Rachid Taha l’Africain

Album posthume du regretté Rachid Taha, Je suis Africain ne possède pas le goût amer des œuvres inachevées. Il y apparaît, une dernière fois, libre comme jamais. Et pour l’éternité. 

Rachid Taha est né à Oran et enterré à Sig, petit bout de terre africaine situé dans l’Ouest algérien où vivait sa famille. Entre les deux moments ultimes de sa biographie, il a réalisé un parcours unique, exemplaire. De l’Afrique à l’Afrique, il a embrassé le monde, arpenté ses continents, s’est enivré de ses poésies et  de ses musiques. Tout au long de son voyage, sa profonde honnêteté l’a poussé à livrer son cœur sans compter, montrer ses joies et ses peines sans tricher. Avec humour, il a pointé du doigt là où ça fait mal, là où le sens se dérobe, mais aussi là où il y a de l’espoir, des raisons de croire et d’avancer. Lui s’est arrêté pour de bon, mais nous n’avons pas encore parcouru toutes les pistes qu’il a tracées ni vraiment cartographié la géographie inédite qui en découle. L’album Je suis Africain, son dernier souffle musical, peut aussi s’écouter comme la table des matières de l’atlas musical de Rachid Taha.

Au 11 septembre 2018, date funeste qui marqua le point final des aventures terrestres de Rachid Taha, son ultime album était quasiment fini. En compagnie de Toma Feterman, musicien décisif des formations tradi-balkano-punk la Caravane Passe ou Soviet Suprem, Rachid venait de passer deux années et surtout leurs nuits, à se battre contre le chaos pour lui faire cracher la sève nécessaire à la construction du petit frère de Zoom, son précédent manifeste de 2013. Au petit nouveau, il ne manquait que quelques retouches, quelques traits de maquillages, alors délicats à poser sur un masque devenu mortuaire. 

L’opération s’est faite avec délicatesse et Rachid n’aurait pas eu à rougir du résultat. Sans caricature, sans expression grimaçante, Je suis Africain lui ressemble, le complète.

Cette ultime déclaration ne peut être contredite et elle n’étonnera que ceux qui ont de l’Afrique une vision étroite. C’est au nom de son continent qu’il a assimilé les traditions, et les a conjuguées avec tout ce que le monde pouvait imaginer de musiques nouvelles. Dès ses premiers sillons il n’a cessé de vouloir exploser les frontières entre les peuples, entre les genres, entre les styles, comme celles qui séparent le passé et le futur. Je suis Africain n’échappe pas à la philosophie de déréglementation des conventions de cet altruiste libertaire.  


Name Dropping

Le morceau titre, venu au cœur de l’été annoncer son retour posthume, brosse un portrait cubiste et contemporain de son continent. Les notes cristallines d’une kora mandingue et d’un n’goni millénaires y côtoient les soubresauts excitants d’une guitare à la congolaise. Les accords du mandoluth du fidèle Hakim Hamadouche sont caressés par des violons à l’égyptienne. Le balafon et le tambour d’aisselle traditionnels s’appuient sur une basse et une batterie funky. Au centre de sa déclaration d’amour à ses racines, il dévoile son panthéon d’Africains émérites (musiciens, poètes, philosophes ou hommes politiques), il invoque l’Algérie de la Khaina ou de Kateb Yacine, le Mali d’Amadou Hampâté Ba, le Congo de Lumumba, le Burkina de Sankara, l’Afrique du Sud de Mandela. Aux moments clés de l’histoire du continent, il ajoute des territoires scarifiés par les conséquences de l’esclavage : la Jamaïque de Bob Marley, l’Amérique d’Angela Davis, Malcom X et Jimi Hendrix, les Antilles de Frantz Fanon et d’Aimé Césaire ou la France de Jacques Derrida. Et l’homme sans œillère sans frontière ni fausse modestie clôt sa liste par son propre nom en guise de signature. 

Ailleurs sur l’album, ce féru du name dropping et du jeu de mot signifiant, se lâche à nouveau. Andy Whaloo se réfère au pape du pop art Andy Warhol et au mot arabe walou (rien), association que Taha avait appliquée pour surnommer le peintre marocain Hassan Hajjaj et offert en nom de baptême d’un bar nocturne et culturel du Marais à Paris. Sur ce rock électro abrasif, les notes alertes du balafoniste Lassana Diabaté jouent le contrechamp africain. Andy Whaloo n’aurait pas dépareillé dans Made In Médina (2000), l’un des sommets électriques de sa discographie. Taha, à nouveau y rend hommage à ses fondamentaux culturels. Le peintre iconique des sixties y fait bon ménage avec ses balises du rock : Bo Diddley, Eddie Cochran, Elvis Presley, Johnny Cash, Lou Reed, Patti Smith et Brian Eno, mais aussi des poètes soufis Khalil Gibran, Omar Khayyam, Abû Nuwâs, l’ultime diva égyptienne Oum Kalthoum ou encore Picasso, Cocteau et Jean Marais.  

