Pat Thomas, l’increvable missionnaire du highlife

Le chanteur ghanéen, doyen débordant d’énergie, a sorti un nouvel album le 4 octobre dernier. Juste avant son départ pour une longue tournée sur les scènes d’Occident, il nous recevait à Accra, la capitale du Ghana. 


Crédits photo : Sonia Achdjian

C’est dans l’ouest d’Accra, dans une maison sans adresse, au détour d’une route de terre que nous sommes allés rencontrer Pat Thomas, la « Voix d’Or de l’Afrique », la légende du highlife. Nous traversons quelques pièces sombres et un home studio pour arriver en plein milieu d’une répétition brûlante. Assis sur un canapé en face du Kwashibu Area Band de nouveau réuni, Pat Thomas observe, attentif et concentré. Soudain, il se lève et laisse échapper sa voix parfaitement reconnaissable : celle de la « Première Rock Star » du Ghana. À la pause, il se rassied, le temps de revenir pour PAM sur plus de 50 ans de carrière et une vie faite d’opportunités et d’improvisations, guidée par la musique et par le destin du Ghana.


La musique : hasards et nécessité

Pat Thomas voit le jour en 1946, neuf ans l’indépendance du Ghana, première du genre en Afrique subsaharienne. Cet évènement historique ne semble pourtant pas l’avoir ébranlé. Il se souvient avant tout de son enfance comme une période d’apprentissage, loin du tumulte politique. « Pendant ma scolarité, j’ai voulu apprendre la musique telle qu’elle doit être jouée », raconte-t-il avec un large sourire. « J’ai donc dû voyager. J’ai rejoint mon oncle King Onyina à Kumasi, un musicien ». Lui-même peine à expliquer cette vocation précoce, lâchant simplement « Tout me disait que je devais être musicien ». Même si sa mère aurait préféré qu’il continue les études, elle n’arrive pas à l’en dissuader. Elle-même dirige une chorale, tandis que son père est professeur de musique. « Leur sang est en moi » dit-il d’un air évocateur, sûr de son patrimoine génétique.

Les quatre années suivantes, Pat Thomas habite avec son oncle et apprend la batterie, les percussions, la guitare, bien qu’il sache pertinemment que son meilleur atout est sa voix. Son quotidien est paisible : il répète, joue seul, apprend, et écoute les disques du tonton en cachette. Bien qu’il soit encore trop jeune pour y entrer, il s’infiltre dans les clubs et tisse des liens avec un groupe de highlife du moment, le Broadway Dance Club. « Jusqu’à ce qu’un jour mon oncle parte en tournée. Je lui demande de l’accompagner, parce que je m’ennuyais quand il me laissait. Il a accepté et m’a pris avec lui ». Alors que la tournée est en escale à Takoradi, dans l’ouest du pays, le jeune Pat qui n’a que 19 ans se rend compte que le Broadway Dance Club est lui aussi en ville. Autre coïncidence (parmi tant d’autres dans la vie du chanteur), le tour bus de son oncle est garé juste devant l’hôtel de ses amis. Il débarque au milieu d’une de leurs répétitions, et trouve l’orchestre aux prises avec un problème : « leur chanteur était un Ewe, il ne pouvait pas parler Twi ! Le mec ne pouvait pas chanter une de leurs chansons. Ils ont donc arrêté de jouer et le leader du groupe est venu me parler. Il savait que j’étais de Kumasi et que je serais donc capable de chanter les lyrics de la chanson. Ils m’ont donné le micro. Mon frère… j’ai ouvert ma voix, j’ai chanté la chanson fort, et là, tout le monde s’est regardé ». Bien qu’il fasse sensation, le manager du groupe refuse qu’il remplace le chanteur titulaire, mais lui propose de rester avec lui, le temps de trouver une opportunité adaptée à cette voix si prometteuse. 
 


Avec les monstres sacrés du highlife et de l’afrobeat

L’occasion se présente cinq ans plus tard en la personne d’Ebo Taylor, de dix ans son aîné, qui revient de Londres (où il fait la connaissance d’un certain Fela Ransome Kuti). Nous sommes au début des années 70 : « Ebo a demandé un groupe et un chanteur au manager. Le manager lui a dit : voici ton chanteur, ce sera lui » raconte Pat en s’esclaffant sur la réaction d’Ebo, choqué par le jeune âge et la frêle apparence de la star en devenir. Mais la complicité est immédiate entre les deux jeunes hommes, qui habiteront même ensemble un certain temps. « On est devenus les meilleurs amis. On peut dire qu’Ebo est un de mes mentors : il m’a appris une partie de la musique et m’a motivé à écrire mes propres chansons. Nous nous voyons encore. C’est à partir de là que tout a commencé ». Les années 70 sont en effet un tournant dans la carrière de Pat Thomas. Le groupe Sweet Beans, nouvellement formé et sponsorisé par l’Association des planteurs de Cacao, déménage à Accra, et devient le band officiel du Tiptoe Nightclub. « Parce qu’il n’y avait que peu d’évènements en semaine à Accra, on a créé les Wednesday Night at Tiptoe, où on jouait. Si tu n’allais pas au Tiptoe le mercredi soir, c’est que tu n’étais pas à Accra. On est devenus extrêmement populaires. À cette période, ce qu’on a fait au Tiptoe a incité d’autres clubs à avoir leur groupe officiel ». Alors que la scène musicale nocturne de la capitale et le highlife (deuxième génération) sont en expansion phénoménale, Pat Thomas, star de la ville, répète le jour et joue la nuit, enchaîne différents contrats, monte un groupe en Côte d’Ivoire, décide d’aller en Allemagne, renonce et forme un nouveau groupe au Ghana. De 1975 à 1977, en plein dans les années disco, Sweet Beans qui s’est dissous se reforme sous le nom de Marijata, avec lequel il rencontre un énorme succès. 

