Mdou Moctar, itinéraire d’un Touareg surdoué

Avec une certaine authenticité dans le sang, Mdou Moctar redessine les contours de la musique touarègue depuis son enfance. En tournée aux États-Unis, c’est depuis Chicago que le guitariste autodidacte nigérien nous raconte son parcours atypique, ses expérimentations autour de la musique traditionnelle, et l’histoire alarmiste qui se cache derrière son dernier album Ilana: The Creator sorti le 29 mars dernier. Portrait.

Si certains naissent avec une cuillère en argent dans la bouche, d’autres préfèrent plutôt provoquer leur destin en mettant en exergue l’or qu’ils ont dans les mains. À ce titre, devenir guitariste et arpenter les scènes d’Europe et d’Amérique était loin d’être écrit pour Mahamadou « Mdou Moctar » Souleymane. Issu d’une famille très religieuse dans laquelle la musique n’était pas la bienvenue, le petit nigérien découvre alors la guitare dans les rues d’Arlit, en voyant un artiste jouer pour la première fois devant ses yeux d’enfant novice : « À partir du jour où j’ai vu cette performance de Abdallah Oumbadougou, je me suis dit que je voulais devenir comme cette personne qui rend les gens heureux », se remémore-t-il comme s’il venait de revivre le moment.  

À partir de cette étincelle, rien ne l’arrête, et les contraintes inhérentes à son environnement l’obligent à bricoler et à se cacher pour satisfaire ses envies : « dans mon village, il n’y a pas de boutique où on vend des guitares. J’ai commencé à fabriquer la mienne avec une planche, et j’ai pris les câbles des freins de ma bicyclette pour faire les cordes. » 
 


Plus tard, le musicien déniche une vraie guitare, apprend lui-même à dompter son instrument, et déménage vers la plus importante ville du nord du Niger. Située entre le Sahara et le Sahel, Agadez était autrefois le carrefour des caravanes qui reliaient l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne. Au-delà de son intérêt marchand, la cité est également une terre d’accueil pour l’art, et en particulier pour la musique.
« Il y a plein d’artistes là-bas, raconte MDou, et la musique y est la bienvenue. C’est un endroit de rencontres. Cette ville est spéciale, car la majorité des jeunes d’Agadez sont des artistes. »   

Fatigué des 19 heures de bus qui relient Agadez à la capitale Niamey, l’artiste pose ensuite ses valises du côté de Tahoua. C’est alors que le fondateur du label Sahel Sounds entre en jeu… 
 


Une passerelle vers l’occident

À l’époque, Chris Kirkley vivait à Kidal au nord du Mali, toujours à l’affût d’un nouveau son qu’il pourrait compiler via son label. Il repère alors la version autotunée du morceau « Tahoultine », déjà populaire au sein du réseau underground mp3, que tout le monde semblait posséder sur son téléphone portable. Immédiatement, Chris souhaite inclure ce morceau incontournable dans sa première compilation Music from Saharan Cellphones. Malheureusement, aucune trace de Mdou.

« Sa musique est devenue une espèce d’obsession pour moi, nous raconte Chris, mais internet était devenu un cul-de-sac. Je suis retourné deux fois en Afrique, sans être capable de récolter la moindre info. J’ai appris par chance que Mdou vivait près de Tahoua. J’ai commencé à envoyer des centaines de messages sur Facebook à n’importe qui vivant à Tahoua et affichant une guitare sur sa photo de profil ! » Sa ténacité le conduit vers un numéro de téléphone. Chris le compose, tombe sur Mdou et après l’avoir convaincu qu’il ne s’agissait pas d’une blague, lui propose une collaboration. C’est seulement l’année suivante que l’américain obstiné se rend au Niger pour passer deux semaines chez l’artiste et donner ainsi naissance en 2013 à Afelan, le premier album de Mdou Moctar sur Sahel Sounds.

Cette visibilité lui ouvre alors un boulevard vers l’occident, une réelle opportunité d’offrir sa musique hors de chez lui. Comme s’il avait trouvé des bottes de sept lieues derrière une dune, Mdou Moctar semble être passé de son village reculé aux grandes scènes américaines en moins de temps qu’il n’en faut pour obtenir un visa. Le musicien surdoué peine à réaliser ce qui lui arrive : « je ne m’attendais pas du tout à ça quand j’étais jeune. Je faisais ça pour mon plaisir, et pour rendre les gens de mon village heureux. Ils adorent ma musique et sont toujours en train de m’encourager. Mais pour moi, ils faisaient ça parce qu’on habitait dans le même village, juste pour me faire plaisir. Je n’y ai jamais vraiment cru, pour moi cette musique n’était rien ! Après ça a évolué, ça a commencé à me dépasser… » 
 


