Le Festival Jazz de Saint-Louis 2018 en 10 moments

La 26e édition du Festival Saint Louis Jazz s’est terminée le premier mai. Retour sur l’événement, en dix moments choisis par Amadou Bator Dieng.


Étienne Mbappé

Le célèbre bassiste camerounais a ouvert le Festival de Saint-Louis Edition 2018. Lors de sa brillante prestation, il a tenu à rendre hommage à son collègue et ami Habib Faye récemment disparu. : « Toutes les notes que nous jouons ici, évidemment elles sont pour vous, mais elles sont aussi pour mon ami Habib Faye, qui est là-haut. C’est incroyable d’être dans son pays et qu’il ne soit pas là » (Je remercie au passage mon ami et confrère Aboubacar Demba Cissokho de l’agence de presse sénégalaise, qui a recueilli cette citation.) Il ne fut pas le seul à rendre hommage à cet artiste qui nous a trop tôt quittés. L’Américain Will Calhoun lui aussi a eu pour Habib Faye une pensée.

Will Calhoun (c)StLouis Jazz
Will Calhoun frappe aux portes du paradis

Will Calhoun est un génial batteur qui a ébloui Saint-Louis Jazz 2018. En trio avec Stanley Jordan, l’inaccessible guitariste, et Kai Eckart a la basse, Will Calhoun — lors d’un set mémorable —il  a fait voyager le public saint-louisien de bout en bout. Avant de boucler sa prestation, lui qui parle anglais, a demandé un traducteur afin de délivrer un message « important ».

« Je veux jouer pour Habib Faye ce soir. C’était mon ami et un excellent musicien. Je suis venu plusieurs fois au Sénégal lui rendre visite. Et la dernière fois, que je suis venu, à Dakar, j’étais au studio avec lui » a-t-il souligné avant de s’installer à sa batterie et d’étaler toute sa technique et sa dextérité pour un solo d’enfer de trois minutes.


Des éléphants qui ne trompent pas

D’un batteur à l’autre, voici le tour de l’immense Paco Séry. Celui dont Jaco Pastorius, la légende de la basse, disait « Je ne sais pas de quelle planète vient Paco ! ». Paco Sery n’est plus à présenter. Par contre, le groupe qu’il a accompagné à Saint-Louis Jazz 2018 mérite toutes les attentions. Avec Paco Sery, les Élephants (l’éléphant étant l’animal emblématique de la Côte d’Ivoire, qui a aussi donné son nom à l’équipe de foot) : Luc Sigui à la guitare et Issa Kémo au saxophone, véritables maitres de l’improvisation, ont tout fait sauter à Saint-Louis. L’ambiance était festive et électrique. Toujours prêt pour des expériences, Paco Sery a aussi invité le groupe de Percussions Nguewel de Saint-Louis à venir échanger avec lui sur scène. Il finira son show par dédier sa prestation à… Habib Faye.


Un « Off » très « In »

Le Xalam de Dakar a servi des prestations de haute facture lors des OFF du Festival de Jazz 2018. Intitulé After Jazz, l’évènement s’est déroulé au Tennis-Club sur l’ile Saint-Louis, dans le quartier Nord ou Lodo. Le légendaire groupe a ravi le public venu nombreux plusieurs soirs. Le même cadre a accueilli le groupe Takeifa, Pape et Cheikh et le groupe Jaam Jazz entre autres.

Non loin de là, à l’Institut Français, Ablaye Cissokho, lui aussi orphelin de son ami Habib Faye avec qui il avait monté le projet « Autour de minuit » a tenu à jouer en la mémoire du regretté bassiste. L’année dernière, sur cette même scène, les deux compères accompagnés par Mokhtar Samba à la batterie avaient régalé le nombreux public quatre soirs durant. Pour cette année, c’est le batteur Simon Goubert qui a tenu le rang. Des soirées empreintes de tristesses, mais aussi de dignité et joie. Joie d’entendre ces belles mélodies bercer le public.

