entendre un peu partout dans la pop.

À 100% ! Je voulais que l’on puisse ressentir la beauté de ce qui m’a émue dans l’enfance. Les chants repris en cœur, les claquements de mains dans les rues, les rires des enfants qui jouent. Il y avait toutes ces langues que je voulais que l’on entende aussi. “Rhymes To The East” a une interlude en Swahili (Burundi, Comores, Kenya, Malawi, Mozambique, Ouganda, République démocratique du Congo, Rwanda, Somalie, Tanzanie). Sur “Healing”, il y a du Nyanja (ou Chewa que l’on retrouve au Malawi, Mozambique, Zambie et Zimbabwe) une langue parlée du côté de mon père. C’est sans doute le projet où, je suis le plus proche de mon identité.

« La musique est très spirituelle chez nous. J’ai compris que l’on pouvait guérir l’esprit des gens. »

En Zambie, comme dans beaucoup de pays africains, la musique est une activité fonctionnelle qui se joue au rythme du cycle de la vie. Qu’as-tu retenu de cet enseignement ?

La musique est très spirituelle chez nous. J’ai compris que l’on pouvait guérir l’esprit des gens. Il y a cette idée d’harmonie que j’entendais partout dans la musique aussi. Pour fêter les naissances ou les décès, mes tantes chantaient en cœur, montaient naturellement dans les altos sauf que personne ne leur avait expliqué. C’était là, comme au dessus de tout. Ça me faisait l’effet d’une sorte d’océan.

Sur Birds And The BEE9, il y a cet autre morceau, “Bye River”. On peut penser à cette eau qui guérit, qui purifie. Ta musique est-elle un médicament pour l’esprit ?

Totalement et j’espère que le public l’entendra ainsi. Pour ce qui est de la thématique de “Bye River”, c’est assez intéressant parce que ça renvoie à mon tiraillement. Avoir la sensation d’être coupée en deux, vivre dans un pays qui n’est pas le mien. Dans mon entourage, j’ai des amis noirs et aborigènes et l’on se rend tous bien compte que nous ne sommes pas égaux. C’est assez délicat à vivre, si tu t’exprimes sur le sujet on te fait comprendre que tu n’es pas chez toi. Mais tu le dis quand même car tu es tenue par ce désir de prendre la parole.

Écoutez Birds And The BEE9 sur Spotify ou Deezer

© Modu Sesay

Photo couverture par Priit Siimon