Pape Fall, l’éternel dandy de Rufisque

Sa savoureuse musique berce les mélomanes sénégalais depuis le milieu des années 60 et n’a pris aucune ride. Pape Fall est aujourd’hui une icône de la salsa au Sénégal. Rencontre à Dakar.

Photographies de Amadou Bator Dieng

L’histoire de la musique nous enseigne que les légendes sont souvent capricieuses, changeantes et parfois incontrôlables. Alors on appréhende toujours d’en rencontrer une, une fois le rendez-vous obtenu auprès du manager.

Un samedi après-midi dans son quartier Niaye-Tiokher. Niaye Thioker est une enclave située entre le grand marché de Sandaga, en plein centre-ville de Dakar, et la cité administrative du Plateau. Un quartier populeux et grouillant de monde.

Il est 17 heures. La cité est hyper agitée comme d’habitude. Pape Fall, un coup de fil pour signaler sa position, et nous voici réunis. « Trouvons un endroit calme où nous pourrions échanger » me lance-t-il d’un ton calme en me serrant la main.

L’homme est courtois et posé. À l’image des dandys, il est d’une finesse et d’une élégance rare. N’est pas salsero qui veut…

Nous nous faufilons au milieu des étals et boutiques du célèbre marché Sandaga. De temps à autre, il s’arrête pour échanger avec un fan qui le reconnait. Toujours avec la même politesse. Quelques minutes de marche, quelques tapes amicales ici et là, nous voilà assis dans un Café accueillant de l’avenue André Peytavin.

Dès l’entame de notre discussion, l’artiste nous plonge dans le royaume de son enfance — pour parler comme Senghor — afin d’expliquer comment le virus de la chanson l’a piqué. 


« Enfant, je me rendais aux champs non loin de Rufisque. Le travail champêtre était dur et, pour se donner du courage, nous chantions et je reprenais les tubes qu’écoutaient mes parents à la radio. C’est de là que tout part. Les Filaos, arbres aux feuillages persistants et pouvant atteindre 35 mètres de hauteur m’aidaient beaucoup, car pour m’exercer, je prenais leurs cimes comme public et je faisais tout pour qu’ils m’entendent » se rappelle en souriant le salsero. C’est la raison pour laquelle, selon lui, il n’a presque jamais connu « les pertes ou extinctions de voix qui touchent beaucoup d’artistes. »

Malheureusement, ses parents ne veulent pas qu’il chante, mais qu’il étudie et devienne fonctionnaire. De ce refus naît dans la maison un jeu de cache-cache entre le chanteur en herbe et son papa. Il se rappelle qu’en 1966, lorsqu’il fut engagé pour la première fois dans le groupe Dakar Rythme — qu’il quitta pour rejoindre L’Africain Jazz. — il faisait tout pour chanter sans trop fatiguer ses cordes vocales… pour ne pas avoir de « cassure de voix ». Sinon, au lendemain des spectacles, comment aurait-il pu l’expliquer à ses parents ?

« Tout cela me sera utile plus tard. Ces moments m’ont beaucoup apporté en terme de technique de voix » raconte-t-il.

Comment lui le rufisquois est-il tombé dans l’univers de la Salsa ?

« Mon cousin était disquaire et je trainais dans le magasin en m’abreuvant des Vinyles posés sur les fameux Teppaz (Premier tourne-disque de marque française, NDLR).

Quand un morceau de salsa passait, j’étais attiré par le rythme et surtout par la langue espagnole. Je faisais systématiquement traduire les paroles en français pour mieux les comprendre, tant et si bien qu’au collège (il a fréquenté l’école Pape Gueye Fall), je n’hésitais pas une seconde à choisir l’espagnol comme seconde langue. Ce choix me sera vraiment utile par la suite » explique celui qui chante en espagnol comme en wolof.

Le temps file. Déjà une heure que l’on discute à bâtons rompus. L’artiste regarde de temps à autre sa montre. « Je surveille l’heure de la prière. Rendre grâce au Seigneur est extrêmement important dans ma vie » me souffle-t-il.

Pape Fall est resté très pieux et très spirituel.

« C’était une promesse que je m’étais faite : Je serai artiste, mais je ne verserai pas dans l’alcoolisme comme c’était la mode à cette époque. Je ne fume même pas de cigarettes. Ceux sont des principes de vie simples, mais ô combien importants pour moi » nous confie le chanteur convaincu que l’artiste doit garder une dose de lucidité afin de pouvoir éduquer et sensibiliser. « Danser, rigoler, c’est bien et on a en grandement besoin, mais on ne doit pas oublier d’éveiller les consciences » affirme l’auteur dont les chansons tournent autour des questions sociales (famille, solidarité, patriotisme, tolérance, travail).

Depuis ses débuts, l’auteur de La Mujer n’a pas dérogé à sa ligne de conduite. Cela explique sans doute en partie sa longévité.

