Miriam Makeba : comment Miss Makeba est devenue Mama Africa

Miriam Makeba, la lutte continue (épisode 4). La chanteuse auréolée de son succès aux États-Unis est devenue la porte-voix de son peuple. Bientôt, c’est toute l’Afrique qui se l’approprie, et notamment les pères de l’indépendance. Miss Makeba devient Mama Africa.

C’est à New York que Miriam Makeba fait connaissance avec le reste de l’Afrique. Elle se lie d’amitié avec les délégués des pays africains nouvellement indépendants qui siègent à l’ONU, et accueille même chez elle des étudiants venus du continent. Elle reçoit aussi Tom Mboya, jeune cadre kenyan promis à un poste de ministre dans son pays qui se prépare à accéder à l’indépendance. Elle l’accompagne dans une tournée américaine destinée à récolter des fonds pour financer des bourses aux étudiants de son pays (les études de 80 d’entre eux seront ainsi financées). En 1962, Le même Mboya l’invite au Kenya pour chanter en faveur des orphelins Mau-Mau. C’est ainsi, trois ans après avoir quitté l’Afrique du Sud dont elle vient d’être bannie, qu’elle remet pied en Afrique. Ce voyage, elle ne le sait pas encore, en appellera beaucoup d’autres. Il continue d’ailleurs en Tanzanie voisine, où le Président Julius Nyerere, apprenant que la chanteuse est devenue apatride, lui offre un passeport diplomatique tanzanien. Quelques mois plus tard, en 1963, elle est invitée à la conférence inaugurale de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à Addis-Abeba. Elle y rencontre Hailé Sélassié, qui lui prête son bureau pour qu’elle se change avant de chanter pour les chefs d’État assemblés. Les présidents tombent sous le charme, et Sékou Touré de Guinée lui fait porter à son hôtel l’un de ses ouvrages, dédicacé s’il vous plaît.

À son retour en Amérique, elle tombe malade. Cancer. Mais ses amis (Harry Belafonte, Marlon Brando) ainsi que les délégués africains à l’ONU sont aux petits soins. L’opération est un succès, même si elle prive Miriam de la possibilité d’avoir un autre enfant que sa fille Bongi. À la fin de l’année, elle est de retour au Kenya, où Jomo Kenyatta, le premier président du pays, l’invite aux cérémonies officielles d’indépendance, puis elle poursuit le voyage en Côte d’Ivoire où elle est l’invitée des époux Houphouët-Boigny. Pour les sensibiliser sur la situation des noirs en Afrique du Sud, elle leur prête une copie du film Come Back Africa qui l’a fait connaître. Elle envoie ensuite le film à Sékou Touré, en Guinée.

Bientôt, le président algérien lui offrira son second passeport diplomatique. Avec les années, elle en cumulera près d’une dizaine, offerts par les autorités de pays d’Afrique qui la reconnaissent comme l’ambassadrice de son peuple et l’incarnation d’une Afrique digne, déterminée, et en lutte. Car la lutte continue.

La lutte continue, aux États-Unis aussi

D’abord pour dénoncer le régime ségrégationniste d’Afrique du Sud, au cours des conférences de presse qui précèdent ses concerts et, en 1964, devant le comité spécial de l’ONU où elle est invitée une seconde fois à s’exprimer. Mais aussi aux États-Unis même. En 1965, Malcom X est assassiné (elle lui rendra hommage plus tard dans la chanson « Brother Malcom« , écrite par sa fille). La même année, des émeutes éclatent dans le quartier noir de Watts, à Los Angeles. Autant de violences qui lui rappellent la situation sud-africaine, qui ne fait qu’empirer. Son mariage avec le trompettiste Hugh Masekela explose, son compagnonnage avec Harry Belafonte aussi. Alors, quand Sékou Touré l’invite en Guinée pour un festival, elle saute sur l’occasion.

C’est là qu’elle fait la rencontre d’un autre américain, noir et militant, également invité au congrès du parti comme représentant des noirs d’Amérique. Son nom, Stokely Carmichael, révolutionnaire, défenseur des droits civiques et partisan du Black Power. Pour les autorités américaines, un dangereux trublion.


