Quand l’Afrique chante l’Afrique, une introduction

Taj Mahal et Bassekou Kouyaté, en concert au festival Fiestasète (aout 2013)Taj Mahal et Bassekou Kouyaté, en concert au festival Fiestasète (aout 2013)

Pour démarrer en beauté, voici une toute première sélection où soufflent les vents d’Afrique. Les vents de la liberté qui ont balayé la colonisation, les vents de la guerre et de la division qui trop souvent ont propagé leurs meurtriers incendies, et ceux, contraires, qui appellent à l’unité et font résonner le nom de figures tutélaires qui incarnent la dignité de tout un continent. Et puis les vents frais des matins clairs d’Afrique, qui dévoilent les splendeurs du continent… et ses espoirs.

Bonne écoute, voici le premier post de Pan African Music (PAM#1) !

Ecoutez en parallèle la playlist de cet article sur :

Le Bûcheron (piste 1), qui trime dans les forêts du Congo pour vendre son bois, et n’arrive pas à faire vivre sa famille, c’est celui que chante Franklin Boukaka, comète trop souvent oubliée de la chanson africaine.

Ah l’Afrique, où est ton indépendance, où est ta liberté ? Couper du bois est un dur labeur, le vendre en est un autre.  Avec ce lot de malheurs et mes enfants à nourrir, je suis loin de m’en sortir.

Franklin Boukaka enregistre ce disque à Paris en 1970, avec Manu Dibango à la direction d’orchestre, aux arrangements et au saxo. Voilà déjà plusieurs années que ses textes engagés lui donnent maille à partir avec le pouvoir en place à Brazzaville.

Ceux auxquels j’ai donné ma voix sont devenus gourmands de pouvoir et de voitures. Quand arrivent les élections, je deviens à nouveau important pour eux. Et je me demande : le colonisateur est parti, pour qui avons nous obtenu l’indépendance ?

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Deux ans plus tard, alors que Brazzaville est secouée par une tentative de putsch que le président Marien Ngouabi fera réprimer dans le sang, Franklin Boukaka est assassiné. Disparu à l’âge de 32 ans, sa trajectoire a laissé une trace dans le ciel des idéaux africains.

Car l’indépendance, si elle s’est passée sans heurts dans un certain nombre de colonies, fait l’objets d’âpres luttes et de guerres de libération tout au long des années 70. C’est le cas dans les territoires colonisés par le Portugal (notamment le Mozambique et l’Angola) ou encore la Rhodésie, ancienne colonie britannique qui prendra le nom de Zimbabwe en 1980. Ce sont ces conflits qu’évoque dans Mambu na miondo (piste 2) le Congolais (de Kinshasa) Franco Luambo, alors au sommet de son art. La libération de l’Afrique, mouvement entamé dès l’entre deux-guerres, a très tôt convergé avec la lutte d’émancipation de tous les peuples noirs. Ceux d’Afrique (chantés bien plus tard par Djelimady Tounkara dans Farafina Africa- piste 3), et ceux des Amériques. C’est d’ailleurs de cette convergence qu’ont émergé des figures majuscules du panafricanisme, comme celle de Kwame Nkrumah, qui lors de ses études à Londres et aux Etats-Unis, a côtoyé des intellectuels et des militants venus de toute la Diaspora. En devenant le premier président du Ghana, le 6 mars 1957, il déclare : « Notre indépendance n’a aucun sens si elle n’est pas suivie de la libération totale du continent africain. »

Birth of Ghana

Le Ghana, premier pays d’Afrique subsaharienne à s’émanciper de la tutelle coloniale, marque les esprits. Et jusque dans les boîtes de Londres où le calypso est en vogue, on chante l’événement (Lord Kitchener, Birth of Ghana, piste 4).

