Mo’Kalamity, reine africaine du reggae-roots français

Il y a tout juste deux ans, cette native du Cap Vert foulait pour la 1re fois le sol de la Jamaïque et y enregistrait son 4e album. Retour sur le parcours d’une reine du reggae français qui, plus que jamais, a l’Afrique chevillée au corps.

Photographies de JB Dub Livity

Port altier, sourire enveloppant, regard pétillant, en cet après-midi d’hiver à Paris, le soleil irradie, Mo’Kalamity aussi. Il faut dire que la vie lui sourit. Il y a tout juste deux ans, à Kingston, elle enregistrait son 4e album avec la magique paire basse-batterie, Sly & Robbie. Musiciens et producteurs légendaires en matière de reggae depuis plus de quarante ans, le duo fait partie de ses influences majeures, notamment pour ses collaborations avec des pointures comme Black Uhuru. Les « patrons », selon son expression, ont aussi participé à l’album Françafrique du reggaeman ivoirien Tiken Jah Fakoly avec qui, l’année dernière, elle a signé la première collaboration de sa carrière.

Lorsqu’on revient sur ces dernières productions en forme de consécrations, la Rasta parle de « bénédictions ». On serait tenté de rajouter que son travail, sa détermination et sa personnalité artistique bien trempée, ancrée dans le paysage du reggae français, ont payé. Car depuis 2004 et la formation de son groupe, The Wizards, Mo’ Kalamity est sur tous les fronts : écriture, composition et production. D’ailleurs, lorsqu’elle raconte ses retrouvailles avec Sly Dunbar (batteur), Robbie Shakespeare (bassiste) et leur Taxi Gang Band à l’Anchor Studio de Kingston, on devine que la demoiselle a forcé l’admiration de ses pairs : « j’étais toute seule, avec beaucoup d’hommes autour de moi. Tout le monde était en mode gentleman, mais pour taquiner ils disaient : “tu sais, c’est la fille qui est venue toute seule”. J’ai senti qu’il fallait que je montre, même si j’ai encore beaucoup de choses à apprendre, que je connaissais mon sujet,  que je savais ce que je voulais et qu’on ne pouvait pas me la faire à l’envers. »

Si Mo’ aime le reggaeelle a une préférence pour la fin des années 70 : « pour moi c’est le summum, une période bénie ». Restée fidèle à ce reggae roots et militant, sa voix suave n’a de cesse, depuis 2007 et son premier album, de prôner plus d’humanité avec, toujours, l’Afrique au cœur :

« C’est ce qui m’a fait adhérer à cette musique. Non seulement j’appréciais le rythme, le groove, mais je me suis reconnue dans tous ces artistes jamaïcains qui, dans leurs textes, revendiquaient leurs origines africaines. C’est ce qui a contribué à m’interpeller : ils se sont toujours sentis fiers d’être africains. »


Praia-Paris, Sodade et reggae

Originaire de Santiago, « la plus africaine des îles du Cap-Vert », Monica Tavares a 5 ans et demi lorsqu’elle arrive en France après un bref passage par le Portugal : « je suis née dans la décennie qui a suivi l’Indépendance (1975 ndrl), ma famille a choisi l’exil pour les mêmes raisons que tous les Capverdiens à l’époque : la recherche de meilleures conditions de vie. » Monica grandit en région parisienne. À la fin du collège, elle donne ses premiers concerts. Et, déjà, le reggae s’impose comme une évidence. « J’adore la soul, le gospel, le blues, le jazz… mais cette musique me fait quelque chose de particulier, c’est à travers elle que j’ai envie de m’exprimer, que c’est le plus naturel. » Elle bœuffe, jamme, apprend la musique « sur le tas », passe par la fac en socio-ethnologie et commence à écrire.

Son premier texte s’appelle « Africa« , tout un symbole : « C’était vraiment un appel du cœur. J’avais le sentiment d’avoir laissé quelque chose en Afrique. La séparation avec mes racines a été longue, mais elles ont toujours été en moi. Le Cap Vert c’est mes parents, c’est de là que je viens. C’est un archipel, dix petites îles situées dans l’Océan Atlantique au large du Sénégal, comme autant de pierres précieuses. J’ai le sentiment qu’elles contiennent l’Afrique tout entière. Et ça peut paraître curieux, mais j’ai l’impression que je porte cette universalité africaine en moi. » 
 


Si Mo’ voyage au Mali et bien sûr aussi en Éthiopie, elle ne retrouve sa terre natale qu’en 2010, à l’invitation, entre autres, du Festival Baia Das Gatas, sur l’île cap-verdienne de São Vicente. Elle renoue alors avec sa langue maternelle délaissée depuis près de 25 ans. L’année suivante, elle est nominée au Cabo Verde Awards (catégories « meilleur album reggae », « meilleur clip » et « révélation de l’année »). Entre temps, Mo’ s’est fait une place dans le paysage reggae hexagonal à la faveur des albums Warriors of Light (2007), Deeper Revolution (2009) et de nombreux concerts avec The Wizards (notamment en première partie de Salif Keita).

