Miriam Makeba : devenir chanteuse, malgré l’apartheid

Miriam Makeba, la lutte continue (épisode 1). Celle qui deviendra l’égérie du panafricanisme en chansons aurait pu passer à côté de sa destinée. Retour sur une jeunesse enfermée dans les barbelés de l’apartheid.

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Uzenzile : « tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même »

Quitte à balayer le cours d’une existence, il faut commencer par son début. Son tout début : la naissance. Celle de l’impératrice de la chanson africaine, comme certains l’appelleront plus tard, allait être déterminante : car c’est de cet événement qu’elle tiendrait son nom.

En ce 4 mars 1932, Christina Makeba, infirmière de son état, sent que les contractions se rapprochent. Seule, chez elle, elle fait bouillir de l’eau, étale la natte de jonc sur laquelle elle s’allonge, et donne naissance à une petite fille. Elle coupe elle-même le cordon qui la relie au nouveau-né. La grand-mère et les voisins qui ont entendu les vagissements du nourrisson accourent. Et trouvent la mère évanouie. La grandmère hoche la tête en regardant sa fille qui reprend conscience : « Uzenzile !, lui dit-elle, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même ». On avait prédit à Christina qu’elle et sa fille ne survivraient pas à l’accouchement et de fait, la petite, chétive, donne des signes de faiblesse et ne parvient pas à s’alimenter. Quant à la mère, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Mais enfin, déjouant les pronostics, elles reprennent pied et retrouvent la santé, et le « Uzenzile » lancé par la grand-mère restera dans l’histoire familiale comme un tendre reproche, faussement courroucé. En tout cas, c’est de là que Miriam tire son nom : Zenzile. À l’état civil complet, Zenzile Makeba Qgwashu Nguvama.

Zenzi n’a que dix-huit jours lorsqu’elle est envoyée pour la première fois en prison ! Sa mère, pour arrondir les fins de mois, brasse de la bière traditionnelle de maïs (l’umqombothi). Or les lois de ce qu’on n’appelle pas encore officiellement la politique d’apartheid interdisent aux noirs de consommer ou de posséder de l’alcool. À plus forte raison d’en fabriquer. La petite et sa mère passent six mois en prison, le père ne pouvant réunir les 18 livres d’amende requis par les policiers. Plus tard, Zenzi se souviendra des paroles que sa mère à maintes reprises, durant son enfance, lui rappelait : «  Si tu vas une fois en prison, tu y retourneras au moins trois fois ». Et, de fait, elle ira au cours de sa vie plus qu’à son tour. 
 


« Qui pourra nous empêcher de nous redresser 
aussi longtemps que nous aurons notre musique ? »

Zenzi – Miriam de son nom anglais – n’a que six ans lorsqu’elle perd son père. Sa mère, occupée à faire le ménage dans les demeures des blancs, ne la voit qu’une fois par mois. Mais la petite, qui vit chez sa grand-mère entourée d’une ribambelle de cousins, a déjà un goût prononcé pour le chant, et se faufile pour assister aux répétitions de la chorale scolaire dont fait partie sa sœur aînée. Le directeur la repère, et elle intègre le choeur qui participe à des concours, chantant parfois des compositions en langue sotho, xhosa ou zulu bourrées de métaphores dont les blancs n’arrivent pas à percer le sens… s’ils savaient !! « Qui pourra nous empêcher de nous redresser aussi longtemps que nous aurons notre musique ? » pense-t-elle déjà, consciente du rôle fédérateur et spirituel des chants de tout un peuple. Et aujourd’hui encore, il n’est pas de manifestation de l’ANC sans ces chœurs puissants qui charrient l’histoire de la lutte des noirs d’Afrique du Sud.

Mais pour en revenir à cette jeune fille qui grandit à l’ombre d’un township de Pretoria, elle va bien vite devoir laisser la musique au vestiaire. Elle doit d’abord quitter l’école, pour aider sa mère à joindre les deux bouts. Elle aussi devient domestique dans des familles blanches, à la merci des caprices cruels des maîtres de maison. Nous sommes en 1948, et le Parti National a remporté les élections (où ne votent alors, on l’aura compris, que les blancs). L’infernal arsenal de la politique d’apartheid se met, brique après brique, barbelé après barbelé, en place. Coulé dans le marbre des lois. Les relations interraciales sont bannies, les populations (noirs, métis, indiens, blancs) doivent habiter séparément, dans des quartiers réservés dont ils ne peuvent se déplacer sans autorisation. Les noirs, ainsi, ne peuvent se rendre dans les quartiers blancs que s’ils peuvent y justifier d’un travail, et doivent le prouver en montrant leur pass, sorte de passeport interne à usage des noirs. Sans oublier le Bantu Education Act, qui poursuit la ségrégation dans l’enseignement mais limite de surcroît les enseignements donnés aux noirs à ce qu’ils doivent savoir pour servir les blancs. L’Afrique du Sud, chaque jour un peu plus, devient une prison.

C’est dans ce contexte que Miriam tombe enceinte de James Kubay, un jeune homme qui s’apprête à devenir policier. Elle l’épouse en 1950. Et donne naissance à une petite fille, Bongi (littéralement « je te rends grâce »). Mais la vie de Miriam n’est pas gaie, exploitée par sa belle-mère, battue par son mari… elle finit par s’échapper, laissant Bongi à sa mère pour partir en quête d’un travail. L’un de ses cousins lui propose de chanter pour les Cuban Brothers, un orchestre amateur dont il fait partie. Le groupe (qui n’a rien de Cubain), reprend des standards américains et adapte des chansons dans les langues du pays. Il connaît un vrai succès à Orlando East, dans la banlieue de Johannesburg (à l’emplacement de l’actuel Soweto). C’est là qu’un soir, une certain Nathan Mdlehdlhe l’entend, et lui propose d’intégrer les Manhattan Brothers, un des quartets vocaux les plus en vogue du moment. Seule voix féminine du groupe, elle apporte toute sa grâce et tourne avec Nathan et ses comparses dans tout le pays. Elle enregistre aussi « Laku Tshoni ‘Ilanga« , un morceau qu’elle reprendra souvent au cours de sa carrière , ou encore « Tula Ndivile » où elle prend le chant lead. C’est alors que, sur avis des Manhattan Brothers, elle prend son prénom anglais comme nom de scène. Voici Miriam Makeba.

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Retrouvez les autres épisodes de notre série Miriam Makeba, la lutte continue.

Photographie Une de Priya Ramrakha