L’étoile noire au centre du drapeau ghanéen représente, chante Kitchener, « la liberté de l’Afrique ». Elle est est certainement une référence à la Black Star Line, cette compagnie de navigation fondée par le Jamaïcain Marcus Garvey pour organiser le retour des noirs du Nouveau Monde vers l’Afrique. Garvey est devenu une des figures tutélaires du mouvement rasta, tout comme Haile Selassié, l’empereur d’Ethiopie, chanté ici par le jamaïcain Rod Taylor. Vert-jaune-rouge, les couleurs de l’Ethiopie, seul pays d’Afrique qui ne fut jamais colonisé, serviront de référence à de nombreux états africains qui en reprendront les couleurs (piste 5).

Autre figure du panafricanisme est celle de Patrice Emery Lumumba, premier ministre du Congo dès l’indépendance du pays, le 30 juin 1960.

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Patrice Emery Lumumba

Il est assassiné le 17 janvier 1961, après sa capture par les hommes du colonel Mobutu (photo) et sa « livraison » au sécessionniste Moïse Tshombé qui, aidé, d’officiers belges, se chargera de faire disparaître celui dont les flamboyants discours feraient une icône.

De nombreuses chansons chanteront sa mémoire, comme celle du guinéen (de Conakry) Bala Oniavogui, et son orchestre les Balladins (piste 6).

Quelques années plus tard, en 1969, le jeune Fela, qui s’appelle encore Ransome Kuti, part avec son groupe les Koola Lobitos aux Etats-Unis, où il enregistre ce titre, Viva Nigeria (piste 7). Le pays est alors en proie à la guerre du Biafra (province pétrolière qui cherche à faire sécession). Son appel à la paix et à l’unité du pays vaut pour toute l’Afrique.

Ces conflits qui continuent d’ensanglanter l’Afrique jusqu’à nos jours, sont aussi au centre de la chanson Ni Mafele (piste 8) du Guinéen Sekouba Bambino, qui s’inquiète en particulier du sort des enfants, premières victimes des guerres dont ils furent parfois, depuis les années 90, les soldats recrutés de force.

La paix (Jammu), c’est aussi la prière du sénégalais Ismaël Lo, dans la magnifique ballade Jammu Africa (piste 9). L’unité, Baaba Maal (lui aussi du Sénégal) ne l’a pas oubliée (piste 10), pas plus que son compatriote Omar Pene (piste 11) qui invite les Africains à déposer les armes et à faire la guerre… au paludisme, aux coups d’état, et aux autres fléaux qui minent le développement du continent.

Même s’il existe 54 états et autant d’Afriques, un certain nombre de problématiques communes les réunit sous le même étendard. Chanter l’Afrique, Pierre Akendengué l’a souvent fait depuis son premier album personnel, Nandipo, en 1976. Afrika Obota (piste 12) date aussi de ses tout débuts, issu de l’album éponyme enregistré à Paris avec le percussionniste brésilien Nana Vasconcelos décédé le 09 mars dernier.

Pierre Akendengué
Pierre Akendengué

La semaine prochaine, dans le post PAM#2, nous rendrons hommage à P. Akendengue, dont  le génie créateur est trop souvent oublié.

A propos d’oubli, on vous entend dire derrière votre écran : mais où sont les femmes ?

Elles seront plus nombreuses dans d’autres posts, mais il en est une qu’on ne pouvait oublier aujourd’hui, c’est celle qu’on surnommait précisément « Mama Africa » : Myriam Makeba, qui quitte l’Afrique du Sud en 1960, et n’y pourra plus remettre les pieds avant le début des années 90 du fait de son engagement public et médiatisé contre le régime d’apartheid qui sévit dans son pays. Juste avant de partir en tournée pour un spectacle musical aux Etats-Unis, elle avait participé en 1959 au tournage du film « Come Back Africa » de Lionel Rogosin. La voici justement dans un extrait du film.

