Carnet de roots : rencontre avec les Bushinengués, ces cousins africains… d’Amazonie

Le vieux lion Binda Ngazolo, conteur émérite, partage avec nous son carnet de route en Guyane française. Ou comment il fut frappé de s’y découvrir des cousins, descendants des nègres marrons qui fuirent autrefois les plantations et bâtirent leurs propres villages.

Photo Une : Rickman G-Crew

Avril 2009 : j’atterris pour la première fois à Cayenne (Guyane française). Je passe directement d’un avion à réaction à un vieux coucou à hélice digne de l’époque coloniale. Destination Maripassoula. On est où là ?… Moi qui croyais être en France. Mais là, on est ailleurs. La suite des événements me le confirmera. Pour moi, on est clairement en Afrique.

L’histoire c’est que je suis invité à participer au festival « Kouté pou tandé » (écoutez pour entendre) de Cayenne. Mais ma première intervention, c’est à Maripassoula aux confins de l’Amazonie, complètement en amont du fleuve Maroni. A la frontière du Surinam et pas si loin du Brésil. Adventure, man !

Le coucou décolle de Cayenne. Nous sommes une petite dizaine dedans. On voit le pilote. On peut même lui faire une petite tape sur le dos. Je ne suis pas très rassuré, mais je fais le fier-à-bras à côté de David. Nous survolons maintenant L’Amazonie. Un océan vert avec ça et là d’énormes plaies rouge latérite. La monstrueuse trace des dégâts écologiques des orpailleurs. Je ne peux pas m’empêcher de penser que si le coucou tombe ici, pour nous c’est fini. On ne pourra jamais nous retrouver dans ce paradis transformé en enfer vert par des cupides et autres avides associés dans des trafics protéiformes, au grand dam des populations locales. D’ailleurs, je l’apprendrai plus tard, certains en font des chansons…

Je dois vous dire au passage qu’il n’y a que deux options pour atteindre MARIPASSOULA. C’est, à vos risques et périls : survoler l’Amazonie, ou alors remonter à contre-courant le Maroni, au risque de se fracasser contre les récifs, de chavirer, de couler à pic et vous noyer, pour finalement conclure votre aventure entre les crocs d’un crocodile, ou mieux encore, dans le ventre d’un anaconda. Une perspective peu reluisante pour quelqu’un qui, comme moi, descend des chasseurs de la forêt équatoriale africaine.

Je pousse un ouf de soulagement quand on atterrit tranquillement en catastrophe au milieu de nulle part. Une étrange bicoque tient lieu d’aérogare. Comme dans un bus, chaque passager va récupérer ses bagages dans la soute du coucou. Nous sommes à Maripassoula. Oui ! On est en France, quoi.


Un premier contact géant

David et moi sortons donc de la bicoque aéroportuaire avec nos bagages. A l’extérieur le « taxi » nous attend. C’est une voiture suppositoire bleue, d’une marque improbable. Il y a à bord, un énorme type de 120 kilos. Il remplit tout l’espace derrière un volant, qui parait tout petit entre ses grosses mains aux doigts boudinés. C’est Bigger le driver. Avec un large sourire, il nous invite à bord. Nous rangeons tant bien que mal nos affaires dans le petit coffre arrière. David et moi, nous, nous glissons péniblement dans le réduit qui sert d’habitacle.

BIGGER démarre. La caisse s’ébranle. Ça roule. Soudain, ZAK ! Nous voici coincés sur un dos d’âne. Il faut dire que nous sommes trois poids lourds dans la voiture suppositoire. Bigger 120 kilos, David 100 kilos, moi-même 95 kilos. Donc le plus léger des trois lourds doit s’extirper de la voiture, pour alléger un peu le véhicule. Et c’est moi, évidemment. Je m’exécute. Un passant me donne un coup de main. On pousse la voiture et victoire ! Nous traversons l’obstacle. Je reprends ma place dans la tire et on se tire. Pendant le trajet, d’Africain à Africain, nous échangeons Bigger et moi. Il me dit qu’il est Bushinengue. Par transmission dans sa famille, il sait que ses ancêtres africains venaient du Bénin. De vous à moi, avant ce jour-là, je n’avais jamais entendu parler des Bushinengues, ni de leur histoire, ni de leur culture, ni de leur musique. Honte à moi.