Son dictionnaire de citations n’en est pas pour autant épuisé. De façon plus légère il avoue son amour pour Marlene Dietrich et son respect pour Shakespeare dans le « Happy End » final, ballade mid-tempo sur lit à baldaquin de violons.  L’excitant « Like A Dervish », de son propre aveu « sa first song in English »,  s’articule sur un gimmick rythmique, visiblement inspiré du duo électro-punk Suicide d’Alan Vega et Martin Rev.  Il y cite, sans les nommer, mais certainement pas sans malice, des chansons phares des Byrds « Turn Turn, Turn » et des Who « I Can See for Miles » et Miles Davis, y ajoute-t-il, avant de réveiller à nouveau le fantôme d’Elvis qu’il fait rimer avec Oasis.  Aujourd’hui il est plus proche du king du rock n’roll et de celui de la trompette jazz, mais s’il en avait eu le temps, ces hommages auraient pu attirer l’intérêt des auteurs originaux, comme sa reprise de « Rock el Casbah » (Tékitoi 2004) l’avait lié d’une amitié durable avec Mick Jones, guitariste des Clash. 


Sur ses ultimes pistes 

Mais revenons au début de cet album. Sur « Ansit » en arabe Rachid Taha avoue que sa mémoire lui jouait des tours, que les bons moments se confondaient, que ses réflexes de survie ne répondaient pas toujours. Mais les fachos, les traîtres et les meurtriers étaient fixés à jamais dans ses souvenirs. Voilà, voilà que ça continue ! Le titre est du Taha classique. Rhythm ‘n’ blues, chaabi et cordes orientales s’équilibrent comme ils l’ont toujours fait sur les bandes-son de ses cris du coeur. 

Sur « Aïta » on trouve peu ou prou les mêmes ingrédients, mais passés au tempo supérieur. « Aïta » signifie l’appel, celui du voyage qui a profité à sa trajectoire et plongé tant d’autres migrants dans la misère, l’humiliation ou la noyade. C’est aussi l’ultime chanson enregistrée par Rachid et son texte laisse passer un soupçon de lucidité prémonitoire « Je m’en suis allé, je suis parti voyager/ Je suis fatigué, je ne reviens plus. »

« Minouche » qui précède le morceau titre, fait écho à la veine de chanson poético-réaliste franco-arabe, telle qu’initiée par le kabyle Mohamed Mazouni, l’auteur de « Écoute Moi Camarade », reprise phare de l’album Diwan 2 de Rachid en 2006. Ambiance chaabi et texte faussement naïf, dû au talent conjugué de Taha, Erwan Seguillon (Java, Soviet Suprem) et Jean Fauque, ciseleur en chef des mots du Bashung des années 90. « Minouche » est une déclaration d’amour à une khaloucha, femme noire, libre et insaisissable.

Après « Je suis Africain », Taha, l’amoureux perpétuel et défenseur infatigable de l’âme féminine nous présente une jeune chanteuse époustouflante. Comme sur Zoom où il nous avait prévenu du talent considérable de Jeanne Added à travers sa reprise en duo du « Now or Never » de Presley, « Wahdi » met en scène Flèche Love, princesse indie électro-rock qui avance à pas certains vers un destin lumineux. La jeune Suissesse-Algérienne, à la peau élégamment tatouée et au chant sublimement timbré, joue ici les femmes fatales et solitaires. Sur fond de collision entre une rythmique incantatoire presque soufie, une trompette mariachi et une guitare soul, les volutes ascendantes et orientales de la chanteuse s’élèvent en contrepoint du récit abîmé par les épreuves, mais gonflé d’espoir de Rachid Taha, qui au passage évoque un autre de ses héros, l’Égyptien Farid El Atrache. 


Mi-Temps

En version vinyle, ici le disque se tourne, comme Rachid dans son lit qui ne trouve pas le sommeil. « Insomnia » démarre sur un gimmick sifflé comme dans un de ces westerns qu’il affectionnait. La trompette et des chœurs soulignent sa recherche des grands espaces et sa profession de foi en arabe : « je ne change pas de route à cause de mon nom » et vice versa.

Décharge électrique, « Andy Waloo » accélère le pas et fait monter l’adrénaline. Il précède un blues torride pour cabaret enfumé au texte sainement provocateur. « Strip Tease » tient du chef d’œuvre et pourra servir de tremplin aux chanteurs et chanteuses désirant, le temps d’une reprise, clamer la pureté de leurs intentions. Extrait : « Je fais du striptease / J’exhibe ce que j’ai à l’intérieur / Je fais du striptease  / Je m’effeuille jusqu’au cœur »

C’est après ce classique instantané, qu’arrivent le brûlot « Like a Dervish » et l’ »Happy End » bien nommé.

Ainsi s’achève la discographie officielle de Rachid Taha. On peut soupçonner l’utilisation de pistes de voix non définitives. Ici et là, sa voix trahit une certaine usure, ses mots révèlent une pointe de nostalgie romantique, mais sans gommer son panache, sans exprimer ni lassitude ni tristesse. 

Posthume, Je suis Africain, n’est en aucun cas un témoignage d’outre-tombe. C’est un album inspirant et vivifiant, fidèle à ce que ce grand artiste était et sera toujours : un Africain fantasmagorique, un rockeur sans frontières, un homme libre de ses débuts jusqu’à son point final.