Mais revenons à son histoire : alors qu’il est installé au Dounya Orchestra comme chanteur en 1968, sa carrière va prendre un tournant décisif.

Le hasard n’existe pas, dit-on. Le frère ainé de Pape Fall est un proche ami du plus grand salsero de l’époque : Laba Sosseh (1943-2007). L’interprète de El Manisero fréquente la maison familiale. Un jour, en 1971, Laba — alors au sommet de son art — revient d’Abidjan avec dans ses bagages cinq musiciens de nationalités différentes. Au cours d’une soirée, il invite le jeune Pape à monter sur scène où il chante Guantanamera. le public est séduit. À la fin du spectacle, Laba veut le payer, mais lui, refuse.

« Jouer devant Laba Sosseh et qu’il m’adoube comme bon chanteur était plus gratifiant qu’un cachet. À l’époque, on voulait apprendre, maitriser notre art. Gagner de l’argent venait après. J’avais à peine 23 ans. » 


Le lendemain, Laba Sosseh débarque chez ses parents pour les convaincre de laisser chanter le jeune homme. Ces derniers accèdent à sa requête et lui confient leur progéniture. C’est ainsi qu’il intègre le Vedette Band de Laba Sosseh. Les deux hommes ne se quitteront plus, et même si leurs chemins se séparent momentanément, ils se retrouveront plus tard au Star Band de Dakar de feu Ibra Kassé.

« Laba Sosseh m’a tout appris. J’ai voyagé partout avec lui. C’est mon maitre et ma référence en la matière » explique-t-il avec beaucoup d’émotions.

Chez Kassé, Pape Fall partage la scène avec entre autres Mar Seck et un jeune garçon frêle, du nom de Youssou Ndour.

« C’était une période formidable. On était 4 ou 5 lead-vocaux à se relayer au micro. Chacun avait 1 ou 2 morceaux et le reste du temps, on était choristes pour les autres. Ce sont des moments qui t’apprennent à être tolérant, à savoir partager et surtout à comprendre qu’une concurrence sauvage entre artistes n’a aucun sens ». 


En 1980, Pape Fall quitte le Star Band pour former son propre groupe, le Africa Band, qui devint plus tard Nder de Dakar. Avec ce groupe, il sort sa première cassette « Nagou ».

En 1984, retour au Star Band et nouvelle collaboration avec Ibra Kassé, père de la musique moderne sénégalaise et propriétaire du Miami Night-Club. Il restera au Star Band même après la mort du père fondateur de l’orchestre en 1992.

Entre temps, dans les années 80, Youssou Ndour et son Mbalakh dévastateur sont passés par là, imposant une musique aux accents plus locaux et reléguant au second plan toute cette musique d’origine latine. Le leader du Super Étoile est la tête de pont de cette nouvelle génération, bien aidé par le Super Diamono de Omar Pene entre autres.

Il faut attendre 1995 pour voir Pape Fall prendre son destin en main et créer un nouveau groupe à lui : l’African Salsa.


Le stentor sentant la musique latine reprendre des couleurs (Africando cartonne alors dans le monde), il propose un savoureux mélange entre salsa et sonorités sénégalaises. La mayonnaise prend, et le Rufisquois retrouve aussitôt une place importante sur cette nouvelle scène musicale sénégalaise. Dopé par des tubes comme « Coumba Lamba » (en hommage au génie protecteur de Rufisque, sa ville natale) ou « Fonkal sa seuy », ses soirées sont toujours remplies et son calendrier hyper chargé.

Ainsi, avec Africando et L’Orchestra Baobab, Pape Fall a largement joué sa partition pour donner une seconde jeunesse à la Salsa au Sénégal et en Afrique. Aujourd’hui, malgré son statut et ses 71 ans révolus, Pape a toujours faim, d’ailleurs un nouvel album va bientôt sortir et il a sur le feu encore plein d’autres projets.

« J’ai déjà écrit les textes pour un prochain album. Je peux dire qu’il est prêt, je discute avec mes collaborateurs et avec mon grand frère Balla Sidibé (un des lead-vocals du groupe Baobab, NDLR) pour choisir le bon moment » informe l’artiste. Cette dernière phrase renseigne à souhait sur l’humilité du bonhomme, sans doute une autre raison de sa longévité.

« On a jamais fin d’apprendre. Balla Sidibé par exemple, c’est mon grand frère. À chaque fois qu’il n’est pas en tournée avec le Baobab, il vient m’accompagner dans mes prestations et ses conseils me sont toujours utiles » explique le Maestro.

L’appel du Muezzin interrompt notre succulente discussion. Il est donc plus que temps de libérer notre prestigieux hôte. Un artiste d’une dimension exceptionnelle et d’une sagesse infinie. Un homme, dont chaque propos sonne comme une leçon de vie. Son nom : Pape Fall ! Merci.

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