Mon trop court séjour – je n’étais pas dans le bon réseau — ne me permet pas d’en savoir beaucoup plus sur mes parents Bushinengues, ces authentiques Africains d’Amazonie. Néanmoins, je vais me plonger avec gourmandise dans l’excellent livre : « Les Marrons » de Richard et Sally Price.

Je découvre ainsi l’autre histoire de ces Africains qui ont fui les plantations, combattu la traite, qui l’ont vaincu et se sont libérés en alliance avec les Amérindiens. Il s’agit des Alukus (aussi appelés Boni), des Saramacas, des Paramacas, des Ndjukas, des Kwentis, des Matawis. Autant de clans, dont les noms sonnent comme ceux de chez nous.

Jamais je n’en avais entendu parler dans la version officielle de l’histoire de France, ni même de l’histoire de l’Afrique. Je tiens à rendre hommage au journaliste ivoirien Serge Bilé pour avoir atténué notre ignorance avec le documentaire « Les Boni de Guyane ».


2e round : le son « Bushi »

Il me faudra huit longues années et une autre invitation au festival Couté pou tandé en 2017, pour avoir enfin l’opportunité de me replonger dans mes obsessions concernant la culture Bushinengue.

Mai 2017, je débarque une seconde fois à Cayenne. Ce coup-ci, ce n’est plus à destination de Maripassoula, chez les Alukus, mais à Gran-Santi, chez les Ndjukas. Le point de départ, c’est Saint-Laurent-du-Maroni. Nous embarquons avec nos bagages dans une pirogue bâchée pour la circonstance. Il faut dire que tout ceci se passe sous une pluie d’enfer. Ça commence bien. Adventure, man !

Deux jeunes Ndjukas tiennent alternativement la barre. Nous naviguons à contre-courant. De l’aval vers l’amont. C’est parti pour huit heures de navigation.

Le Maroni est à flots. Le moteur de la pirogue ronfle. Les flots grondent et les baffles de la pirogue crachent le flow d’un hip-hop familier. A ce net moment, c’est bien pour moi de la musique urbaine africaine que j’ai dans les oreilles. La langue semble être du pidgin camerounais ou nigérian. Je reconnais même des mots. Par exemple Taki pour tok (talk, parler en pidgin). Waka c’est le même mot en pidgin pour dire marcher. Je suis prêt à parier que c’est nigérian. Vraiment, les gars sont partout, jusque dans les pirogues qui voguent sur le fleuve Maroni. Il était temps qu’on m’arrête dans mon délire : c’est du hip-hop Bushi, 100 % made in French Guiana, m’explique une merveilleuse étoile du nom de Romana. Sa lumière va tout au long de mon séjour éclairer ma lanterne sur la culture Ndjuka. Elle traduit pour moi les paroles du tube « Romana » (oui, la chanson porte son nom) de Baaka Boi qui tourne en boucle. Mon initiation a commencé.

La musique urbaine Bushi ambiance ainsi notre voyage et atténue les aléas, comme ce passage délicat en slalom entre les récifs, à l’endroit précis où une pirogue venait de chavirer. Ou encore l’accostage en catastrophe pour transborder nos bagages dans une autre pirogue, pour une raison dont nous ne serons pas informés. Sans parler de la rencontre improbable d’un camion toupie-bétonneuse transporté par voie de pirogues. Tout ceci sur le lit tumultueux du fleuve Maroni. Si je ne l’avais pas vu, de mes yeux vus, je n’y aurais jamais cru.

Huit heures plus tard, nous arrivons à Gran-Santi saufs, mais pas sains. Et j’en sais déjà plus sur la musique urbaine des Bushi…  Je peux frimer avec vous maintenant. Au fait, connaissez-vous le groupe français/bushinengue Bosh Milli ? On dirait du rap abidjanais…

C’est un peu normal. Les Bushinengues serait majoritairement de culture Akan, un peuple qui vit des deux côtés de la frontière qui sépare le Ghana de la Côte d’Ivoire. Comme cet autre artiste de French Guiana que la France et l’Afrique gagneraient à connaitre. Je conclurai donc mon propos avec lui. Il s’agit de monsieur Rickman G-Crew. Je suis d’autant plus en accord avec lui qu’il a basculé du dancehall grivois à un rap conscient et bien enraciné dans la culture Aluku. Dans tous les cas, « Je suis un Boni » et ça m’enjaille !

Lire ensuite : Quand le Roukaskas casse la baraque…