Le blues créole des fils de Delgrès

Delgrès, c’est le nom d’un héros oublié de la lutte contre l’esclavage aux Antilles françaises. C’est aussi le nom d’un trio de blues créole qui n’a pas attendu la sortie de son premier album (prévue à la fin de l’été) pour faire vibrer corps et âmes. Rencontre à trois voix.

Mise à jour 31/08/2018 : écoutez l’album en exclu sur FIP.

Mi-juin, à Toulouse, c’est un trio encore tout chamboulé par l’expérience qu’il vient de vivre que nous rencontrons en bord de Garonne. D’une seule voix, Pascal Danaë (guitariste et chanteur), Baptiste Brondy (batterie) et Rafgee (sousaphone) racontent : « on vient de jouer dans deux centres de détention devant des détenus en courte et longue peine, hommes et femmes. Ce n’est pas rien d’aller à la rencontre de gens qui sont enfermés, on a donné, mais on a beaucoup reçu, c’était magique. »  Quelques heures plus tard, entre blues-rock et complaintes caribéennes épousant le swing de la Louisiane, le groupe entamera sur la scène du festival Rio loco une tournée d’une cinquantaine de dates. Au programme, entre autres, les premières parties de Ben Harper (Festival de Jazz Montréal) et de Keziah Jones (Jazz en baie, Mont St Michel) : « On a dû refuser une 1re partie de Jack White (du duo The White Stripes NDRL) car on sera aux États-Unis », glisse Pascal Danaë sans fanfaronner, tout de même un brin déçu. Lui qui a créé le groupe il y a trois ans, se réjouit surtout de jouer prochainement en Martinique et, chez lui, en Guadeloupe : « on a commencé à tourner en 2016 et on a joué dans énormément d’endroits. On a commencé aux États-Unis, au Canada, on est allé à Bornéo et même en Haïti, donc on était dans les Antilles, tout près. Et Là, on est très heureux parce qu’on sait qu’on va y aller au mois de novembre, enfin. »

Voilà donc déjà deux ans que Pascal Danaë (découvert en 2012 au sein du trio afro-brésilien « Rivière Noire »), Baptiste Brondy et Rafgee jouent ensemble au quatre coins du globe, au point que d’aucuns auraient pu croire leur premier album déjà sorti. Mais non, Delgrès a pris le temps d’en peaufiner le son sur scène : « on a souhaité tourner avant d’aller en studio et l’album est super fidèle au live », précise Baptiste Brondy. Alors que sa sortie est imminente, le trio semble serein : « On se sent chanceux, à notre place, explique Pascal Danaë. On a la sensation de ne pas aller plus vite que la musique justement. Et puis, on est heureux de pouvoir toucher les gens, qu’elle que soit la taille de la scène ou le prestige de l’événement. C’est peut-être ça le côté blues de Delgrès : une musique populaire, pour tout le monde, tout le temps. Que l’on joue en prison, dans un club devant trois personnes ou, comme au Paleo l’année dernière, devant des milliers. C’est sûr, pour faire la fête, plus on est de fous, mieux c’est. Mais s’il n’y a qu’un seul fou, ce n’est pas grave, on se marre. C’est ça la musique, c’est simple. »

La recette de leur succès paraît simple, en effet. Il aura suffi de trois vidéos enregistrées en studio début 2015 pour affoler tourneurs et programmateurs des deux côtés de l’Atlantique et faire pleuvoir les dates : « Quand on a commencé à jouer ensemble, c’était juste la symbiose et je voulais que ce plaisir reste intact le plus longtemps possible. Alors, pendant une répétition, j’ai eu envie de graver ça et on a filmé trois chansons. J’ai envoyé les vidéos à des professionnels qui ont tout de suite super bien réagi, et on a enchaîné sur deux ans de tournée ! Au départ, j’avais quelques chansons qui ont servi de canevas, mais, très vite on s’est mis à composer ensemble. Aujourd’hui, on ne sait même pas comment ça part. L’un de nous trois lance quelque chose, ça rebondit. Ce qu’ils vont exprimer avec leur instrument va m’inspirer une mélodie et un texte. Qui fait quoi, on sait plus trop au bout d’un moment. »

© Rémy Solomon

Si le plaisir est intact et la symbiose palpable, à la ville comme à la scène, Delgrès est d’abord le fruit d’un cheminement très personnel, celui de son guitariste et chanteur, Pascal Danaë : « Il y a quatre je vivais à Amsterdam, j’étais dans une mauvaise passe professionnelle, je me sentais isolé, j’avais le blues, vraiment. Et puis je suis tombé nez à nez avec cette guitare Dobro (NDLR Guitare à résonateur), et j’ai adoré le son. C’est là que les prémisses de Delgrès ont commencé à sortir. Il fallait remettre un pied devant l’autre, j’ai mis une note devant l’autre. Petit à petit, dans mon coin, sans me soucier de l’endroit où ça allait aller. Cet instrument et mon état d’esprit du moment m’ont instinctivement amené à faire du blues. Et le créole, que j’ai un peu chanté autrefois, s’est aussitôt invité. J’ai beaucoup travaillé avec des musiciens africains, j’ai toujours aimé la rumba zaïroise notamment, j’adorais la façon dont ils chantaient et j’ai toujours eu envie d’avoir ces sonorités-là. J’ai réalisé que j’avais ça à la maison : toute ma famille parlait une sorte de langue africaine, une langue qui avait cette rondeur-là. Donc par le créole, je suis rentré en Afrique et j’ai remonté le fil de mes racines. »