De l’autre côté de l’île, dans le sud au Sindoné sur les quais, le Keur-Gui, groupe de Jazz des années 90, est revenu sur scène après des années d’absences. Ses membres dispersés pour la plupart entre l’Europe et les États-Unis ont gratifié les fans de mélodies généreuses et rafraichissantes. Doudou Ba, bassiste de Harry Belafonte, Ndaxté ex-batteur du groupe Nakodjé, Doudou Konaré ex-soliste du Super Diamono de Omar Pene et Cheikh Ba aux claviers étaient en grande forme pour leurs retrouvailles.

A Saint-Louis, il n’y a pas eu que le Jazz : le samedi 28 avril était aussi le jour de l’électro. La soirée Electrafrique a permis à DJ Ibaaku et DJ Cortega de servir au public un African Dance mix et une soirée des plus toniques.


Dhafer Youssef, transsaharien

Dhafer Youssef ferait un excellent Muezzin tant sa voix porte et capte l’attention. Sur la scène du Festival Jazz de Saint-Louis, le guitariste, plus précisément d’Oud (guitare arabe inspirée de la lyre), a tenu en haleine le public. Sa voix spirituelle, réconfortante, tantôt profonde, tantôt aérienne, a imposé au public un silence de Cathédrale. Saint-Louis qui a toujours entretenu une relation particulière avec les pays du Maghreb n’était nullement dépaysé d’entendre cette voix aux accents d’Orient. Dhafer Youssef est né à Téboulba, petit village de pêcheurs au sud de Monastir, en Tunisie. Ses origines orientales et ses influences occidentales (il est fan de Miles Davis) donnent un mélange des plus originaux. « Miles Davis est mon maître absolu, même si nous ne jouons pas le même instrument. J’admire autant son jeu et ses compositions, que son incroyable capacité à découvrir et réunir des talents différents, pour les faire travailler ensemble » racontait-il au journal le Parisien en aout 2017. Le public de Saint-Louis a pu s’en rendre compte.


La mémoire de Didier Lockwood honorée par les siens

Le violoniste Didier Lockwood, décédé brutalement en février d’une crise cardiaque, était au programme de la 26e édition de Saint-Louis Jazz. Le destin en a décidé autrement. Fort heureusement, l’Organisation du festival a maintenu l’affiche et le groupe composé de Fiona Monbet — sa fille — au violon, Francis Lockwood-frère de l’artiste disparu au piano, et Diego Imbert l’homme aux 500 concerts avec Didier à la contrebasse. Tous ont tenu à relever le défi et ont joué en l’honneur de l’artiste. Un autre moment d’émotion à la mémoire d’un grand absent.


Awa Ly, aux premières loges

La Sénégalaise basée en Italie était aussi de la partie. Voix souls, blues, jazz, Awa Ly a séduit le public Saint-Louisien par sa profondeur et sa simplicité. Pour sa première participation à Saint-Louis, elle s’est dit honorée et émue de monter sur la scène mythique du Saint Louis Jazz. D’ailleurs cela s’est ressenti au cours de sa prestation, mais son talent l’a bien caché. Sa voix savoureuse a bercé la vieille ville. L’auteure de Doum Doum Doum et Let Me Love You a séduit Saint-Louis.


Herve Samb Jazz Sabar – un festival à lui seul

Le fantastique guitariste d’origine sénégalaise, Herve Samb, a proposé au public saint-louisien son fameux « Jazz Sabar ». Toujours aussi impressionnant et fantasque, Hervé a comme à son habitude électrifié la scène de Saint-Louis Jazz. Si, l’année dernière, il avait accompagné Lisa Simone, cette année, il est venu avec son propre projet escorté par le doué Pathé Djassi à la basse et Ndiaw Macodou, l’imprenable batteur. Merveilleusement secondé par Alioune Seck aux percussions avec qui il forme un duo d’enfer, le guitariste a su marier avec harmonie le Sabar et les sonorités modernes. Exhumant les rythmes et chansons populaires du Sénégal comme le « Bara Mbaye », Hervé ajoute ses influences rock, blues et jazzy pour créer une véritable alchimie. Le moment du set où Hervé et Alioune dialoguaient par instruments interposés, chaque note jouée par l’un étant reprise aussitôt par l’autre, a fait le bonheur du public. L’hommage rendu au Tambour Major Doudou Ndiaye Rose, maitre des percussions décédé il y’a quelques années déjà a été également fort apprécié avec la reprise de quelques de ses thèmes favoris. Que dire lorsque que le crooner sénégalais Souleymane Faye s’invite sur scène et entame « Birame Yacine Boubou », chanson à la gloire d’un ancien Roi sénégalais et conclut la soirée par « Sarraba » : le pays imaginaire — en quelque sorte l’eldorado) de la société wolof ? Que dire ? Sinon qu’on a atteint l’apothéose…


