Maya Kamaty, suspendue entre les mondes

Après le remarqué Santié Papang (2014), la chanteuse réunionnaise revient transfigurée, avec un album voyageur Pandiyé, qui ouvre de nouveaux chemins à son maloya.


À la recherche de soi-même

Ado déjà, un pléonasme, Maya Kamaty avait un tempérament rebelle. Cheveux roses, lacets dépareillés, on la raillait volontiers à la sortie de l’école. Du classique, en somme. Plus encore, elle voulait se démarquer de ses trop célèbres parents : Gilbert Pounia – chanteur et musicien, fondateur du groupe Ziskakan, et Any Grondin – conteuse renommée. Tous deux s’étaient jetés dans un combat toujours en cours : la revalorisation de la langue créole, méprisée par les institutions et la bonne société, quand elle était la langue du peuple et celle d’une poésie qui était la Réunion même. À l’époque, confie aujourd’hui la chanteuse, « les trucs en créole je trouvais ça has been, je ne me sentais pas du tout concernée. Au lycée, papa était dépité de ce que j’écoutais, et il se disait avec ma mère qu’ils avaient tout raté ». Mais les voies de la culture et de l’identité sont insondables, et c’est à Montpellier, quelques années plus tard, après avoir manqué de devenir hôtesse de l’air, qu’elle comprend le militantisme de ses parents, et l’importance de ce qu’ils avaient voulu lui transmettre. « Papa me disait toujours : apprends dix mots par jour dans le dictionnaire, à commencer par : « acculturation » et « déculturation ». Je le prenais pour un fou et le premier jour de mes études à Montpellier, pour mon premier cours de médiation culturelle… définition : « acculturation », « déculturation ». C’est là que je me suis pris dans la face l’importance que tout ça avait, que j’étais parti dans un truc qui n’était pas moi. » À Montpellier, elle retrouve des copains réunionnais, et rencontre la bande qui deviendra Grèn Sémé dont le chanteur, Carlo Di Sacco, la pousse à composer. De retour à la Réunion, quelques années plus tard, ils sortiront au même moment (2014) leur premier album respectif. Celui de Maya s’appelle « Santié Papang ». 
 


Maloya épuré

Dans la foulée, elle vient avec ses camarades musiciens s’installer à Paris pour vivre une nouvelle expérience et donner à son disque toutes ses chances. Mais elle a déjà en tête d’en écrire un second, d’autant qu’elle jouait le répertoire de Santié Papang depuis deux ans déjà sur scène. C’est dans les Cévennes, au cours de cette année suspendue en France, que les bases de ce nouvel album furent jetées. Textes et mélodies, premières maquettes… « en les écoutant, je me suis dit : on est dans la continuité, dans la suite logique de Santié Papang. Ça fonctionnait, mais ce n’était pas ce que je voulais ». Les choses allaient en rester là pendant deux ans encore, tandis que les concerts s’enchaînent, notamment aux États-Unis.

Au retour à la Réunion, elle et sa bande partagent le même constat : fatigués d’avoir joué le même disque, ils veulent présenter autre chose. Retour aux maquettes enregistrées deux ans plus tôt dans les Cévennes : « on a gardé l’essentiel des textes, repris les mélodies, et viré toute la musique. J’ai dit : on recommence. » Il faut dire qu’elle et ses camarades, Moana Apo et Stéphane Lepinay en tête, avaient fait du chemin depuis lors : « Avant Santié on écoutait Aṣa, Ayo, Jehro, mais depuis on avait écouté plein d’autres choses : Asgeir, Fink, Ibeyi… On voulait trouver le juste milieu entre les musiques actuelles, nos influences, et notre musique maloya. Comment par exemple transformer le roulèr (tambour qui marque la pulsation) du maloya par un kick de 808, un kick de trap » ?
 


Il faut ajouter à cela ses conversations avec Loy Ehrlich, multi-instrumentiste voyageur qui posa à la fin des années 70 ses bagages à la Réunion, avant d’y fonder le groupe Caroussel avec le regretté Alain Péters. « Il m’a parlé de maloya épuré, de ne pas forcément donner le maloya tout cru comme ça, et de voir où ça va… » raconte la chanteuse : « on est partis du maloya, et puis on a enlevé, enlevé, pour le faire ressentir différemment ».

La gestation de ce nouveau disque fut longue, compliquée, mais ce travail de recherche, de suspension hors du temps lui a terriblement plu. Suspendu, c’est bien le sens littéral de Pandiyé. Suspendu entre deux étapes, entre deux univers : celui de son île et de son maloya qu’elle adore, mais ne lui suffisent pas, et le vaste monde et son infinie variété de musiques. La suspension de celle qui va pour s’élancer dans le vide, sans savoir où cela la mènera. C’est bien dans ces aller-retours entre la Réunion qu’un jour elle voulut fuir, pour mieux y revenir, et les sons d’une génération mondialisée, la sienne, qu’est suspendu ce nouveau disque. 
 


Suspendue au monde

De cet état d’esprit, Pandiyé porte la marque, avec ses atmosphères cinématographiques qui empruntent tout autant à Portishead qu’à Massive Attack (comme dans Dark River), ou revenant à l’épure du chant, souligné par la viole d’amour et le gumbass de Loy Ehrlich sur « Akoz », ou encore le subtil mélange des cordes, des machines et du kayamb pour un ardent plaidoyer en faveur de la culture réunionnaise, de son histoire, de son maloya (« Lodèr Kabaré« , écrit avec son père). Une fibre qui ne l’a pas quittée, comme en témoigne « Diampar », un maloya façon tradition. Certains textes de Pandiyé rappellent d’ailleurs tout le respect et l’amour qu’on doit aux « pt’it vieux » de la Réunion, ou encore les méfaits causés par les mauvaises langues chargées de préjugés, qui ont trouvé dans les réseaux sociaux leur terrain de prédilection. C’est aussi le sens de la chanson « Akoz » (« Pourquoi ») écrite sur un coup de rage face aux préjugés qui gagnent du terrain. Les récentes arrivées de bateaux chargés de réfugiés sri-lankais à la Réunion ont ainsi déchaîné des flots de commentaires xénophobes sur les réseaux sociaux. De quoi s’indigner, sur cette terre dont tous les peuples, charriés par la traite puis l’engagisme, viennent d’ailleurs : « Marine (Le Pen) est rentrée dans vos têtes ! Vous avez oublié d’où vous venez ? Mais on vient d’où nous ? On est arrivés comment à la Réunion ? T’as vu ta gueule ? »

De quoi, pour la chanteuse, être déboussolée sur sa propre terre. Et la pousser à en défendre, avec de nouveaux sons et ses mots à elle, les valeurs.

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