La chanson Sophiatown is gone (piste 13) raconte la fin d’un quartier (location), Sophiatown, où les Noirs d’Afrique du Sud pouvaient non seulement être propriétaires mais aussi plus libres, laboratoire de la culture urbaine d’Afrique du Sud, où le jazz coulait à flot, tout comme la bière de maïs. Le quartier fut rasé par le gouvernement sud-africain, qui le rebaptisa Triomf (triomphe). Les 65.000 résidents de Sophiatown furent expulsés et pour beaucoup relogés dans le township de Soweto. L’ambiance de ce quartier se retrouve encore dans les nombreux clichés qu’en a fait le Sud-africain Jurgen Schaderberg.

A l’immense catalogue des chansons africaines qui chantent l’Afrique, on pourrait ajouter la fameuse African Typic Collection (piste 14) du camerounais Sam Fan Thomas, qui fit un tabac en Afrique de l’ouest au milieu des années 80. C’est une sorte de medley qui navigue entre les styles musicaux, et n’hésite pas à reprendre quelques refrains connus, comme celui de la chanson Boma l’heure de Franco Luambo.

Enfin, pour conclure ce voyage (qu’on poursuivra ultérieurement), empruntons à nouveau les courants marins qui ont fait voyager les musiques de part et d’autre de l’Atlantique. En commençant par les formidables voyages de la salsa, ou pour parler plus généralement, des musiques afro-cubaines. Partis d’Afrique, les rythmes ont infusé les musiques américaines et caribéennes. Celles de Cuba revinrent en force sur le continent, et donnèrent naissance, dès les indépendances, à la vogue afro-cubaine en Afrique. Africando, le all stars de salseros africains fondé à l’initiative du producteur Ibrahima Sylla, en est un des meilleurs ambassadeurs. Sur leur dernier album, Viva Africa, figure Africa Es, tribute to Africando interprétée par le Spanish Harlem Orchestra (piste 15). La chanson rend hommage aux racines africaines de la musique made in Latin America.

L’influence africaine a bien sur joué aussi sur les racines des musiques noires nord-américaines.

 « Ce que les musiciens du Mississipi appellent blues, rappelle Bassekou Kouyaté, nous on l’appelle Poye », un mode de la musique malienne.

Comme avant lui Ali Farka Touré avec Ry Cooder, le virtuose du ngoni a enregistré un titre en compagnie d’un autre Américain, le bluesman Taj Mahal (piste 16).

Bien sur, nous reviendrons ensemble nous promener sur tous ces ponts qui relient l’Afrique à l’Amérique. Il est cependant un titre qu’on ne pouvait oublier aujourd’hui, c’est Africa Unite de Bob Marley, la star planétaire du reggae qui mieux que quiconque diffusa dans le monde les idées panafricaines (piste 17).

Et parce que les idéaux panafricains demeurent, et que la lutte continue, voici pour finir une reprise de la chanson « Buy Africa » de Fela Kuti, signée du rappeur belgo-congolais Baloji, avec la participation du chanteur nigérian Kuku (piste 18).

Rendez vous la semaine prochaine, pour PAM#2, consacré à Pierre Claver Akendengue.

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Par Vladimir Cagnolari

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Tracklisting : 

  1. Franklin Boukaka / Le Bûcheron
  2. Mambu na miondo, Franco
  3. Farafina Africa, Djelimady Tounkara
  4. Birth of Ghana, Lord Kitchener
  5. His Imperial Majesty, Rod Taylor
  6. Lumumba, Balla et ses balladins
  7. Fela Ransome Kuti, Viva Africa
  8. Ni Mafele, Sekouba Bambino
  9. Ismael Lo, Jammu Africa
  10. Africa United, Baaba Maal
  11. Omar Pene, Africa
  12. Afrika Obota, Akendengue
  13. Myriam Makeba, Sophiatown is gone
  14. African Typic collection, Sam Fan Thomas
  15. Africa Es, tribute to africando
  16. Poye 2, B. Kouyate & Taj Mahal
  17. Africa Unite, Bob Marley
  18. Buy Africa, Baloji

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