Julia Sarr en étoile finale

C’était lors de la dernière journée du Festival. Après Awa Ly, la Sénégalaise Julia Sarr a charmé Saint-Louis par son talent. Sa prestation digne des grandes Divas a ravi le public saint-louisien. Alors que tous les yeux étaient braqués sur la scène pour l’entrée de l’artiste, une voix s’élève dans le public. Surpris, tout le monde se retourne et voit au loin, arriver la jeune femme. C’est sous les applaudissements nourris que Julia déambule dans le public en rejoignant ses musiciens sur scène. L’entrée est réussie !

Le reste du concert fut aussi un délice. Accompagnée de Fred Soul multi-instrumentiste français qui a joué notamment avec Alune Wade, et Stéphane Édouard percussionniste d’origine indienne qui a joué un temps avec Sixun le fameux groupe de Fusion.Piano et percussions suffisent à Julia pour mettre en évidence sa superbe voix. Dans le même temps, elle laisse s’exprimer admirablement ses musiciens. Elle dédie deux titres, Daraludul Yow et Aldiana, à son défunt ami Habib, et reçoit à la fin de son set une standing ovation. De la part d’un public aussi exigeant et capricieux que celui du Saint-Louis Jazz, c’est une sacrée prouesse.


Des « jobs » et du jazz à tous les étages

Un festival réussi, c’est d’abord un plateau de rêve, des musiciens de renom et de qualité, et un public au rendez-vous. Ce qu’on ne dit pas assez, c’est que derrière ces deux éléments, artistes et public, des centaines de personnes s’activent en amont pour une réussite totale de l’évènement. En plus du côté technique, ils sont à l’accueil, à la communication ou au collage d’affiches, et Saint-Louis Jazz sur ce point ne fait pas exception.

Hôtesses de l’édition 2018 sous l’œil averti du photographe du Saint Louis Jazz

Les étudiants de l’université Gaston Berger de Saint Louis et d’ailleurs au Sénégal étaient nombreux à travailler sur le Saint-Louis Jazz, cherchant certes un revenu d’appoint (avec le retard de paiement des bourses, c’est important), mais aussi une expérience. Certains étaient déjà fans de jazz, d’autres y ont fait leur initiation. L’université est branchée sur le festival, organisant tous les deux ans en lien avec le Saint Louis Jazz le Festicoll, une série de rencontres et de discussions concernant les arts et la culture.

Mais le festival fait aussi bien sûr travailler un grand nombre de corps de métiers, des menuisiers aux manœuvres ainsi que tous les artisans qui participent à la foire qui y est associée.

L’association qui organise le festival devrait prochainement se muer en fondation, ce qui devrait favoriser sa pérennité et aider, au-delà de la qualité des artistes et des techniciens, à une plus grande professionnalisation dans tous les autres secteurs qui font un festival.


En conclusion

Avec sur le plateau : Étienne Mbappé, Hervé Samb, Awa Ly, Paco Sery et les Éléphants, Julia Sarr, Dhafer Youssef, le continent a été bien représenté. C’est un fait qu’il faut souligner et encourager. L’Afrique compte en son sol et dans les diasporas d’innombrables musiciens qui portent haut les couleurs du jazz. Malgré quelques ratés, le festival entend bien demeurer, comme son slogan l’affiche « le plus beau festival de jazz dans la plus belle ville du Sénégal ».

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