Après avoir appris la guitare, elle produit son troisième album, Freedom of soul (2013), sur son micro label Sofia-Thea Records. Et livre son unique titre en créole capverdien, Cima vento : « Une sodade reggae (rires) ! Cima Vento veut dire “comme le vent” et parle de l’exil, de ce mouvement qui comme le vent, tourne, revient, balaye. Je voulais exprimer ce sentiment des gens qui quittent leur terre et veulent se reconnecter avec leurs racines. C’était une pensée pour mes parents, mes grands-parents, et tous ces Africains qui sont en mouvement autour du globe. J’ai toujours vécu ça, vu les gens partir. Ma famille est éclatée partout dans le monde : en France, au Portugal, aux États-Unis. » 
 


Cette même année, lors du Garance Reggae Festival organisé dans le sud de la France, elle rencontre Sly & Robbie pour la première fois : « Il manquait une choriste pour le groupe Black Uhuru dont ils sont la colonne vertébrale. Ils m’ont proposé de la remplacer, j’ai dit oui. Un truc de dingue ! On a fait un super concert. Je me suis rendu compte qu’ils étaient accessibles et je me suis dit que si je les sollicitais à l’avenir, il serait peut-être possible d’enregistrer un ou deux titres avec eux. »


Quand des rois de la Jamaïque rencontrent une reine d’Afrique

Quatre plus tard, en janvier 2017, Mo’Kalamity foule pour la première le sol de la Jamaïque et retrouve la mythique section rythmique : « je les avais contactés au préalable, ils se souvenaient de notre rencontre et ils ont répondu favorablement. Je suis arrivée en studio, j’ai relevé les accords avec le pianiste et on a enregistré. Je m’étais dit qu’il ne fallait pas trop en demander (rires) et je n’avais donc prévu que de faire deux morceaux avec eux. Déjà c’était incroyable ! Et puis en fait, on a enregistré, 1, 2, 3 titres et ensuite ils m’ont donné les accords et j’ai improvisé sur un quatrième. Après, bien sûr, j’ai reposé le morceau, mais tout est parti de cet instantané. Il n’a été possible que parce que ce sont des musiciens de génie, d’une oreille et d’une écoute incroyableIls se sont adaptés à ma voix, à mon humeur, à mon tempo, il y a vraiment eu une alchimie. » 
 


Jolis pieds de nez à une société des plus patriarcales, ce quatrième morceau tombé du ciel s’appelle Strength of a Woman. Avec pour leitmotiv « Don’t give up » (ne baisse pas les bras), Mo’ Kalamity y invite les femmes à ne jamais oublier cette longue route vers l’émancipation : « Quand je n’étais pas en studio, j’ai pris le temps d’observer ce qui m’entourait pour comprendre d’où venait cette énergie et cette créativité qui me touche tant : Il y a de la musique partout, les gens sont curieux, ouvert d’esprit et respectueux de la culture rasta. Et puis, dans la manière de vivre, j’y ai retrouvé l’Afrique ! Mais ce sont les femmes qui m’ont le plus inspirée. Le clip, tourné en Jamaïque, est un hommage à ces femmes, de véritables reines. Ce ne sont pas que des mères. Elles travaillent, elles portent la Nation. L’idée c’était de leur donner de la force, mais aussi d’encourager les hommes à nous percevoir différemment. » 
 


Mo’ Kalamity avait imaginé faire deux titres avec Sly & Robbie. Elle revient en France avec le double. Très vite, l’évidence s’impose : elle doit repartir là-bas et compléter avec les mêmes partenaires ce qui sera son prochain album, le quatrième depuis 2007. En un mois sur place, les enregistrements et le mixage sont achevés. Résultat : neuf titres dont un remix dub de Kingdom of Africa, le titre d’ouverture. «  C’était logique qu’on se réunisse à travers ce morceau, il y est question d’unité africaine, thème récurrent dans le Reggae. »

Un thème qui lui est cher. En 2007 déjà, sur Africa, elle chantait :

Africa unite against disasters
induced by the bad vibrations of Babylon
They’re exploited divided this continent
(…)
How will it be in fifteen or twenty years ?
Africa is crying
We can’t fall unconcerned

Guidée par sa foi, Mo’Kalamity ne se décourage pas, et voit le monde «  comme une lutte entre l’obscurité et la lumière. » Forte de cette conviction, pour sa première collaboration, elle unit à sa voix à celle de Tiken Jah Fakoly. Ensemble, sur « Le Pouvoir » ils dénoncent les injustices et clament leur espoir de voir les conditions de vie s’améliorer sur le continent.

« Notre 1re rencontre date de 2016, c’était à l’Abi Reggae Festival en Côte d’Ivoire. Depuis longtemps déjà, j’espérais pouvoir le croiser, lui proposer un titre ou qu’il vienne chanter avec moi en live parce que j’apprécie énormément son univers et je me sens très proche de toutes ses idées. J’ai composé la musique, on a coécrit le texte et on l’a enregistré Paris avec The Wizards. En dioula, Tiken dit : le pouvoir nous appartient, il faut que les politiques s’en aillent ». 
 


« 
Avec ce morceau, j’ai eu des retours comme je n’en avais jamais eu avant : “merci, merci d’être là pour nous” m’écrivent les gens depuis le continent. »

De quoi donner raison à celle dont le nom de scène à une double signification. Il renvoie à la Calamity Jane du Far West « qui vit dans un milieu d’hommes, dit les choses, mais toujours une fleur à la bouche. Mais c’est aussi, sur un plan plus spirituel, en référence aux Psaumes, une manière de dire : j’espère que je suis la bonne calamité, celle qui amènera plus de lumière » (rires). Ça tombe bien : qui a dit qu’on ne voulait pas être ébloui ?  

Mo’Kalamity Meets Sly & Robbie – One Love Vibration (Sofia-Thea Records/Believe, 2018)

Retrouvez Mo Kalamity and the Wizard en concert le 22 février à Paris (Pan Piper), le 13 avril à Saint Cloud (ECLA) et du 10 au 13 juillet en Suède (Oland Roots Festival).

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