L’une des premières chansons à voir le jour, Mo Jodi (Mourir aujourd’hui), va se révéler décisive. Elle s’inspire de l’héroïsme de l’abolitionniste Louis Delgrès. Ce colonel d’infanterie de l’Armée française a, en vertu de la devise révolutionnaire « Vivre Libre ou Mourir », préféré la mort à la captivité après s’être rebellé en Guadeloupe contre les troupes napoléoniennes venues rétablir l’esclavage : « c’est une figure très inspirante, un modèle – il n’y en a pas tant que cela qui se sont opposés à l’esclavage. Personnellement, j’en ai entendu parler très tardivement dans ma vie. Et je trouve ce décalage vraiment intéressant. Il montre à quel point on peut ignorer soi-même sa propre histoire, l’histoire des gens qui nous entourent. Comme pas mal d’officiers métis, Louis Delgrès s’est battu pour la Révolution Française et comme beaucoup de soldats à cette époque il avait une espèce de dévotion pour Napoléon. Il était à la Guadeloupe en 1802 au moment où Napoléon a voulu rétablir l’esclavage dans les colonies françaises et il a dû choisir entre sa fidélité à Napoléon et sa conviction d’homme libre, de personne de couleur. Le 28 août 1802, à Matouba, au pied du volcan de la Soufrière, Il a choisi le sacrifice ultime. Avec trois cents de ses compagnons de combat, ils ont miné le fort dans lequel ils étaient retranchés, ils ont laissé venir les troupes Napoléoniennes et ils ont tout fait exploser. Le morceau Mo Jodi rend hommage à son sacrifice. Du coup, la figure de Louis Delgrès a accompagné le lent mûrissement du groupe, à tel point que lui donner son nom s’est imposé comme une évidence. »

Un choix hautement symbolique qui, à travers le créole, facilitera l’épanouissement de sentiments intimes et collectifs longtemps réprimés : la colère face au rejet (Ramené Mwen), la révolte (Anko), le sursaut d’amour-propre et de dignité (Respecté Nou) : « Je n’ai personnellement pas été victime du racisme, mais j’ai senti au cœur de ma famille le poids de l’Histoire, explique Pascal Danaë, né en 1963 en banlieue parisienne. Et puis, force est de constater qu’il y a tout un tas de petites choses qui font qu’en tant qu’antillais, on est toujours quelqu’un de différent. Même si on a grandi ici, on reste un black en France. Et donc, à un moment, il faut prendre le taureau par les cornes et faire face à cette quête d’identité. On sait que l’on appartient à un peuple et un jour on doit faire face à ce passé. On porte ça en soi. »

Le trio se défend pourtant d’être un groupe engagé. Et s’appeler Delgrès, ne l’obligerait pas, selon Baptiste Brondy, à porter un combat : « C’est un clin d’œil au passé, aux racines de Pascal aussi et à son histoire. Disons plutôt que l’on est sensible à ce qui nous entoure et qu’on l’exprime à notre façon, en musique ». Et Pascal Danaë de rajouter : « Nous on milite pour l’humanité, pour ces moments précis où on doit prendre une décision forte dans sa vie (Can’t let you go). Pour moi, Louis Delgrès c’est quelqu’un qui est allé au bout de ses convictions à un moment de l’histoire qu’on a, en plus, un peu laissé sous le tapis. Donc je pense à ces hommes et ces femmes qui ont eu une importance cruciale et que le récit national a oubliés. On a envie de mettre en lumière les grands et les petits héros : ceux qui, au quotidien, se débattent face à la surdité des tout-puissants (Mr Président) et ceux qui, encore aujourd’hui, doivent lutter pour leur liberté dans le monde ».

« Delgrès c’est un bon socle pour parler de l’humain et essayer de toucher les gens dans toute la diversité que peut apporter notre musique. Elle passe certes par du rugueux comme sur Mr Président, le premier titre que l’on a clippé, mais il y aussi de la douceur sur l’album », précise Rafgee. À l’image d’un titre inédit, né en studio, Chak jou bon dié fè (Chaque jour que le Bon Dieu fait) ou du morceau, moins joué en concert et qui clôt le recueil, Pardoné Mwen (Pardonnez-moi).

Si la guitare Dobro de Pascal Danaë, avec sa vibration particulière, et la batterie de Baptiste Brondy (qui fait parfois croire à un tambour) donnent cette couleur primaire à la musique de Delgrès, celle-ci n’en reste pas moins ouverte au monde, moderne et urbaine grâce notamment à la basse de Rafgee qui semble tout droit venue d’une fanfare de carnaval antillais ou d’une second line de la Nouvelle-Orléans.

« Il faut laisser les gens rentrer dans l’album. C’est un petit voyage : on va du blues je dirais un peu classique, même si on chante toujours en créole, vers des choses plus intimistes, peut-être plus lumineuses, plus solaires. Et puis, il y a des surprises… », conclut Pascal Danaë. Au risque de dévoiler l’une d’entre elles, on retrouve sur l’album à paraître le 31 août chez Pias, une fidèle complice, Skye Edwards de Morcheeba. En duo avec Pascal Danaë, elle a tenu à chanter en créole sur Séré mwen pli fo (Serre-moi plus fort) ou les adieux de deux amoureux que le combat (ou la mort) séparent :

Ti manmzel
Nou fè on bel chimen
jodi jou
Fo nou séparé
Lè la soné
é fo nou aksèpté
Ma chérie,
nous avons fait un beau chemin,
mais aujourd’hui
Nous devons nous séparer
Le temps est venu
Et nous devons l’accepter

Chers Delgrès, impossible de vous dire adieu. Privilégiée que je suis, votre premier album tourne déjà en boucle chez moi. À vous revoir, donc. Sur la route.

Un Maxi 45 tours, en édition limitée, pour tous amoureux de vinyles est d’ores et déjà disponible.

Delgrès est en tournée mondiale : aux États-Unis, Canada, France, Hollande. Plus d’info ici.

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Photo Une : Mélanie Elbaz