C’est grâce à lui, pour ainsi dire, que le prochain chapitre de la vie de Miriam s’écrira en Guinée. Elle ne le comprend qu’à son retour aux États-Unis, en 1968, où le couple devenu officiel est harcelé par le FBI. La chanteuse elle-même est suivie dans tous ses déplacements, ses concerts sont annulés, et bientôt certains pays du Commonwealth, qui ont interdit de séjour Stokely Carmichael, lui font comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue chez eux. Aux États-Unis, les portes se referment une à une. Elle craint même que son nouveau mari ne finisse assassiné par Eldridge, figure du Black Panther Party, une formation dont Stokely Carmichael s’était un temps rapproché avant que n’éclatent au grand jour leurs désaccords.

Bref, dix ans après son arrivée aux États-Unis, Miriam Makeba sent qu’il est temps de reprendre la route. Celle de l’exil, une nouvelle fois. La destination est toute trouvée : la Guinée, où Sékou Touré avait insisté pour qu’elle vienne s’installer.


Les années guinéennes

Le Président guinéen, le seul qui ait appelé à dire non au référendum proposé par la France à ses colonies en 1958, est devenu à distance une sorte de second père pour la chanteuse. Apprenant qu’elle se marie, avec Stokely Carmichael, il avait fait organiser à New York leur réception de mariage.

Peu après, c’est à bras ouverts qu’il accueille le couple à Conakry, pour l’installer à la villa Andrée, l’une des maisons d’hôtes officielles de l’État guinéen. Miriam est impressionnée par les efforts que le pays fait en matière de culture, organisant ses fameuses compétitions régionales qui culminent ensuite lors du Festival National à Conakry. Troupes de danses et de musiques traditionnelles, orchestres modernes (le Bembeya Jazz, Keletigui et ses Tambourinis, etc.…) rivalisent pour revitaliser la culture du pays, mise sous l’éteignoir par les décennies de lavage de cerveau colonial. En Guinée, le Black Power existe pour de bon.

Makeba recrute des musiciens guinéens, et se produit régulièrement au Palais du Peuple, souvent à la demande de chefs d’État invités en Guinée. Alors qu’elle n’a plus d’agent aux États-Unis, ceux qui veulent la programmer, où qu’ils soient dans le monde, appellent souvent la Présidence.

De ses performances guinéennes, il reste un fameux live à Conakry et quelques titres qu’elle enregistre à l’époque pour le label d’État Syliphone.



Elle n’échappe pas aux chansons de louange à l’endroit du chef, comme « Sekou Famaké » qu’elle interprète en malinké. Chanter dans les langues du pays où elle se produit, Makeba en fera une marque de fabrique — notamment au festival panafricain d’Alger où elle se produit en 1969 et où elle ne manque pas d’interpréter une chanson en arabe, comme elle le fera à chacune de ses visites en Algérie. Elle qui est devenue grand-mère (sa fille, Bongi a accouché d’un petit Lumumba), emmène son petit-fils avec elle. Au Panaf’, Stokely Carmichael est également invité, tout comme les Black Panthers venus en force. La chanteuse craint pour son mari, car les menaces d’Eldridge Cleaver — lui aussi présent à Alger — pourraient bien devenir réalité. Dans son autobiographie, elle raconte comment, rentrant d’un concert, elle ne trouve plus son petit-fils qu’elle avait laissé sous la bonne garde de Stokely Carmichael. En panique, elle ne parvient pas à joindre son mari. Celui-ci, après de longues heures d’attente, finit par rentrer avec le petit Lumumba… d’une entrevue avec son rival des Black Panthers. Médusée, elle comprend que son mari l’a emmené avec lui pour décourager toute action violente de la part de Cleaver. Mais enfin, la famille revient à Conakry, où la vie n’est pas non plus de tout repos. 


Mama Africa

En novembre 1970, elle est aux premières loges quand débarquent par la mer les mercenaires embauchés par le Portugal pour en finir avec le régime de Sékou Touré et les bases arrières qu’il offre au PAIGC, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée (Bissau) et du Cap-Vert qui est en passe de défaire les colons. Elle raconte comment les populations elles-mêmes, organisées en milice, prennent les armes, et avec l’armée guinéenne mettent en déroute cette invasion (ce que rappelle la chanson « Armée Guinéenne » du Bembeya Jazz). Bientôt — en 1975 — les Portugais perdront leur empire et Miriam Makeba chantera à Maputo pour l’indépendance du Mozambique, tout comme en Angola. Comme elle s’amusait à le dire, « à chaque fois qu’un pays accède à son indépendance, on appelle Miriam ». C’est à cette époque qu’on lui accole le surnom de « Mama Africa », titre d’un documentaire qu’une télévision suisse lui consacre. Panafricaine, on ne saurait mieux l’être. Et pas qu’en chansons.

