Ostinato Records : storytelling en musique pour pays en détresse

À l’occasion de la sortie de la prochaine compilation d’Ostinato Records consacrée à l’âge d’or – et injustement oublié – de la musique soudanaise, on a discuté avec le fondateur du label, Vik Sohonie.

Lorsque Vik Sohonie répond à mon appel Skype, il se trouve en Thaïlande, à Bangkok, où il a grandi, « l’endroit où [il] passe le plus clair de mon temps. » Son label est basé à New York, mais il s’y rend très rarement : « je vis habituellement en Afrique ou en Asie, et plus particulièrement en Inde – mon pays de naissance – pour rendre visite à mes parents. » Cette explication rapide donne une idée assez précise du planisphère personnel du fondateur d’Ostinato Records, un label dont les disques visent à « projeter une lumière positive sur les sociétés » qui ont souffert des déplacements forcés de population, des catastrophes naturelles, ou des guerres civiles et autres conflits internes. Des événements qui généralement détruisent ou font tomber dans l’oubli l’héritage et la création artistiques de ces pays. Alors, depuis 2016 et sa première sortie discographique, Sohonie n’a eu de cesse de digger les musiques oubliées de Haïti, du Cap-Vert, de la Somalie et – dernière compilation tout juste sortie – du Soudan.

Avec une formation et une carrière professionnelle de journaliste, le travail de cet Indien de naissance détonne dans le petit monde du digging, majoritairement Blanc et occidental, et notre conversation prend naturellement un chemin très politique et social, plutôt que purement musical : du danger omniprésent du post-colonialisme aux possibilités de mener un commerce juste et éthique au sein du cadre capitaliste et néo-libéral mondial.

Et comment une compilation de musiques a parfois plus d’impact qu’un article de presse. Le digging ? Oui, mais le storydigging. « La musique est l’arme la plus puissante, en tant qu’outil de storytelling. », aime répéter ce conteur d’histoires musicales.


Comment définirais-tu ton activité ? Te considères-tu comme un
digger ? Un producteur musical ? Un musicologue? Un voyageur culturel ?

J’ai commencé ma carrière comme journaliste, et je crois que je le suis toujours. Ce que j’aime, c’est raconter de bonnes histoires et j’utilise la musique comme outil de storytelling. Je cherche les événements politiques et culturels qui changent l’histoire d’une société, comme les vagues d’immigration, ou les guerres civiles. Des histoires qu’il faut raconter, précisément parce qu’elles ont été ignorées suite aux préjugés et choix éditoriaux des puissants médias occidentaux.

Je me considère pas comme un digger. Ce terme a une forte connotation colonialiste, tout comme l’ethnomusicologie, et les activités du même genre : ce sont des termes et des étiquettes qui ne rendent pas service aux sociétés car elles placent – à nouveau – les cultures du « Sud globalisé » dans une case, et la culture du « monde développé » dans une autre. Est-ce que les gens disent qu’ils vont « digger » lorsqu’ils se rendent en Europe ou au Japon ?

En fait je ne dirais pas que je suis un journaliste, mais un storyteller. Là où il y a une belle histoire humaine à raconter, il y a souvent de la bonne musique. Au fond, je préfère largement raconter une histoire en musique plutôt qu’à travers un article que je pourrais facilement publier dans le New York Times, mais qui n’attirerait qu’une maigre audience.


Comment choisis-tu les pays dont tu veux raconter l’histoire ?

Je m’intéresse aux pays qui ont été et sont encore extrêmement mal présentés dans les grands médias internationaux, et dont l’image est ainsi sévèrement écornée. Après la sortie de notre compilation sur la musique de Somalie, je suis allé sur la page internet qu’Al Jazeera consacre à ce pays, et 99 % des articles étaient à connotation négative. La seule publication positive était au sujet de notre compilation ! Généralement, les pays que je choisis sont dans mon collimateur depuis quelque temps déjà, comme le Cap-Vert – dont j’adorais déjà la musique – ou Haïti – que j’ai étudié en profondeur à l’université.


Comment procèdes-tu à tes recherches de musiques dans des pays si différents les uns des autres ?

