L’indomptable liberté de Danyèl Waro

Mardi 13 mars, la figure du maloya réunionnais est en concert à la Seine Musicale de Boulogne. Il nous raconte comment la prison fut un moment décisif dans son chemin de liberté.

À Paris, dans un modeste hôtel gris avec vue sur le périphérique, Danyèl Waro reçoit… au lit ! Pas comme un roi, mais comme un homme simple, qui n’a pas totalement fini de récupérer des 10.000 km parcourus la nuit précédente dans l’avion qui l’amène de son île, la Réunion. Au huitième étage de cet immeuble sans charme, on est bien loin des champs de canne, des arbres fruitiers, des plantes médicinales… de sa terre, qu’il n’aime guère abandonner. Pour le reste, est-il besoin de le présenter, celui qui chante son maloya sur les scènes du monde entier, au point d’être devenu un ambassadeur de son île, de sa langue, et d’une musique désormais classée au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Bien sûr, c’est l’arbre qui cache la forêt, car le maloya de la Réunion, on s’en rend compte chaque jour davantage, est une forêt d’une richesse inouïe, capable de tous les métissages et de se réinventer, en produisant les fruits les plus variés. Et si Waro n’aime faire de l’ombre à personne, il demeure un arbre incontournable, trop grand pour qu’on puisse l’enlacer, l’enserrer… et bien trop grand pour qu’on puisse l’emprisonner. Encore que… la prison, il l’a connue, il y a quarante ans, et ce fut pour lui un tournant. Un moment décisif qui allait le précipiter dans les bras du maloya. Et le mettre sur le chemin de sa liberté.


PAM : En 1976, tu refuses de faire le service militaire. Ça va te valoir deux ans de prison. Peux-tu nous raconter cet épisode et ce qu’il a représenté dans ton parcours ?

Danyel Waro : Refuser le service militaire, depuis petit j’avais décidé ça : je me rappelle encore l’endroit exact dans les champs où on travaillait avec mes frères. J’étais assis – on se reposait un peu – et je leur ai dit « moi je vais pas faire mon service militaire ! ». J’avais dix 10 ans, peut-être moins que ça. Pourquoi ? Quand j’étais petit, y’avait la guerre au Vietnam… et puis surtout j’aimais pas le côté ordre des militaires : marcher au pas, la France…. l’armée française… Moi j’étais militant autonomiste, et ça comprenait cette démarche pacifiste et anticolonialiste. Et puis, dans mon tempérament, je me voyais pas prendre les armes… Tout ça me faisait refuser le service militaire. Mais j’ai été déclaré apte d’office, incorporé le 15 janvier : on est en 1976 et on m’informe que je suis affecté en France. Le 31 janvier, j’embarque avec le contingent en disant à mes parents que ce sera un ou deux mois, ou deux ans (deux mois si j’étais réformé, sinon… deux ans). Je prends l’avion avec le contingent, c’était un DC10 : et là je commence à faire du scandale dans l’avion, à chanter des trucs… de désobéissants. J’étais fort du maloya que je venais de découvrir, j’étais décidé…

À l’arrivée en France, j’avais une valise avec seulement une chemisette, des savates…  À Paris il faisait 4° ! On nous envoie à Vannes, au RICM (Régiment Infanterie Coloniale du Maroc – un nom parfait pour me faire refuser), et le lendemain on commence à faire les classes. Là, c’est le premier ordre : vous allez ranger vos affaires dans votre armoire, etc. Moi je reste planté devant le sergent et il comprend pas. Alors il commence à faire un peu le paternaliste comme si j’étais un petit enfant, et il m’emmène devant un adjudant, dans son bureau. L’adjudant tape sur la table :

– Vous voulez aller en URSS? (À l’époque, quand tu refusais on disait que tu aimes l’URSS, les communistes, etc.)
– Je dis non, je refuse juste de faire le service militaire. On me met en cellule commune, et j’avais un peu la trouille : il y avait une dizaine de prisonniers et je savais pas ce qu’ils avaient fait, s’ils étaient dangereux… Et tout le monde me demande qu’est-ce que t’as fait ?
– Je veux pas faire l’armée.
– Super, c’est toi notre chef !

PAM : J’avais 20 ans, mais je me suis rendu compte que je ne savais rien de mon pays, je découvrais, et c’était magnifique d’être dans ce chemin qui s’ouvre.