En Guinée, Ahmed Sékou Touré ne lui donne pas seulement un passeport diplomatique, il l’envoie aux assemblées générales de l’ONU avec la délégation guinéenne, et par deux fois, lui demandera de prononcer le discours officiel de la Guinée à la tribune, devant le parterre des chefs d’État et de gouvernement. Une manière de mettre en lumière la Guinée, incarnée par une personnalité internationalement connue, et de dénoncer à chaque fois l’apartheid qui perdure en Afrique du Sud. Autant dire qu’en ce milieu des années 70, peu de femmes dans le monde ont eu ce privilège.

 


Les années guinéennes de Miriam Makeba auront des hauts et des bas. Elle se réjouit de lancer une boutique d’habits pour bébé, qui périclite puisqu’elle décide de vendre à perte pour que les populations modestes puissent les acheter. Elle lance ensuite une boîte de nuit, Le Zambezi, qui brillera durant trois années avant qu’un propriétaire abusif décide de faire flamber le loyer. Surtout, sa fille, qui a pourtant du talent, est régulièrement sujette à des crises de folie. Son petit dernier, Themba, fils du percussionniste Papa Kouyaté, décède dans un hôpital sous-équipé, plongeant Bongi dans une plus grande détresse encore. Quant à Miriam, son mariage avec Stokely Carmichael tombe à l’eau, celui-ci s’étant entiché d’une jeune guinéenne. Autant de coups durs qu’elle subit avec tristesse, mais sans jamais baisser la tête. Elle se réfugie parfois dans la maison qu’elle s’est fait construire dans les collines du Fouta Djalon. La maison est toujours là, simple et belle, certes usée par le temps, mais ses quelques meubles laissent flotter dans l’air le parfum fantomatique de la diva.

La mort de Sékou Touré, en 1984, sonne le glas d’une période africaine riche et heureuse, à l’ombre du Président guinéen, dont elle disait qu’il était son sponsor et son mentor. Jamais elle n’eut un mot pour critiquer le personnage, son autoritarisme, sa paranoïa et les prisonniers politiques qu’il laissa mourir dans le sinistre Camp Boiro. Ni même pour parler de la dégradation des conditions de vie en Guinée, dont l’économie, à la fin des années 1970, est totalement exsangue. On peut s’en étonner. Mais il faut croire que l’hospitalité d’un homme et d’un pays dépassait tout le reste, et que le combat pour la liberté d’un continent aux prises avec l’impérialisme valait bien qu’on taise les critiques qui ne manqueraient pas d’affaiblir la nécessaire unité africaine. Elle suivra toujours cette ligne de conduite, y compris au Zaïre où elle n’hésite pas à chanter les louanges de Mobutu lors du Rumble in the Jungle (1974) ou encore au Festac, organisé par la junte militaire au Nigeria (1977). Sans doute aussi pensait-elle qu’elle et son pays avaient besoin du soutien de tous les autres pays d’Afrique pour mettre fin à l’apartheid. Pas très loin, sans doute, des vues que Nelson Mandela exposera lors d’une émission télévisée sur ABC en 1990.

Le changement de régime à Conakry (Lansana Conté prenant le pouvoir par la force à la mort de Sékou Touré) et plus sûrement encore, la mort de sa fille Bongi, la décideront à reprendre la route. Mama Africa, si elle est reçue avec tous les égards partout en Afrique, ne peut toujours pas rentrer chez elle. Cette réalité la prend à la gorge au moment où elle doit enterrer sa fille, très loin de la terre de ses ancêtres et d’une famille qu’elle n’aura jamais connue. Mais la pression internationale sur l’Afrique du Sud, où la situation est chaque jour plus explosive, lui laisse croire que le jour du retour n’est peut-être pas si loin. En 1985, elle quitte la Guinée pour s’établir à Bruxelles, et continuer la lutte…


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