Généralement je m’intéresse à l’histoire du pays, et la musique vient après. Mais parfois, comme pour le Cap-Vert, je découvre une musique incroyable et je me rends compte qu’il y a une magnifique histoire d’immigration derrière ces sons. Dans le cas de la Somalie, je savais déjà qu’il y avait quelque chose d’unique à raconter à propos de Mogadiscio et du pays avant la guerre civile, et j’ai imaginé qu’il y avait forcément de la musique incroyable associée à cette époque, et j’ai alors commencé mes recherches.

Le fait d’avoir grandi dans des pays si différents – Inde, Thaïlande, Philippines – me permet de comprendre l’importance cruciale des cultures locales, et je ne supporte pas la façon dont les histoires sont racontées par les médias internationaux et les points de vue imposés par les images et les mots. C’est pourquoi je cherche des histoires qui permettront peut-être de changer le récit et dire la vérité qui a été déformée ou tue pendant trop longtemps, des décennies, voire des siècles.


Selon toi, pourquoi ces musiques ont été inaudibles ou non publiées pendant si longtemps ? Est-ce là le résultat de cinq siècles de colonisation ?

Oui, c’est le produit de la colonisation et de l’industrie médiatique qu’elle a contribué à créer : qui est légitime pour faire le récit de l’histoire ? De nombreux journalistes européens couvrent les actualités du Brésil, mais pourquoi est-il si difficile d’y trouver un journaliste indien ? Comment se fait-il que nous, dans nos pays du Sud globalisé, ne sommes pas ceux qui racontons notre propre histoire ? Nous partageons des histoires, héritages et traumatismes similaires, et nous sommes donc bien plus capables de nous comprendre mutuellement, et de raconter nos histoires de manière plus riche.


Quel est cet héritage commun dont tu parles entre l’Inde, l’Afrique et les Caraïbes, pour reprendre les territoires que tu as cités ?

Quand je voyage en Afrique de l’Ouest, en tant qu’Indien, j’ai l’impression que les gens sont comme des membres de ma propre famille, que j’aurais perdus de vue depuis longtemps. Il existe un lien entre nous, et c’est justement la raison pour laquelle il faut laisser les personnes de couleur faire le récit médiatique des pays de couleur : au final, on obtient sans aucun doute des histoires différentes, plus originales et plus riches. Cet héritage commun a créé des liens de solidarité qui existent depuis longtemps déjà – au moins les années 1950 et la création du Mouvement des non-alignés [organisation internationale regroupant des États qui se définissent comme n’étant alignés ni avec, ni contre aucune grande puissance mondiale, NdT]. En effet, la plupart des anciens pays colonisés ont décidé ne faire partie ni du capitalisme nord-américain, ni du communisme soviétique. Ils ont alors créé cette alliance entre l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud, après s’être réunis lors de la conférence de Bandung, en Indonésie, moment fondateur du mouvement.


Malgré l’héritage que tu partages avec ces pays, ne cours-tu pas le risque d’être vu comme un néo-colon : un Indien qui se rend en Somalie pour exhumer la musique locale ?

Tout d’abord je dois rappeler que, historiquement, ce sont nous qui avons été colonisés ; nous n’avons colonisé personne. La culpabilité associée à la colonisation ne pèse donc pas sur nous.

Cela dit, quand je suis allé pour la première fois à Haïti, en République Dominicaine, en Somalie, au Soudan, ou à Djibouti… j’étais très nerveux : est-ce qu’ils vont me considérer, avec suspicion, comme un étranger, un outsider ? En réalité, ces voyages m’ont permis de mieux comprendre ma propre histoire. Il y a peu d’Indiens qui se rendent en Haïti – un territoire très éloigné de chez eux – mais j’ai réalisé que les Haïtiens savent qu’ils partagent avec nous une histoire commune. Et je serais sincèrement heureux le jour où un Haïtien réalisera une compilation de musique indienne. Ce serait même la plus belle chose au monde !


Assurément, ton travail est loin d’être celui d’un producteur discographique traditionnel. Quel est l’objectif de ton label ?

Avec mes disques, j’essaie de changer l’image internationale de ces sociétés et d’y projeter une lumière positive. Il ne faut pas oublier que celui qui raconte ton histoire est celui qui contrôle ton image. Nous, dans le Sud globalisé, n’avons pas tendance à fétichiser la guerre et la pauvreté, mais au contraire, nous creusons dans les profondeurs de l’histoire. Ceux qui perpétuent ces fausses images se rendent complices des crimes dont ces sociétés sont victimes.

