« Miss Makeba » : dans le grand bain américain

Miriam Makeba, la lutte continue (épisode 3). Après avoir connu le succès dans son pays où l’étau de l’apartheid se resserre, la jeune chanteuse s’envole loin de son pays. Une nouvelle vie commence. Une vie de succès, d’engagement, et d’exil.

Photo : Marlon Brando et Miriam Makeba, Los Angeles, 2 avril 1968 © Max B. Miller

Quand elle arrive à Venise, en aout 1959, après avoir fait escale à Londres puis à Paris, la jeune Miriam Makeba est encore absolument inconnue hors d’Afrique du Sud. Mais Come Back Africa, le film dans lequel elle fait une courte apparition avec ses deux chansons, doit être projeté ici, en première mondiale, devant le public du festival international du film.

Le réalisateur, Lionel Rogosin, la prend sous son aile, et déjà lui annonce que les amis auxquels il a montré le film l’attendent aux États-Unis, l’un pour la recevoir dans son show télé — le célèbre Steve Allen Show, et l’autre pour la programmer au Village Vanguard, le fameux club de jazz de New York. À Venise, le film remporte le prix de la Critique et Miriam Makeba s’étonne d’être suivie par les photographes (cf. photo ci-dessus). 
 

Miriam Makeba, plage Lido, Venise, 1959 (Photo by Archivio Cameraphoto Epoche)

En route vers une carrière internationale

Après le succès de Come Back Africa, elle part pour Londres avec le réalisateur, dans l’attente de recevoir le visa lui permettant de voyager vers les États-Unis. Elle participe à une émission télévisée de la BBC, In Town tonight, où elle chante Back Of the Moon, l’une de ses chansons dans le film.

Le chanteur et activiste américain Harry Belafonte de passage à Londres la voit, et la rencontre dès le lendemain lors d’une projection du film. Il lui promet de l’aider au cours de son séjour américain. Et commence par lui obtenir un visa, et à organiser son déplacement à Los Angeles pour le Steve Allen Show, suivi par 60 millions de spectateurs !!! Elle repart aussitôt pour New York, car elle doit débuter trois jours plus tard ses quatre semaines de tour de chant au Village Vanguard. L’équipe de Belafonte, qu’elle appelle « Big Brother », lui fait coiffer les cheveux à la mode de l’époque : c’est à dire défrisés. Le soir même, elle les passe et les frotte sous l’eau, et ils reprennent leur aspect naturel. C’est cette coupe que bientôt les femmes afro-américaines appelleront « afro » en l’imitant. Makeba vient tout juste d’arriver, mais elle a déjà lancé une nouvelle mode. 
 


Au village Vanguard, son nouveau mentor Belafonte passe la voir en coulisse, et lui annonce que le gratin des artistes afro-américains est venu l’écouter. En effet, au premier rang, assis autour des tables de ce petit club bondé, figurent Duke Ellington, Sidney Poitier, Nina Simone et Miles Davis. Pas mal pour un premier concert !

Elle y chante notamment Jikele Mayweni, Back of the moon, et la célèbre Qonqgothwane que les journalistes baptiseront « Click Song ». Après le village Vanguard, elle est engagée au Blue Angel, un club très chic de New York, où vient la voir Lauren Bacall. Le Times écrit : « Elle est probablement trop timide pour s’en rendre compte, mais elle créerait un vide très perceptible dans le monde américain du spectacle, où elle a fait son entrée il y a seulement six semaines ». Bref, l’Amérique sourit à Zenzi (diminutif de son prénom Uzenzile), et l’on se met à la reconnaître dans la rue.


De l’apartheid aux droits civiques, les luttes s’invitent dans sa vie

Elle accompagne Harry Belafonte en tournée, chante pour un concert de soutien à l’organisation présidée par le Dr. Martin Luther King à Atlanta, et se heurte au racisme persistant dans le sud. Dans son autobiographie (rédigée avec James Hall), elle raconte comment, à Atlanta, Belafonte, elle et les musiciens se voient refuser l’entrée d’un restaurant parce qu’ils sont « de couleur ». Belafonte convoque illico la presse, devant l’entrée du restaurant, et tient une conférence de presse improvisée qui compare la situation du sud bâillonné par les lois Jim Crow et celle de l’Afrique du Sud sous la botte de l’apartheid. D’ailleurs, Belafonte organise une conférence de presse avant chacun de leurs concerts, et quand lui évoque la situation des noirs d’Amérique, elle évoque celle des noirs sud-africains. Car au pays, la situation ne fait que se tendre : les manifestations pacifiques pour protester contre le pass, « passeport » nécessaire à tout noir voulant se déplacer d’un quartier ou d’une ville à l’autre, sont brutalement réprimées. À Sharpeville, on dénombre 69 morts et 178 blessés. 
 