En effet, c’est dans des salles pleines à craquer que l’humble artiste disperse son talent et se transforme en ambassadeur du monde touareg, communiquant des messages sur l’amour, l’évolution de son pays, l’éducation ou l’islam devant un public réceptif.
« En Amérique, nous jouons à guichet fermé, dit-il sans dissimuler sa surprise. Je fais des grands festivals et des concerts de 3000, 4000… même 7000 personnes. Je me rends compte que ce que je fais rend les gens heureux ! Je ne savais pas que ça allait en arriver là, et aujourd’hui, je ne connais rien de mon futur. »

En regardant ce début de carrière atypique dans le rétroviseur, difficile d’imaginer de quoi sera fait demain, même avec une boule de cristal dernier cri. Pourtant, Mdou Moctar garde son sang-froid et continue d’offrir sa musique à qui veut bien la recevoir avec cette simplicité inébranlable qui l’anime depuis le début. « Peu importe si je joue devant 5000 personnes ou devant mes amis, précise-t-il en toute sincérité. Je suis la même personne, je suis MDou Moctar. Ça ne veut pas dire que je vais changer face à mes amis ou face aux gens de mon village. Ce n’est pas le fait de compter le nombre de spectateurs qui m’intéresse, non, non ! C’est le nombre de gens que j’ai rendus contents, c’est ça qui me fait plaisir. Même si c’est trois personnes qui ont le sourire, c’est ça qui compte. »


La guitare touarègue au centre des expérimentations

À l’inverse de la plupart des musiques dites modernes, le style touareg est fermement ancré dans ses racines, laissant a priori peu de place à l’expérimentation. Chris Kirkley nous explique que la tradition folklorique définie par les prédécesseurs a planté de solides barrières délimitant la manière dont une chanson doit sonner pour être estampillée avec le sceau de la guitare touarègue : « le plus souvent, on trouve de la musique qui sonne de façon très similaire, ou basée sur des reprises de chansons existantes. D’un autre côté, la guitare non traditionnelle peut sonner de façon très fusionnelle, avec des artistes qui enregistrent en Europe ou aux États-Unis et qui travaillent avec des producteurs qui n’ont aucune référence dans le genre, ce qui donne parfois de la musique un peu confuse et désorganisée à mon sens. »

Mdou Moctar fait fi de la théorie et utilise ce qu’il connaît des musiques modernes pour les injecter habilement dans ce courant musical qu’est l’Assouf. De manière presque involontaire, il trouve un équilibre intelligent entre ses idées et ce style souvent homogène. En la personne de Mdou, Chris voit alors un compositeur original qui façonne un univers singulier en constante évolution. « Mdou n’est pas qu’un simple musicien, dit-il. Il apporte des influences disparates dans sa musique, mais ses créations restent fermement fondées sur la guitare touarègue tout en évoluant de manière naturelle et organique. Dans chacun de ses projets futurs, je me conforte dans l’idée qu’il saura amener sa musique à un autre niveau. » 
 


De l’autre côté du miroir, Mdou Moctar met cette créativité sur le dos de sa curiosité intrinsèque, qui l’amène à sortir Anar en 2014, un mélange osé entre autotune et musique du désert :
« pour moi, la musique touarègue est quelque chose d’immense. J’ai composé de la musique plutôt calme, mais j’ai aussi essayé la musique électronique, juste par curiosité. Je voulais voir ce que donnerait cette musique une fois autotunée, et les gens ont vraiment apprécié. Maintenant, je fais de la musique plus rapide, mais toujours sur les mêmes bases, en conservant ce goût de musique de mariage. »

Un an plus tard, l’artiste enfile un autre turban, celui d’acteur. Il se retrouve ainsi dans la peau du kid de Philadelphie, exauçant alors une vieille idée qui trottait dans la tête de Christopher depuis quelques années. Ce dernier nous explique d’où vient ce pari fou de transposer cette aventure jouée par Prince, avec Mdou Moctar comme protagoniste dans le désert du Sahara : « l’atmosphère générale des mariages en Afrique de l’Ouest, combinée avec cette compétition sans pitié qui anime les musiciens, tout cela ressemblait au parfait corollaire de Purple Rain ! J’en ai parlé à un réalisateur français qui a adoré l’idée. Nous sommes partis au Niger pour le pitcher à Mdou, qui était pour moi le parfait musicien pour jouer ce rôle, car c’est un réel artiste, au-delà de la musique. Il possède une vraie personnalité et beaucoup d’idées folles. Je ne sais pas s’il était convaincu au départ, mais dès que l’on a commencé à tourner, il a plongé dans son rôle ! » 
 


De ce tournage naît un DVD intitulé « Akounak Tedalat Taha Tazougai » — autrement dit « Rain the color blue with a little red in it » — et bien sûr une bande originale entièrement composée par un homme imprévisible qui montre une fois de plus sa polyvalence en saisissant cette opportunité sortie de nulle part.