Il tape également dans l’œil des musiciens d’afrobeat nigérians. Il enregistre deux hits avec le batteur Tony Allen et rencontre la légende et superstar Fela Kuti. « Un soir alors qu’on jouait au Tiptoe, Fela est venu et a commencé à jouer avec nous. Mais il jouait du highlife ! Je suis allé chez lui plus tard, à la Kalakuta Republic. On a joué, on est allé dans les clubs… Il était très gentil avec moi. Mais j’ai toujours été plus proche de Tony. On se parle encore, on s’appelle ». 

Dans ces années 70, Pat Thomas rencontre également une autre personnalité importante du pays : Ignatius Acheampong, militaire et chef d’État du Ghana entre 1972 et 1978. Un jour, le groupe de Pat doit jouer pour lui lors d’une cérémonie officielle, mais, à cause d’un malentendu, lui et ses musiciens arrivent en retard. Pat finit quand même par jouer pour Acheampong, qui a l’air très satisfait. « Il a dansé, il m’a fait visiter le palais, m’a signé son livre, il m’a même offert des disques et des bouteilles de whisky. Le jour suivant, je vais au bureau et on me dit que le patron a appelé pour dire que le groupe est démantelé. Pourquoi ? Parce qu’Acheampong a dit que j’étais en retard pour le show ». Un an plus tard, en 1979, le Ghana vit un nouveau coup d’État, celui de Jerry Rawlings cette fois. « À cause du coup, je ne pouvais plus jouer la nuit : il y avait un couvre-feu ! Il n’y avait plus de nightlife. Qu’est ce que je pouvais faire ? Une copine en Allemagne m’a proposé de la rejoindre pour y former un nouveau groupe. J’y suis donc allé et j’y suis resté environ 3 ans. Je suis ensuite allé à Londres pour un contrat d’un an, puis au Canada pour un autre contrat… mais j’y suis resté 10 ans ». 
 


Back to Ghana, back to highlife

Outre-Atlantique, il enseigne la percussion et forme un nouveau groupe, composé de musiciens canadiens et ghanéens. Il enregistre également des albums et joue dans des festivals. « Puis je suis revenu au Ghana, après 10 ans, avec un nouveau contrat. J’étais si heureux. Le business se portait bien : mon nouveau label m’avait offert une maison, une voiture, un groupe… Je me suis senti serein ». Il produit des albums et des singles en tant qu’artiste solo, notamment Sikiya Mogya, son plus grand hit au Ghana. En 2009, une nouvelle idée germe, impulsée par Kwame Yeboah, musicien ghanéen de renom, et Ben Abarbanel-Wolff, saxophoniste actuel de Pat. « J’avais envie d’avoir un groupe stable et de faire des tournées, comme Ebo, se rappelle Pat. Puis Ben et Kwame m’ont appelé et m’ont parlé de Strut Records qui voulait m’enregistrer et m’offrir un groupe et une tournée ». Très vite, la nouvelle formation commence à enregistrer, dans les studios d’Accra et de Berlin, avec la participation des vieux copains Ebo Taylor et Tony Allen. En 2015 sort l’album « Pat Thomas & Kwashibu Area Band », qui devient une référence en termes de highlife contemporain. Le succès est immédiat et propulse le groupe pour une tournée mondiale qui passe par les grands festivals de Glastonbury ou Roskilde. La « première rock star » du Ghana, comme on le surnomme parfois, retrouve le haut de l’affiche.

Son nouvel album, Obiaa! (littéralement « Tous ensemble »), enregistré entre Accra et Berlin paraîtra le 4 octobre 2019 chez Strut Records. Pat en est très content, tout comme il se réjouit de la scène musicale ghanéenne actuelle, qui a depuis longtemps embrassé synthétiseurs et machines « 10 ans après le coup d’État de 1979, les mecs du hiplife sont arrivés puisqu’ils n’avaient pas besoin de faire de la live music. Aujourd’hui, j’en écoute beaucoup et j’aime : ils se mélangent beaucoup aux Nigérians, comme nous à l’époque, comme quand Fela est venu ici pour apprendre le highlife. Je suis très connecté, j’ai fait plusieurs collaborations avec ces jeunes ».

Ben Abarbanel-Wolff passe soudainement la tête par la porte : il s’inquiète du temps, et taquine gentiment Pat en lui disant qu’il risque d’être fatigué s’il reste trop longtemps en interview. Le chanteur se lève en rigolant et rejoint le groupe pour leur 10e heure de répétition. Fatigué peut-être, mais prêt et d’attaque pour la fantastique tournée européenne qui se profile.

Dates de tournée 2019

26.09.2019 Newcastle, UK
27.09.2019 Band on the Wall, Manchester, UK
28.09.2019 Isis Farmhouse, Oxford, UK
01.10.2019 Jazz Cafe, London, UK
02.10.2019 Norwich Arts Center, Norwich UK
04.10.2019 Ubu, Rennes, FR
05.10.2019 New Morning, Paris, FR
08.10.2019 Schlachthof, Wiesbaden, DE
10.10.2019 YAAM, Berlin, DE
12.10.2019 Alice, Copenhagen, DK
13.10.2019 Atlas, Aarhus, DK
16.10.2019 0osterport, Groningen, NL
18.10.2019 Grounds, Rotterdam, NL
19.19.2019 Paradiso, Amsterdam, NL
20.10.2019 Doornrosje, Nijmegen, NL
25.10.2019 Biko, Milan, IT
26.10.2019 Moods, Zurich, CH
27.10-07.11.2019 Spain Tour