Les labels européens font un excellent travail, sans aucun doute, et nous sommes tous unis dans cette démarche, mais pourquoi est-ce que la plupart des labels de compilations et rééditions sont basés en Europe et sont gérés par des Européens ? Il y a une histoire derrière cette réalité, évidemment. Je suis le premier Indien à gérer ce genre de label, alors que nous sommes plus d’un milliard d’habitants dans ce pays. J’espère donc que le modeste succès que connait mon label depuis ses débuts pourra inspirer de plus en plus d’asiatiques à entreprendre des projets de préservation culturelle.


En tant qu’Indien, pourquoi n’as tu pas encore publié de compilation de musique indienne ? J’imagine qu’il doit y avoir de la musique inconnue ou méconnue sur un territoire peuplé de communautés aussi différentes.

Figure-toi que j’y ai déjà pensé, et j’ai très envie de travailler sur la musique indienne, mais il y a de nombreuses raisons pour lesquelles je ne l’ai pas encore fait. Quand tu es né en Inde, on t’incite à ne pas aimer ton propre pays et sa culture, et on t’apprend à regarder vers l’Ouest, à cause de la colonisation britannique. Mes parents, qui ont grandi en Inde dans les années 1960, n’écoutaient que les Beatles ! On n’entendait que ça à l’époque, notamment dans les grandes villes, pour les gens qui n’avaient plus aucun lien avec la vie des villages. J’ai moi-même dû apprendre la musique indienne au travers des collectionneurs de disques en Europe ! C’est fou… J’ai grandi avec la culture afro-américaine : j’écoutais du hip-hop, je lisais les poètes Noirs… Le hip-hop était omniprésent dans les endroits où j’ai grandi – les grandes villes d’Inde, de Thaïlande et des Philippines. Et je me suis facilement identifié à cette culture car j’avais moi aussi vécu le racisme et les inégalités dans mon enfance.

La deuxième raison est liée au journalisme : un reporter blanc occidental qui travaille pour un grand média peut aller couvrir n’importe quel pays du monde et faire le récit qu’il souhaite, alors qu’un soudanais n’a le droit que de traiter du Soudan. Et c’est la même chose pour les autres pays du Sud. Moi-même, puisqu’on m’a cantonné dans ce rôle lors de ma formation, je n’ai jusqu’à présent pas envisagé de m’intéresser à l’Inde, pourtant mon propre pays. 

La troisième raison est simple : même si j’ai très envie de célébrer la musique indienne, j’ai beau chercher une belle histoire, je ne l’ai pas encore trouvée. L’Inde est un pays incroyablement diversifié, parce qu’il n’était pas censé être un pays unifié. Il y a un nombre extraordinaire de cultures et de communautés, et tellement de choses à raconter. Mais par où commencer ? En fait, je suis justement en train de travailler avec un excellent collectionneur de musique indienne, et ensemble nous essayons de trouver la bonne idée. Mais en tant qu’Indien, je dois faire très attention.

En effet – et c’est la dernière raison pour laquelle je n’ai pas encore travaillé sur la musique indienne – comme toute société anciennement colonisée, l’Inde a ses propres complexes. Et un Indien comme moi, qui a vécu beaucoup de temps à l’étranger et notamment aux États-Unis, qui parle anglais avec un accent nord-américain… Je ne suis pas assez indien pour les Indiens. Et ils me rétorqueraient : « Pourquoi t’intéresses-tu à notre passé ? Il y a tant de choses incroyables aujourd’hui ! » L’Inde n’est pas la Somalie ou le Soudan, où tant de choses ont été perdues ou détruites : l’Inde n’a pas besoin d’un changement de son image internationale. Ce serait plutôt une façon pour moi de découvrir ma propre musique et culture. Et pour cela, j’ai encore besoin d’un peu de temps pour comprendre comment le faire.


Avant de revenir à tes racines indiennes, quel sera alors le prochain voyage ?

Tu as parlé des Caraïbes tout à l’heure, et j’ai justement envie de travailler sur la Guyane. Je veux raconter l’histoire des Indiens en Amérique du Sud, et la Guyane me semble avoir une histoire incroyable qui mérite d’être racontée.

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Ahmed Asyouti d’Ostinato (gauche) et Vik Sohonie (droite) plaisantent avec le chanteur Emad Youssef chez lui à Omdurman, Décembre 2017 © Janto Djassi / Picture Me Different