Le PAC (Pan African Congress) qui organisait la manifestation tout comme l’ANC sont interdits et doivent entrer dans la clandestinité. Les leaders de l’ANC décident alors de fonder Umkhonto we Sizwe (le fer de lance de la Nation), branche armée du parti chargée de harceler les forces de sécurité du régime d’apartheid. Les rênes en sont confiées à Nelson Mandela et Joe Slovo.

Makeba se rend bien compte alors qu’elle est l’unique Sud-Africaine noire à avoir accès aux médias. Chaperonnée par son « Grand Frère », elle va bientôt en tirer tout le parti. Pour l’heure, elle parvient à faire venir sa fille Bongi aux États-Unis. Quelques semaines plus tard, alors qu’elle se produit à Chicago, on l’avertit que sa mère est décédée. À l’ambassade d’Afrique du Sud à Washington où elle doit faire prolonger son visa, l’homme au guichet frappe son passeport du tampon : Plus valable ! La voici apatride, et empêchée de retourner chez elle pour enterrer sa mère.  

Ce pays natal dont elle porte la voix à l’extérieur, elle ne le reverra que 34 ans plus tard. Son engagement politique, lui, n’en devient que plus aiguisé. D’autant que, basée à New York, elle fait la connaissance de nombre de délégués africains dont les pays viennent d’accéder à l’indépendance.

Le 16 juillet 1963, elle intervient justement à l’ONU devant le comité spécial sur l’apartheid, pour interpeller les nations du monde et leur demander de faire pression sur Pretoria. Elle n’a alors que 29 ans. 
 


Dès lors, ses disques sont interdits à la vente en Afrique du Sud.

Mais aux États-Unis, son succès va grandissant. Invitée à chanter à l’anniversaire du président Kennedy en 1962, elle apparaît aussi au fameux Ed Sullivan show, l’autre grand rendez-vous télévisé qui a propulsé Elvis, Les Doors, les Beatles ou encore les Jackson Five. Elle y est introduite par « Grand Frère », Harry Belafonte. 
 


C’est d’ailleurs avec lui – en 1965 — qu’elle obtiendra un Grammy Award, la plus haute récompense américaine en matière de musique, pour l’album An Evening With Belafonte & Makeba (où figure notamment « 
Malaïka » chantée en duo). C’est Belafonte qui signe le texte de présentation du disque, racontant sa rencontre avec celle qui, pendant près d’une décennie, l’accompagnera sur les scènes américaines.

Elle fait aussi la rencontre de Marlon Brando, l’une des rares stars blanches à lui poser des questions sur la situation sud-africaine. Il lui offre d’ailleurs une tribune lors de l’avant-première du film The Uggly American à Washington, devant un parterre de personnalités. 

À la fin de l’année 1963, la chanteuse tombe malade. La nouvelle tombe comme un couperet : cancer. Bellafonte et ses autres amis se mobilisent pour qu’elle soit rapidement opérée. Elle y survivra, mais autour d’elle, d’autres nuages sombres s’amoncellent sur le pays. De sa chambre de convalescente, elle apprend l’assassinat du président Kennedy. À peine remise sur pied, elle reprend les concerts, où elle ne manque plus jamais une occasion de raconter et de dénoncer la situation de son pays.

Bien qu’elle reprenne avec brio sa carrière aux États-Unis, enchaînant les concerts et décrochant même un hit avec une nouvelle version de Pata Pata (composée en 1956 en Afrique du Sud), la destinée de Makeba s’écrit aussi, et de plus en plus, en Afrique. C’est que la jeune fille timide est peu à peu devenue l’ambassadrice d’un continent en pleine ébullition, riche de ses rêves et d’un idéal qu’elle va incarner : l’unité. Elle y gagnera un nouveau surnom : Mama Africa.

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Retrouvez les autres épisodes de notre série Miriam Makeba, la lutte continue.