Miriam Makeba : « Come Back Africa »

Miriam Makeba, la lutte continue (épisode 2). Après ses débuts dans un pays qui se mue en prison, la chanteuse connaît le succès et s’envole pour l’étranger.

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En ce milieu des années 50, Zenzi Miriam Makeba s’est fait un nom sur les scènes de son pays. Elle enregistre de nouvelles chansons avec les Manhattan Brothers, et la maison de disques Gallotone fait d’elle la vedette d’un nouveau groupe, les Skylarks.

Avec ses trois consœurs, elle répète sur le toit du label et, dès qu’une chanson est au point, elles courent toutes quatre en studio pour enregistrer séance tenante, de peur d’oublier. Les producteurs finissent par leur offrir un magnétophone ! 


Leur répertoire, typiques de l’époque kwela jazz (du nom de la kwela, petite flûte des townships sud-africains), vont des chansons sentimentales au témoignage nostalgique des changements brutaux que vit le pays. 
 


En février 1955, les 45 000 habitants (essentiellement noirs, métis, indiens et chinois) du quartier de Sophiatown, en plein Johannesburg, sont déplacés de force et relogés bien plus loin, dans des quartiers périphériques réservés. Sophiatown était devenu l’un des derniers îlots de mixité, et le cœur de la vie culturelle de la ville, où musiciens, écrivains, danseurs et journalistes noirs (notamment ceux du fameux magazine Drum) se côtoyaient dans les shebeens, les débits de boisson clandestins. Après expulsion de ses habitants, avec toute la finesse dont le régime d’Apartheid est capable, Sophiatown est rebaptisé Triomf (triomphe). La chanson « 
Remember Sophiatown » s’en fait l’écho.

Miriam Makeba est également à l’affiche d’une grande revue, African Jazz and Variety, le premier spectacle noir qui peut tourner aussi dans les salles réservées aux blancs. Elle partage l’affiche avec son idole de jeunesse, Dorothy Masuka, mais aussi avec la première vedette sud-africaine d’origine indienne, Sonny Pilay, dont elle tombe amoureuse, en dépit des préjugés, renforcés par l’apartheid, qui condamnent les relations interraciales. 
 


Le producteur blanc du spectacle parvient même à programmer la revue à l’hôtel de ville de Johannesbourg, une première pour un spectacle noir ! C’est là que le cinéaste Lionel Rogosin la découvre, et lui demande de participer au tournage de son film qui racontera la vie des noirs en Afrique du Sud, à travers l’histoire d’un jeune noir, Zacharia, venu à Johannesbourg trouver du travail. Elle doit y tenir son propre rôle, celui d’une chanteuse, dans un shebeen (bar clandestin). Le projet de film, baptisé
Come Back Africa (d’après le nom d’un chant de l’A.N.C.) n’est évidemment pas approuvé par les autorités, obligeant l’équipe à tourner dans la clandestinité. C’est ainsi que la scène où intervient Miriam se tourne en pleine nuit, à une heure du matin. Dans le shebeen, les hommes présents sont en pleine discussion politique. Quand ils voient Miriam entrer, ils lui demandent de chanter pour eux. 
 


Le réalisateur a demandé à Makeba de faire une demande de passeport. Il espère bien faire découvrir son talent hors d’Afrique du Sud lors de la promotion du film. 


Alors que Miriam vient de finir la longue tournée (18 mois) d’African Jazz and Variety, elle enchaîne sur l’un des premiers rôles d’un Opéra jazz baptisé King Kong, d’après la vie d’un célèbre boxeur noir, Ezekiel Dlamini, surnommé King Kong, que les autorités blanches empêchèrent d’aller combattre à l’extérieur du pays, pour éviter qu’il ne triomphe de boxeurs blancs et ne revienne en héros au pays. King Kong sombra dans l’alcool et finit en prison après avoir tué sa petite amie. Il y trouva une mort suspecte, puisqu’on le retrouva noyé dans un trou d’eau… très peu profond.

Ce sont des blancs qui produisent, écrivent et mettent en scène le spectacle. Tous sont juifs, et sans doute plus sensibles à la violence de la ségrégation qui rappelle la situation des juifs d’Allemagne à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Makeba le souligne dans son autobiographie : « C’est un fait que les juifs en Afrique du Sud tiennent le théâtre. Et c’est un fait que les juifs sont les seuls à aider les Africains. Au théâtre nous ne sommes pas obligés d’appeler le metteur en scène Baas (boss) parce qu’il est blanc, nous l’appelons patron parce que c’est lui qui dirige !) ». Nathan Mdlhedlhe et Joe Mogotsi, ses compagnons des Manhattan Brothers jouent respectivement les rôles de King Kong et de son meilleur ami, Lucky. Quant à Miriam, elle tient le rôle d’une shebeen queen (reine du shebeen), petite amie du boxeur et tenancière d’un bar clandestin baptisé Back Of the Moon. C’est le titre d’une des chansons phares qu’elle interprète sur scène et sur disque. Parmi les musiciens, elle se lie d’amitié avec un tout jeune trompettiste du nom de Hugh Masekela, promis à un grand avenir. 
 

Miriam Makeba dans l’opéra jazz King Kong


Le spectacle est un succès, et se joue à Johannesbourg six mois durant à guichets fermés.
Les producteurs ont réussi à contourner les lois de l’apartheid en programmant King Kong dans l’un des rares lieux de mixité raciale, le campus de l’université ! Tous les publics peuvent donc y assister.

À la veille de partir en tournée dans les provinces, la chanteuse perd connaissance juste devant l’hôpital… mais comme c’est celui qui est réservé aux blancs, on la transporte 20 km plus loin ! Elle y est opérée, suite à une grossesse extra-utérine, et doit être remplacée durant quelques semaines avant de rejoindre la troupe de King-Kong au Cap. C’est là qu’elle reçoit des nouvelles de Lionel Rogosin, le réalisateur de Come Back Africa. Il lui demande de le rejoindre au Festival International du film de Venise pour présenter le film. C’est alors que Miriam se souvient d’une prédiction faite par l’un des esprits (amadlozi) parlant à travers la bouche de sa mère, qui est devenue isangoma, médium et guérisseuse traditionnelle. L’esprit a parlé : « Miriam quittera l’Afrique du Sud pour un long voyage et ne reviendra jamais ». Elle ne sait trop si elle doit y croire, mais avant de s’envoler, elle fait une dernière halte en studio et enregistre « Miriam’s Goodbye to Africa« . Une chanson d’adieu signée Gibson Kente dont elle ne mesure peut-être pas encore totalement la portée. Elle enregistre aussi l’un des ses titres les plus connus, « Iphi Ndela« , ce qui en zulu signifie « je vous demande de me montrer le chemin ». 
 

« Porte-toi bien mon peuple,
Je m’en vais
Je m’en vais dans le pays de l’homme blanc
Je te demande d’être avec moi
Pour me montrer le chemin
Nous nous reverrons à mon retour
J’en fais la promesse »
Iphi Ndlhela, 1959


Elle s’envole pour Venise en août 1959. Sans savoir encore qu’une nouvelle vie débute pour elle, sous les feux de la rampe et les flashes des photographes, sur les scènes américaines et dans les cérémonies d’indépendance d’une Afrique qui se libère du joug colonial. Elle ne sait pas non plus qu’en montant dans l’avion de la South African Airways, elle ne reverra plus son pays natal pendant 35 ans.

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Retrouvez les autres épisodes de notre série Miriam Makeba, la lutte continue.

Photo Une : Miriam Makeba par le photographe Jürgen Schadeberg