En 2017, Mdou retourne dans le passé avec « Sousoume Tamachek », huit balades spirituelles et mélancoliques inspirées de ses pique-niques entre amis : « cet album, ce sont les chansons de ma jeunesse et je les ai jouées de la même manière que lorsque j’étais enfant. J’ai fait ça seul, comme quand j’étais petit, pour garder ce goût de l’enfance. »

Une idée différente jaillissant à chaque album, il semblerait que le musicien ne soit ni du genre à se reposer sur ses acquis ni à programmer ses lendemains, nous glissant même à l’oreille l’idée d’un potentiel projet hip-hop. Preuve en est avec cette nouvelle sortie tout en puissance, Ilana: The Creator.


Ilana, un appel au secours

En studio, Mdou Moctar n’est plus seul à enregistrer les instruments un par un pour donner de la consistance à sa musique. Le blues électrique qui transpire des pores de cet album est le résultat de sessions spontanées où lui et ses camarades de cœur s’attellent à insuffler une énergie rock dans leurs compositions, laissant une large place au feeling et à l’improvisation. Le leader nous décrit la manière dont il a constitué sa bande : « le guitariste Ahmoudou Madassane est un peu mon élève. Il a passé toute sa jeunesse avec moi, ça fait longtemps qu’il m’accompagne, et il vient toujours chez moi en vacances. Le batteur Mazawadje Aboubacar Ibrahim est aussi un jeune d’Agadez. Quant à Michael Coltun, il a écouté ma musique depuis mon premier album Anar, et il rêvait de jouer avec moi. On s’est vus à New York lors de ma première tournée. C’est un très bon bassiste, je l’ai donc intégré dans le groupe. »

Derrière son intensité et son optimisme apparent, Ilana: The Creator diffuse un message de détresse, dénonçant les méfaits de la colonisation contemporaine et les conditions de vie qui règnent au Niger. Il raconte : « j’ai choisi Ilana, qui est le nom anglophone du Créateur en tamachek. Ce morceau parle des Français qui ont modernisé leur colonisation. Nous ne sommes toujours pas vraiment indépendants. On appelle ici le Créateur au secours, pour les femmes qui souffrent dans le désert. Nous avons l’uranium depuis des années, mais la France nous le vole pour éclairer son pays. Sur ces terres héritées de nos ancêtres, nous n’avons ni l’eau potable ni la lumière, juste la poussière d’uranium… » 
 


C’est donc avec une résignation inversement proportionnelle au plaisir qu’il procure à son auditoire que Mdou Moctar nous partage sa tristesse et sa réticence à venir jouer en France. Rancunier contre ceux qui défigurent son pays, il rappelle que la réhabilitation de la route Tahoua-Agadez-Arlit est toujours au cœur du scandale :
« finalement, ce n’est même pas le manque d’électricité qui me touche, nous dit-il en avouant ravaler ses larmes. La France exploite l’uranium sur la route N25, aussi appelée RTA. Le pays n’a pas d’argent pour refaire cette route qui a été détruite par les camions qui vont et viennent pour exploiter l’uranium, tu ne peux même pas imaginer à quel point elle est abîmée. Il y a 405 kilomètres entre Agadez et Tahoua, et tu peux mettre 15 heures en bus parce qu’elle est en mauvais état. Je ne viens pas en France, car ça n’est pas un pays qui mérite que j’y joue. Malheureusement, je suis simplement là pour rendre les gens heureux, je n’ai pas d’autre pouvoir. Je n’ai rien contre la population française, mais je suis contre sa politique, et son gouvernement. Ils ne nous traitent pas comme des humains et ça me rend malade. Je me considère comme un esclave moderne. »

En plus des thèmes propres à la religion et à l’amour, c’est donc cette rage de justice qui enflamme les neuf titres de cet album, sans doute son meilleur à date. Néanmoins, le côté optimiste et marchand de rêves de Mdou reste bien présent, à travers cet oiseau métaphorique qui orne la pochette du disque, comme une véritable déclaration d’espoir : « On ne trouve cet oiseau que dans le désert. J’ai un turban de couleur noire et blanche, qui signifie que les noirs et les blancs sont tous pareils. Le mélange de tout le monde, c’est ça qui est beau. Cet oiseau a les mêmes couleurs que mon turban, je l’ai utilisé comme un symbole… »

L’album Ilana: The Creator est disponible sur Bandcamp.

Retrouvez notre focus sur le label Sahel Sounds accompagné de sa playlist sur Spotify ou Deezer.

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