DW : À partir de ce moment là, je faisais le con, je chantais, j’animais la « chambrée », en gueulant quand il y a le défilé dans la cour, ou bien le lever du drapeau, je gueulais des trucs antimilitaristes. Alors on m’a mis en cellule personnelle, pour pas que je contamine trop les autres. Là, j’ai continué à faire le con. Avec d’autres, on avait mis le feu au matelas (on a failli être intoxiqués), c’est ce qui a accéléré mon départ vers la maison d’arrêt de Rennes : heureusement, entre-temps on m’avait donné des chaussures.

Là, c’était encore plus impressionnant, c’était la vraie prison. Je me retrouve dans la zone construite pour les militaires, et je rencontre un autre insoumis, Michel Macé, qui avait encore 6 mois à faire. Il m’a mis en contact avec ses propres correspondants (NDLR Militants échangeant des lettres avec des détenus pour les soutenir), il y a même eu un petit encadré dans Libé (NDLR Libération, journal de gauche). Plein de correspondants m’ont écrit, c’était important. J’ai été abonné à Libé, j’étais lié au groupe Insoumission Totale de Nantes, au mouvement Gardarem Lou Larzac, etc. J’étais bien entouré.

Je savais que je risquais deux ans : avant le tribunal militaire, je suis passé devant un psy qui m’a diagnostiqué dérangé, mais qui n’a pas écrit « totalement fou » (P4). Sinon j’aurais été réformé. Il me met P3, donc condamnable par le tribunal. Le tribunal militaire me condamne à deux ans de prison. On m’a ensuite transféré dans un centre de détention à l’Est, à côté de Toul, où j’ai passé neuf mois en cellule seul, et puis comme on s’est un peu mutinés (mais gentiment), on m’a déclaré indésirable, et renvoyé à Rennes, enchaîné dans le train… J’ai fini mon temps là (j’étais presque à la maison), et retour à la Réunion. Donc 76/77… c’était aux frais de la princesse !


PAM : Tu t’es mis à écrire pendant ces mois-là…

DW : J’avais besoin d’écrire, j’étais loin de ma famille, loin du pays, loin de toutes les sensations… Au début j’ai fait un même rêve pendant sept jours : l’avion me prend, m’emmène en permission, et l’avion m’attend près de la maison et pendant que son moteur tourne, moi je suis en train de ramasser les piments, et je dis à toute la famille : « allez, ramassez les piments pour les mettre dans les cornets (faits avec le journal Témoignage) ». Le rêve s’arrêtait là. Donc c’était ce piment-là qui représentait tout. L’identité, ce qui me manquait, et j’ai pris conscience de ce qu’était l’identité, de ce qui était important : le piment aussi bien que le rempart, la montagne, le jacquier, la langue… Et j’ai eu besoin d’écrire.

J’avais pas écrit vraiment avant, juste une chanson, car je venais de découvrir ce maloya. J’étais nourri par cette découverte du maloya, et j’avais besoin d’écrire aussi bien aux correspondants que pour moi – même des poésies toutes simples. J’avais 20 ans, mais je me suis rendu compte que je ne savais rien de mon pays, je découvrais, et c’était magnifique d’être dans ce chemin qui s’ouvre : je bouillonnais de tout ça… J’étais tout à fait libre, car je me promenais en écriture, à répondre aux autres, à essayer de leur expliquer mon pays, mais je créais pas de chanson, car je pouvais pas gueuler fort, tout seul, et chercher les mélodies à la voix, etc. (c’est comme ça que je fais habituellement). Donc je faisais que répéter les chansons de Firmin Viry que j’avais vu en concert. 2 ans de prison, ça a été une retraite pour chercher qui j’étais vraiment…


PAM : Ca a été un moment décisif pour ton parcours après ?

DW : Oui… Quand j’analyse, je sais qu’il y a plein d’éléments depuis petit… Il ya trois grands univers qui constituent ma personnalité :

– Moi j’étais dans les champs, à planter ce que l’on mangeait… C’était un travail sur la liberté intéressant. Dans l’estomac, dans le ventre, comme dans la tête. Avec les mots qui vont avec, avec la langue, etc.

– Y’avait aussi l’école politique, le PC, la bataille pour l’autonomie. On était en face d’un mur, y’avait qu’une seule radio, une seule télé, un seul son de cloche, une seule opinion de droite dans la télé pendant vingt ans. J’ai grandi avec Paul Vergès (leader du PC réunionnais) dans la clandestinité, etc.

– Et troisièmement l’école : l’école coloniale, française, j’étais assez doué pour la langue… Bon, j’étais turbulent au collège, mais l’école c’était l’occasion de faire du théâtre, de faire le con, de faire rire, de désobéir…. Et puis est arrivée la découverte du maloya : je connaissais le séga que j’aimais chantonner, ou plutôt gueuler dans les champs… y compris la variété française quand la télé est arrivée chez les voisins, moi je ramassais un peu de tout. Mais quand je découvre le maloya, c’est le coup de foudre ! J’ai vu Firmin Viry avec des instruments que je connaissais pas… Et je me suis mis à danser ! Et donc le côté désobéissant est construit depuis petit, le côté nature, émancipé, tout ça, c’est déjà inscrit depuis petit, et le maloya vient cimenter un peu tout ça. J’étais déterminé avant d’entrer en prison, encore plus après. Déterminé à construire… moi-même. Pas pour être dans une démarche trop suiviste, derrière le parti, son appareil, ses stratégies… Donc après la prison, je me démarque… Et en 81 quand le PC titre « nous sommes plus français qu’avant », il rejoint totalement la France, à la victoire de Mitterrand (NDLR Élu Président de la France en 1981).

L’essentiel, c’est de se construire et de trouver son chemin, trouver les bons mots, la bonne mélodie, pour que ça me fasse du bien, que ça me porte au plus profond et au plus haut.

Et moi, je dis non, je suis pas plus français qu’avant : on s’est battus pour être différents, pour entrer dans une autonomie, et là tout à coup le cadre deviendrait acceptable pour être départementaliste (NDLR Ce qui arrimait davantage la Réunion à l’État français) ?

J’ai rejoint plutôt des groupes indépendantistes, mais moi je reste autonomiste : à chercher une vitesse à nous, une façon à nous, toujours dans cet état d’esprit : pas attendre que le bateau de Paris nous apporte à manger, nous apporte à penser.

C’est sur la prison, c’est un marquage fort, pour moi même ça supposait de faire preuve de force, ça me donne des points quand je discute avec d’autres. Par exemple, face à un pouvoir : l’autorité n’a aucune prise sur toi, elle ne peut pas dire « je vais lui donner un petit boulot et il va fermer sa gueule, on va lui donner un concert bien payé et il va fermer sa gueule », tout ça, ça fonctionne pas… C’est ça qui m’intéresse : c’est cette liberté d’esprit, cette liberté de fonctionnement… ça rend la corruption plus difficile. J’essaie de faire un chemin où j’ai la liberté de penser et d’action au maximum, et puis y’a le privé aussi : une rencontre amoureuse, les enfants, faut composer avec ça, la société en général, et ça amène des contradictions… Car je suis plus un de ces jeunes gens, vagabond, révolutionnaire… Tout ça change de forme au fur et à mesure, parce qu’on voit bien que le Grand Soir, le grand libérateur c’est pour donner de l’élan, c’est bien comme guidage, mais c’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est de se construire et de trouver son chemin. Moi, je suis dans la construction de moi-même, pour être bien et chanter bien. C’est ça mon chemin, trouver les bons mots, la bonne mélodie pour que ça me fasse du bien, que ça me porte au plus profond et au plus hau. C’est comme ça que je pense pouvoir avoir un pouvoir de guérison, ou d’accompagnement, de guidage pour d’autres. Mais il faut que ça fonctionne sur moi d’abord…

Retrouvez Danyèl Waro en tournée tout le mois de mars :
9 & 10 Marseille La machine Pneumatique
11 Nice Théâtre Lino Ventura
13 Paris La Seine Musicale
14 Strasbourg Jazzdor
16 Changé (53)
17 Loireauxence Espace Alexandre Gautier
18 Kergrist-Moelou Le Plancher
20 Ivry/Seine Théâtre d’Ivry Antoine Vitez
21 Bruxelles (BE) Muziekpublique
23 Copenhague( DK) Global Copenhagen

Lire ensuite :  Labelle ou l’afro-futurisme de La Réunion

Danyèl Waro par Adam OLEKSIAK